Mme Kadiata Malick Diallo, députée FRUD à l’Assemblée nationale: “Le discours du Président à Atar est resté vague puisqu’il n’a pas évoqué le verrouillage des mandats”

7 October, 2026 - 22:38

Le Calame : Les appels au troisième mandat se multiplient dans la majorité. S’agit-il, selon vous, d’une initiative spontanée ou d’un signal politique qui pourrait peser sur le dialogue et sur l’avenir de la démocratie mauritanienne ?

 

Kadiata Malick Diallo: L’appel à un impossible troisième mandat pour l’actuel Président est lancé par des milieux bien connus pour leur opportunisme. Ceux qui le lancent avaient déjà entrepris la même démarche lors du second mandat de l’ancien Président Mohamed Ould Abdel Aziz.

On se souvient du projet de résolution signé par l’écrasante majorité des députés du parti au pouvoir. C’est un communiqué atypique de la Présidence, publié alors même que le Président de la République se trouvait en visite aux Émirats arabes unis, qui était venu mettre un terme à ces appels. Une large opinion s’était alors interrogée sur l’origine réelle de ce communiqué, certains estimant qu’il émanait plutôt des véritables centres de décision du pays.

Après cela, on ne pouvait pas imaginer que les mêmes membres du parti au pouvoir allaient recommencer le même scénario. Mais c’était peut-être sans compter sur leur carapace particulièrement résistante. Ils ne semblent pas gênés qu’on leur ressorte, à la faveur des circonstances, leurs anciens discours, encore beaucoup plus virulents, dans lesquels ils soutenaient que l’ancien Président ne pouvait pas quitter le pouvoir au risque, selon eux, de voir le pays sombrer. La suite, tout le monde l’a vécue !

Ces membres du parti au pouvoir, dont la boussole est la recherche de la direction des vents indiquée ou supposée indiquée par le chef suprême en place et non les intérêts du pays, dont l’une des bases fondamentales est la constitution qui a verrouillé le nombre de mandats présidentiels, lancent régulièrement des ballons d’essai. Ils avaient commencé, dès l’entame du second mandat de Mohamed Cheikh El Ghazouani, à préparer chacune un candidat potentiel susceptible de lui succéder. Le Président lui-même, visiblement agacé, avait alors mis un terme à ces campagnes prématurées lors de sa visite au Hodh Ech-Chargui.

Ils ont certainement déduit de cette sortie du Président au Hodh Ech-Chargui qu’il pourrait être tenté de rechercher un troisième mandat. Et hop, c’est reparti ! Il faut rivaliser de meetings, de marches et de discours pour appeler à ce troisième mandat.

Dans ces circonstances, je m’étonne que l’opposition, qui avait suspendu son engagement dans le dialogue lorsque les partis de la majorité avaient tenu à mettre en discussion la question des mandats, sans exclure ceux de la Présidence de la République pourtant verrouillés par la Constitution, ne prenne pas une position encore plus ferme pour exiger l’arrêt de cette campagne.

 

-Le discours du président Ghazouani à Atar a- t-il, à vos yeux, suffisamment clarifié la question de sa succession pour lever les inquiétudes de l’opposition ?

- Le discours du Président à Atar est resté trop vague lorsqu’il a déclaré que « le dialogue ne vise pas à remettre en cause les fondements de la République ». Il aurait suffi d’ajouter à cette phrase que ces fondements incluent notamment le verrouillage des mandats présidentiels, clairement consacré par la Constitution et dont il a fait le serment du respect. 

De la même manière qu’il avait mis fin aux velléités de ses partisans de préparer des candidats potentiels à sa succession, il aurait pu, et de manière encore plus catégorique, mettre un terme aux appels au troisième mandat.

C’est d’ailleurs très curieux qu’il ne l’ait pas fait, lui qui a été un témoin averti des conséquences de la campagne qui avait été orchestrée en faveur d’un troisième mandat pour l’ancien Président.

