
Les hommages à Sedenna se succèdent et leur flot semble ne pas devoir tarir. Ils disent l’étendue de ses amitiés, la diversité de ses engagements et la place qu’il occupait dans tant de vies. À travers ces témoignages se dessine un même homme : généreux, chaleureux, disponible, fidèle aux siens comme à ses compagnons, toujours prêt à mobiliser ses relations pour soutenir une initiative ou venir en aide à quelqu’un.
Nous sommes nombreux à perdre en lui un frère affectueux et un ami attachant. Chacun conserve le souvenir d’une attention, d’un service rendu, d’une conversation ou d’un rire partagé. Son départ nous ramène aussi à une histoire collective dont il était à la fois un acteur, un témoin et un remarquable conteur.
Pour évoquer ce qu’il représentait à mes yeux, il me faut remonter jusqu’à l’Atar de mon enfance.
En 1971, j’avais précisément dix ans et j’étais au CE1, à l’école fédérale d’Atar, dite « école 2 ». C’est alors que j’entendis, pour la première fois, le mot «conscience ». Notre instituteur de français, Diagana Harouna, nous annonça un jour qu’il se mettait en grève : « C’est une question de conscience », nous expliqua-t-il. Le mot m’était nouveau ; la phrase m’est restée.
À la même époque, nous entendions beaucoup parler des grèves des collégiens et de leurs meneurs, notamment du tandem El Qassem (Ould Bellali, actuel maire de Nouadhibou) et Meyloud (Ould Lekhal, homme d’affaires), souvent recherchés par la police. Sur le mur extérieur de ma classe, j’avais découvert cette inscription tracée en rouge : « Soumeida n’est pas mort ! » Un graffiti manifestement peu apprécié de notre maître d’arabe.
J’étais loin de savoir que Sedenna animait alors les assemblées générales du Mouvement national démocratique, dans ce courant historique qui allait devenir le parti des Kadihine. Je ne découvrirais que plus tard qu’il était l’un des acteurs de cette effervescence dont les échos parvenaient jusque dans notre école et accompagnaient nos premiers regards sur la vie publique.
Un véritable passeur de mémoire
En effet, bien plus tard, en le retrouvant régulièrement dans les manifestations culturelles, qu’il ne manquait presque jamais, j’ai découvert en lui un véritable passeur de mémoire. Il tenait à restituer les faits dans leur authenticité, avec un souci de vérité et d’objectivité. Il avait connu les hommes, participé aux événements et conservé une foule de souvenirs qu’il partageait avec une verve singulière.
Lui-même avait été marqué, dans son enfance, par le volontarisme militant de la jeunesse ataroise de la Nahda. Il évoquait les actions collectives auxquelles participaient des jeunes de cette époque, parmi lesquels Sid’Ahmed Ould Taya. Il citait , parmi certains travaux volontaires, la construction du mur du cimetière du quartier de Mbarka Wa Amara, près du petit marché d’Abdeyihh. Ce mur, aujourd’hui abîmé, demeurait dans sa mémoire la trace d’un engagement concret au service de la communauté.
Il était d’autant mieux placé pour transmettre l’histoire du mouvement des Kadihine qu’il avait su rester au-dessus de la mêlée après ses déchirements.
Une première fracture avait opposé les partisans de l’intégration au Parti du Peuple mauritanien, qualifiés de « liquidateurs » par leurs adversaires, à ceux qui entendaient poursuivre la lutte dans le cadre du mouvement. La rupture avait été profonde. Dans le MND que j’ai connu comme lycéen, à partir de l’année scolaire 1978-1979, l’autre aile, regroupée au sein de l’Alliance pour une Mauritanie démocratique — l’AMD —, était présentée comme « l’ennemi principal de la Nation ». Cette formule, restée dans ma mémoire, donne la mesure des antagonismes d’alors.
