La fabrication des héroïnes après celle des héros: La carotte et le bâton du Marabout/Par Ahmed Salem Ould Elmoctar-Cheddad

5 October, 2026 - 12:50

Une grâce présidentielle a été accordée hier à la militante des droits humains Warda Mint Souleymane, après neuf mois d’emprisonnement dans des conditions particulièrement difficiles.
Cette décision de grâce intervient au moment même où une mesure d’une tout autre nature produit ses propres effets politiques : la condamnation des deux jeunes députées haratines, Marième et Ghabou, militantes de l’IRA, assortie d’un processus susceptible d’aboutir à leur exclusion définitive de l’Assemblée nationale. Ce qui a été finalement acté par le Conseil Constitutionnel après la confirmation de la sentence par la Cour Suprême.
Les effets contradictoires de ces deux décisions risquent, au bout du compte, de s’annuler politiquement.
Ainsi se poursuit notre étrange tradition de fabrication de symboles politiques et moraux, au lieu de s’attaquer aux causes profondes qui permettent leur émergence. Des individus encore peu connus, politiquement et socialement, se retrouvent soudain, à la faveur d’une arrestation, d’un procès, d’une condamnation, d’un séjour en prison et du bruit médiatique qui les accompagne, au cœur de la scène publique. Ils deviennent alors des références politiques et militantes.
Les jeunes députées Marième et Ghabou, militantes du mouvement abolitionniste IRA de Biram Dah Abeid, ont ainsi polarisé l’attention de l’opinion nationale pendant près d’une année. Même leur présence au Parlement les avait laissées relativement inconnues du grand public.
Leur arrestation, dont la légalité et le respect des procédures constitutionnelles et juridiques ont été contestés par plusieurs observateurs et spécialistes, a suscité condamnations et interrogations. Leur détention a également donné lieu, selon leurs soutiens, à des accusations de maltraitance et d’humiliations.
Depuis, elles sont devenues des figures incontournables de la scène politique : autrement dit, des héroïnes malgré elles.
Elles empruntent ainsi, à leur manière, le chemin déjà parcouru par leur chef politique, Biram Dah Abeid.
Celui-ci avait longtemps cherché à imposer sa présence dans l’espace public. Ses adversaires politiques ont finalement contribué, parfois malgré eux, à lui offrir ce qu’il cherchait : une visibilité nationale et une stature politique que les seules mobilisations de son mouvement n’auraient peut-être pas suffi à lui assurer.
Décidément, leur usine de fabrication des héros semble fonctionner à merveille !
Depuis, nous vivons désormais à l’ère BDA.
Une ère qui couvre bientôt quatre mandats présidentiels si l’on additionne, en quelque sorte, les deux périodes Aziz et Ghazouani. En «mathématiques modernes », cela donnerait donc : l’ère Aziz + l’ère Ghazouani = l’ère BDA.
Comme quoi, BDA n’a peut-être pas intérêt à contester le principe d’un troisième mandat au président Ghazouani !

Et Warda ?
Après tout, qui connaissait réellement Souleymane et sa fille Warda avant l’arrestation de cette dernière ? Qui la suivait, qui la considérait comme une figure importante de la scène publique ?
Et surtout : quels résultats politiques concrets les autorités peuvent-elles mettre à leur actif après sa condamnation et ses neuf mois d’incarcération pour des propos qui lui étaient reprochés ?
Depuis, des propos comparables — et parfois plus virulents, voire plus grossiers — ont été tenus publiquement par de nombreuses personnes. Ces voix, pourtant, sont restées largement inconnues du grand public.
Pourquoi ?
Tout simplement parce qu’elles n’ont pas bénéficié du formidable accélérateur de notoriété que constituent, dans notre contexte, l’arrestation, la prison et le procès.
C’est là tout le paradoxe.
La sanction destinée à faire taire peut parfois produire l’effet inverse : elle donne à celui ou celle qu’elle frappe une visibilité qu’il ou elle n’avait jamais eue.
 

Le cas Ould Maayouf
Le contraste avec le cas du général à la retraite Lebatt Ould Maayouf est également révélateur.
Arrêté récemment dans le cadre d’une affaire que certains présentent comme relevant de l’opinion, tandis que les autorités judiciaires lui reprochent des faits d’une tout autre gravité, son arrestation a provoqué un tollé tribal et régionaliste d’une ampleur sans précédent.
À l’inverse, l’arrestation et la condamnation des deux jeunes femmes haratines sont passées sans mobilisation comparable d’une quelconque communauté tribale ou régionale.
Peu nombreux sont, jusqu’ici, ceux qui se sont manifestés pour revendiquer une quelconque appartenance tribale ou régionale commune avec elles.
Ce contraste mérite d’être observé.
Car il montre à quel point, dans notre espace public, les mécanismes de solidarité ne fonctionnent pas toujours de la même manière selon l’identité sociale, tribale ou régionale des personnes concernées.
Alors, qu’a gagné le pouvoir dans l’affaire Warda ?
C’est peut-être la question essentielle.
Qu’a précisément gagné le pouvoir dans cette affaire ?
Y a-t-il un bénéfice politique ou moral identifiable ? Un résultat sécuritaire suffisamment important pour justifier ce qui s’est passé ? Quel bilan peut-on raisonnablement présenter après neuf mois de détention ?
Quelqu’un — ou quelque futur « troisième mandat » — pourra-t-il un jour présenter un bilan convaincant de cette mésaventure ?
Car, à défaut d’autre résultat tangible, le pouvoir semble surtout avoir donné à cette affaire une ampleur qu’elle n’avait probablement pas au départ.
La grâce présidentielle est finalement venue clore juridiquement le dossier.
Mais elle ne peut effacer ses conséquences politiques et symboliques.
En définitive, le pouvoir ne semble pas sortir de l’affaire Warda avec un succès politique évident à son actif.
En revanche, la scène publique gagne une nouvelle militante : plus connue, plus expérimentée et probablement plus aguerrie qu’elle ne l’était avant son incarcération.
Et c’est, objectivement, un bénéfice pour son mouvement, l’IRA, et pour son chef, Biram Dah Abeid.
C’est d’ailleurs le message qu’elle-même a semblé porter à sa sortie de prison.
 

Fabriquer ses propres adversaires
C’est ici que réside le paradoxe. Nous sommes face à un pouvoir qui semble parfois ne pas se contenter de fabriquer des héros. Il s’est désormais mis à fabriquer des héroïnes.
C’est peut-être l’une des méthodes les plus singulières pour fabriquer ses propres adversaires : leur offrir, de sa propre main, la prison, la notoriété, l’expérience, la visibilité médiatique et, finalement, une stature symbolique supérieure à celle qu’ils possédaient avant leur arrestation.
Puis les libérer.
Et les laisser revenir dans l’espace public avec une présence plus forte qu’avant.
Ailleurs, c’est souvent dans ce genre de chevauchement de circonstances que certains pêcheurs en eaux troubles trouvent leur compte.
D’où la nécessité de rester vigilant.