 

-Avec plusieurs coalitions autour de la table, l’opposition pourra- t -elle défendre une position commune ou risque-t-elle de perdre en influence dans les négociations ?

-À mon avis, c’est une bonne chose que les partis et mouvements de notre microcosme politique constituent des coalitions. 

Le fait qu’il y’ait plusieurs coalitions n’est que la matérialisation de différences de perception sur certaines questions, malgré les convergences sur l’essentiel. Cela est une bonne chose pour la démocratie et n’a nullement, jusqu’ici, empêché l’opposition de s’unir autour des questions fondamentales. Même lorsqu’elle a eu des positions divergentes sur le dialogue, elle a pu mener des actions communes et défendre des positions similaires.

J’espère que cette dynamique se poursuivra, particulièrement dans les moments décisifs où l’unité autour des questions essentielles sera nécessaire.

 

-La crise de l’électricité a conduit à la création d’une commission d’enquête. Quelles responsabilités cette commission doit -elle, selon vous, chercher à établir et quelles suites concrètes en attendez-vous ?

-Le gouvernement a effectivement mis sur pied une commission d’enquête sur la scandaleuse crise de l’électricité qui a secoué Nouakchott il y a quelques semaines.

Sa mission doit naturellement consister à élucider les faits : qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi ? Quelles sont les responsabilités ? Comment remédier à la situation et éviter qu’elle ne se reproduise ?

J’ose espérer qu’elle s’acquittera convenablement de sa mission, en toute indépendance.

Je pense d’ailleurs qu’elle a reçu une contribution de taille de la part de l’Organisation pour la Transparence Inclusive (OTI).

La véritable question est maintenant de savoir ce que le gouvernement fera des résultats de cette enquête. Prendra-t-il les mesures à la hauteur de la gravité de la catastrophe ou les rangera-t-il, comme cela arrive trop souvent, aux oubliettes ?

 

-Quel bilan tirez-vous des cinq années de l’école républicaine et de l’expérimentation des langues nationales Pulaar, Soninké et wolof dans l’enseignement ?

-Je ne sais pas s’il n’est pas encore trop tôt pour dresser un bilan définitif de l’école dite républicaine et de l’expérimentation de l’enseignement des langues nationales. En revanche, une évaluation à mi-parcours pourrait parfaitement être réalisée.

Le processus a commencé avec l’adoption de la loi d’orientation en 2022, une loi diversement appréciée : certains la considèrent comme une catastrophe, tandis que d’autres la présentent comme une véritable révolution. Pour ma part, j’ai toujours défendu l’idée qu’elle comporte des avancées, mais également d’importantes lacunes.

Le principal problème réside dans sa mise en œuvre. Celle-ci nécessitait l’adoption de décrets d’application ainsi que la mise en place de structures adéquates permettant de clarifier les zones d’ombre, de faciliter l’application de la loi et d’en assurer le suivi.

Si l’idée de donner les mêmes chances à tous nos enfants constitue une nécessité absolue, encore faut-il commencer par répondre à la demande d’une école performante. Car si l’on opère un nivellement par le bas en mettant tous nos enfants dans une école médiocre, il n’y a plus de chances à donner.

Notre première préoccupation devrait donc être d’assurer un enseignement public de qualité. Si nous y parvenions, nous n’aurions même pas besoin d’interdire l’enseignement privé. Si l’école publique était réellement compétitive, même les familles les plus fortunées n’auraient pas besoin de payer la scolarité de leurs enfants dans le privé.

Il est également noté une forte inquiétude, légitime, de beaucoup de parents, dont les enfants, plus particulièrement les redoublants, sont à la jonction entre l’ancien dispositif et le nouveau découlant de la nouvelle loi. Cela n’est pas admissible, la transition doit prendre en compte cette jonction et donner lieu à une transition harmonieuse de l’un à l’autre et non à une rupture brutale pour les enfants concernés. Aucun enfant ne doit être abandonné sur le bord du chemin.