Une seconde déchirure, plus douloureuse encore, survint dans le contexte des années de braise, notamment dans le sillage de la tragique crise mauritano-sénégalaise de 1989. Cette période porta un coup décisif à l’idéal unitaire du mouvement. Elle creusa un fossé au sein de l’élite du pays, ravivant des clivages ethniques et raciaux que les militants avaient cru pouvoir dépasser à travers leur réflexion sur la « question nationale ».
Sedenna avait, lui, conservé l’élan rassembleur des années 1970. Derrière les divergences et les blessures, il savait retrouver le compagnon d’hier et l’ami de toujours. Sy Mamoudou, fondateur du journal L’Éveil Hebdo et membre de la HAPA, lui a rendu un témoignage saisissant, celui d’un compagnon qui le présente comme son « alter ego » depuis leurs années de jeunesse à Atar. Son récit rappelle le courage des engagements de Sedenna et la profondeur de ses fidélités.
Une fidélité sous différentes formes
Mon ami Birane Hamath Wane rappelle, dans son émouvant hommage, l’amitié qui unissait Sedenna à N’Diawar Kane, par-delà les épreuves de 1989 : une fraternité entre un Rgueïbi du Sahara et un Haalpulaar des rives du fleuve, qui donnait à son attachement à l’unité nationale sa traduction la plus humaine et la plus concrète.
Sedenna entretenait les liens, rapprochait les anciens camarades de toutes tendances et préservait le souvenir des disparus, de Soumeida et des figures fondatrices aux compagnons des générations suivantes.
Cette fidélité prenait des formes concrètes. Il mobilisait ses relations, recherchait des financements et contribuait à l’organisation d’hommages à ceux qui avaient œuvré pour l’émancipation politique et sociale du pays. Président d’honneur de la Fondation Habib Ould Mahfoudh, pour laquelle il s’était beaucoup investi, il était aussi un fidèle lecteur du Calame, le journal fondé par Habib qu’il tenait à recevoir chaque semaine qu’il soit en Mauritanie ou à l’étranger. C’est avec le même dévouement qu’il avait contribué à l’hommage rendu à Abdoulaye Ciré Ba.
Sedenna avait aussi une autre manière de faire vivre l’histoire, que je tiens à évoquer. Certains pourraient s’étonner de sa place dans l’hommage à un progressiste. Elle appartient pourtant pleinement à son portrait.
Il savait raconter à merveille certains épisodes de l’épopée des Rgueibat, ces grands nomades du Sahara, parfois appelés les « enfants des nuages ». Il est bien connu que le parcours de ces chameliers à la recherche d’un territoire avait marqué les grands espaces sahariens depuis la seconde moitié du XIXe siècle.
Leur rôle majeur dans la constitution du Front Polisario, ainsi que leur présence en Mauritanie, au Maroc et en Algérie, font de leur histoire une clé indispensable pour comprendre les déplacements et les recompositions transfrontalières des populations de la région.
Leur histoire a nourri une abondante littérature. Paul Marty en a notamment abordé une partie dans son ouvrage Les Tribus de la Haute Mauritanie. Sedenna apportait à cette connaissance la richesse d’une mémoire vivante : les personnages, les lieux, les filiations et les récits transmis par les sources orales prenaient, dans sa conversation, un relief particulier.
L’un de ses derniers engagements concernait précisément Mohamed Ould El Khalil, figure de cette confédération, dont le parcours avait conduit de la résistance à la pénétration coloniale à un accord avec les Français. Cette évolution appartenait, elle aussi, à l’histoire de l’homme et aux circonstances de son époque.
À la tête de l’Association Mohamed Ould El Khalil pour l’unité et le patrimoine, Sedenna s’était investi dans la préparation des manifestations du centenaire de sa disparition, annoncées pour novembre 2025 . Il y mettait son énergie et son talent pour réunir les bonnes volontés autour de la transmission d’une histoire dont il connaissait les grandeurs, les épreuves et les complexités.
Un moral d’acier
Atar tenait une place particulière dans son cœur. Il aimait sa ville natale et savait la raconter avec un enthousiasme communicatif. Il s’engageait avec ferveur dans les initiatives consacrées à sa renaissance, à son développement et à la préservation de son patrimoine, notamment au sein de l’Association du patrimoine de l’Adrar (APA) et de l’Association pour la renaissance de la ville d’Atar (AREVAT), dont il était l’un des fondateurs.
