Tournée du PM sur les chantiers : Entre fermeté affichée et spectre de la Com

28 October, 2026 - 19:32

Le Premier ministre Moctar ould Djay a effectué une visite au pas de charge sur plusieurs chantiers d'infrastructures publiques en construction ou achevées dans la capitale lors du dernier week-end. Cette tournée visait à s'enquérir directement de l'état d'avancement des travaux. Le constat est contrasté : si certains sites respectent les normes et les délais, d'autres accusent des retards importants qui impactent directement le quotidien des citoyens.

Face à ce constat, le chef du gouvernement a réitéré les « exigences strictes » du président de la République concernant le respect des engagements et de la qualité des ouvrages. Il a assuré qu'il veillerait personnellement à traduire ces directives sur le terrain, afin de répondre aux doléances pressantes des populations. Que le PM se déplace sur les chantiers est certes une bonne chose… pourvu seulement que cela ne serve pas uniquement à la consommation des media publics ou privés ! Une grande partie de ces derniers, qui n'osent plus dénoncer les manquements du gouvernement, ont déserté leur rôle de « chiens de garde » pour se muer en simples soutiens du pouvoir, ne rendant service ni au gouvernement ni aux citoyens.

 

Voirie et infrastructures : l'épreuve de vérité après les pluies

Le Premier ministre et la commission de suivi des chantiers de la capitale doivent d'urgence mener une évaluation sérieuse de l'état de la voirie, surtout au lendemain des pluies qui ont inondé la ville et mis à nu la fragilité des pistes urbaines. Sitôt les intempéries passées, des nids-de-poule ont surgi sur presque tous les axes des quartiers périphériques, comme El Mina, Riyad, Dar El Beïda ou Arafat, démontrant combien les routes sont mal construites. En moins de cinq ans, certaines se sont déjà spectaculairement dégradées. Le directeur du Calame qualifiait, avec humour, de « soluble dans l’eau », le goudron utilisé par nos entreprises de construction de ces avenues...

Avant de lancer la phase 2 du programme de modernisation de Nouakchott — qui engloutira des dizaines de milliards et fait suite à un premier volet dont les limites ont été prouvées par l'incendie des centrales électriques de la capitale et les problèmes de voirie—, le gouvernement serait bien inspiré de dresser un état des lieux rigoureux. Continuer ainsi, c'est quasiment jeter l'argent par la fenêtre, d'autant plus que ce sont les mêmes entreprises qui risquent fort de remporter les marchés des chantiers, à travers des appels d'offres complaisants, menés sans bureaux d'études ni suivi qualifié. À ce titre, le rapport de la commission d'enquête de la SOMELEC a déjà révélé la « légèreté » – c’est le moins qu’on puisse dire… – avec laquelle les marchés sont attribués, certaines entreprises se comportant en véritables intouchables.

 

Un format bien rodé

Si ce discours de rigueur bénéficie d'une forte couverture médiatique, il suscite néanmoins des réserves au sein de l'opinion publique, qui craint un bis repetita des opérations passées. En cause : le format même de ces déplacements. Loin d'être des visites inopinées, ces tournées sont annoncées à l'avance. Alertés, les responsables des établissements concernés s'empressent de prendre des mesures de façade : nettoyage à la hâte, présence effective – bien que ponctuelle – du personnel, et consignes de silence. Sur place, les agents n'osent aborder les véritables dysfonctionnements, tels que le manque d'équipements, l'absentéisme chronique ou le retard dans le paiement des primes.

Accompagné d'un important cortège ministériel, de caméras et dans une cohue soigneusement orchestrée, l'exercice prend rapidement des allures de mise en scène médiatique où prédominent des prises de parole complaisantes, rappelant, pour certains, les prémices d'une pré-campagne électorale. Les déclarations du PM sur les réalisations des sept années de présidence Ould Ghazouani — chiffres à la pelle et éloges appuyés — renforcent l'impression d'un début de campagne électorale, l'aisance et l'assurance du Premier ministre rappelant celles d'un directeur de campagne maîtrisant ses dossiers.

 

Derrière les chantiers…

Lors de ses tournées, les élus locaux n'ont pas manqué de poser les problèmes récurrents de la capitale : accès à l'eau et à l'électricité, insuffisances des infrastructures scolaires et difficultés majeures éprouvées par les citoyens à se soigner. On oublie même le programme de modernisation de la capitale et ses milliards. Dans les quartiers, les centres de santé de proximité sont très peu utilisés, car le personnel brille souvent par son absence, contraignant tous les patients à converger vers les grands hôpitaux, provoquant ainsi de gros embouteillages devant les bureaux.

Mais la modernisation de la capitale ne se résume pas aux seuls aspects urbanistiques ou sanitaires. Les citoyens font face à des problèmes croissants d'insécurité et à la circulation de la drogue. Dans les banlieues, les jeunes s'abonnent au chômage de masse, en dépit de petites formations professionnelles qu'ils peuvent suivre, mais qui restent totalement dépourvues de débouchés. Les populations des banlieues connaissent très peu – voire pas du tout… – les actions de Taazour et du CSA qui distribuent pourtant des milliards, sans que les plus modestes n'en tirent véritablement profit, les aides étant trop souvent conditionnées par des interventions d'élus ou de généraux. La distribution de poisson reste largement en deçà des attentes. Pire, les autorités administratives et des forces de sécurité s'arrogent parfois les cargaisons de viande envoyées en aide depuis l'Arabie saoudite, reléguant les habitants des zones ciblées au rang de simples spectateurs qui n'en entendent parler qu'à la radio ou à la télévision.

 

Nécessité de véritables actions correctrices

Si le principe de la présence du gouvernement sur le terrain est largement salué, la méthode interroge. En l'état, la logistique lourde – consommation excessive de carburant, déploiement de véhicules et frais annexes – pèse inutilement sur les finances publiques, sans apporter de solutions pérennes. Pour être pleinement efficaces et ne pas être perçues comme de la consommation ou de la gabegie, ces inspections devraient adopter un format radicalement différent : visites-surprises, menées en toute discrétion, sans cortège ni gyrophares, et accompagnées d'un simple conseiller technique. À l'image des méthodes de l'ancien Président Haïdalla, dont les apparitions inopinées dès les premières heures de la matinée prenaient de court les responsables, le Premier ministre gagnerait à instaurer un contrôle imprévisible. Plus que des effets d'annonce, ce sont des actions concrètes et des sanctions exemplaires qui sont attendues, pour que l'impunité et l'injustice cessent enfin. Tout le reste peut attendre.

 

Dalay Lam