Les anciennes photographies lui donnaient l’occasion de faire revivre les visages et les scènes de la vie quotidienne. Il nous avait ainsi aidés à reconnaître les écoliers figurant sur une photographie de 1960, devenue virale sur les réseaux sociaux. Lui-même se trouvait à l’extrême gauche du dernier rang. Parmi ces enfants, on reconnaissait aussi de futurs cadres ayant exercé de hautes fonctions, notamment le ministre Mohamed Salem Ould Lakhal, l’ambassadeur Mohamed Malainine Moktar Nech et l’administrateur civil Ali Ould Nafae. Grâce à ses souvenirs, une photographie de classe retrouvait ses noms, ses histoires et toute une époque.
Lors des préparatifs de l’hommage à Mohamed Ould El Khalil, je lui avais fait part d’une rencontre envisagée par AREVAT. Il m’avait alors laissé entendre que l’activité à laquelle il se consacrait pourrait être sa dernière. Je n’avais pas mesuré, sur le moment, la portée de ses propos. Ce n’est qu’en apprenant sa maladie que ces mots ont pris pour moi une résonance prémonitoire.
Cette maladie, il l’a affrontée avec un moral d’acier. Ceux qui, comme moi, l’ont rencontré durant cette épreuve ont retrouvé son sourire, son humour et cette attention aux autres qui lui était propre. Éprouvé dans sa chair, il demeurait soucieux d’égayer les moments partagés et de faire entrer un peu de bonheur dans le cœur de ses visiteurs.
Il faut aussi souligner que Sedenna, qui avait fait sa carrière dans le secteur privé, s’était investi corps et âme, avec une constance rare, au service de la société. Bien avant que la responsabilité sociale de l’entreprise ne prenne la place qu’on lui connaît aujourd’hui, il en incarnait, à sa manière, l’esprit : soutien à la culture, aux œuvres sociales, aux associations de parents d’élèves et au sport, notamment au football, sa grande passion. Il y consacrait son temps, ses moyens et ses relations, avec une générosité qui faisait de l’engagement une pratique quotidienne.
Ce souci des autres se prolongeait chez lui dans une disposition constante à la médiation. Sedenna supportait mal de voir les différends éloigner durablement des hommes qu’une histoire commune avait réunis. Rapprocher, renouer le dialogue, rendre une réconciliation possible : il s’y employait avec la patience et l’affection d’un compagnon resté fidèle à tous. Un poème qu’il aimait réciter en exprimait particulièrement bien l’esprit.
Il s’agissait d’un poème d’Ould Mohamed Khouya adressé à Mohamed Ould El Khalil, l’exhortant à mettre fin à des brouilles familiales et à renouer avec les siens, notamment son neveu et ses cousins, Khalil, Mahmoud et Ismaël. Le poète rappelait au chef que sa gloire et sa fortune, dont bénéficiaient tant de gens, perdraient leur sens si ses proches en demeuraient éloignés.
Sedenna voyait dans cette exhortation un véritable plaidoyer pour un pacte politique. Il pensait notamment au conflit qui opposait les deux tendances de l’UFP, héritière du MND : l’une animée par Bedredine et Kadiata Diallo, l’autre par Mohamed Ould Maouloud et Lo Gourmo. Ces dissensions entre anciens camarades le peinaient. Derrière les vers qu’il répétait, on entendait son souhait de les voir se retrouver, renouer le dialogue et préserver quelque chose de leurs engagements communs.
Le fond de sa pensée rejoignait celui du poète : à quoi bon tant de combats, tant d’efforts et tant de chemin parcouru, si les compagnons d’hier ne trouvent plus le chemin les uns des autres ? Sedenna aura consacré une part de sa vie à maintenir ce chemin ouvert.
Abdel Kader Ould Mohamed




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