Comme je l’ai déjà dit, c’est dans les années à venir, lorsque les enfants engagés dans cette réforme arriveront dans les classes d’examen, que nous pourrons véritablement apprécier ses résultats. Je crains fortement que nous ne découvrions alors des dégâts dont plusieurs générations pourraient avoir à payer le prix.

S’agissant de l’expérimentation de l’enseignement des langues nationales, nous sommes en train de reprendre, dans une certaine mesure, ce qui avait déjà été fait avec succès dans les années 1980.

D’ailleurs, l’expérimentation actuelle n’était pas nécessaire à mon sens et se déroule dans des conditions moins favorables. La réforme de 1979 avait clairement précisé, dans son orientation stratégique, que l’enseignement du pulaar, du soninké et du wolof devait permettre à ces langues d’offrir les mêmes débouchés que l’arabe, autre langue nationale.

Par ailleurs, les enseignants retenus pour cette première expérience étaient des professionnels aux compétences avérées. Ce n’est pas toujours le cas aujourd’hui, où l’on fait appel à des enseignants sans qualification suffisante, auxquels on dispense une formation dans des délais extrêmement courts.

Une autre insuffisance réside dans le manque de communication sur le sens et les objectifs de cette réforme. Il est indispensable que les populations comprennent ce qui est en train d’être fait et puissent y adhérer en toute connaissance de cause.

Il est donc nécessaire de corriger les insuffisances, de clarifier les objectifs et d’expliquer davantage la réforme. À défaut, nous risquons de voir les décisions prises dans ce cadre remises en cause, comme cela s’est déjà produit par le passé.

 

-Face à la persistance des violences sexuelles notamment contre les filles mineures, quelles sont, selon vous les principales obstructions qui retardent l’adoption par le Parlement de la loi dite “Karama”et comment les lever ?

-Les violences sexuelles prennent dans notre pays des proportions extrêmement inquiétantes. Les organisations nationales qui combattent ce phénomène publient des statistiques impressionnantes. Mais le plus sidérant reste la nature des victimes : nous assistons à des cas de viols répétés sur des enfants de quatre ans, de sept ans et parfois même plus jeunes.

Nous devons nous demander comment nous en sommes arrivés là et surtout ce que nous faisons pour contenir ce fléau.

La première chose à faire est d’examiner notre arsenal juridique et de vérifier s’il permet réellement de prendre en charge ces risques et de protéger efficacement les victimes.

Je pense que tout le monde peut convenir que la réponse est négative, puisque cela fait maintenant plus de dix ans que nous parlons de l’adoption d’une loi destinée à protéger les femmes et les filles contre ces violences. Et pourtant, cette loi n’est toujours pas adoptée.

Il est incompréhensible qu’après toutes ces années, notre pays soit encore dans l’incapacité de se doter d’un tel texte.

Il existe manifestement des forces qui, prenant prétexte, de la religion, exercent une pression telle sur le pouvoir qu’elles empêchent l’aboutissement de cette loi. Ces forces semblent même opposées au principe d’adopter une législation destinée à protéger les victimes de violences sexuelles.

Sinon, comment imaginer que la Mauritanie, pays musulman, ne puisse pas adopter une loi protégeant les femmes et les enfants tout en étant conforme aux principes de la charia islamique ?

Il faut donc dépasser les faux prétextes et avoir le courage politique de protéger nos enfants et nos femmes. L’urgence aujourd’hui est de mettre en place un cadre juridique clair, efficace et conforme à nos valeurs, afin que les victimes soient protégées et que les auteurs répondent de leurs actes.

 

-Votre avis sur la décision du Conseil Constitutionnel mettant un terme aux mandats des députés de SAWAB (IRA) Mariem Cheikh Dieng et Ghamou Achour Salem ?

-Je ne suis pas surprise par la décision du Conseil constitutionnel. Il faut néanmoins se féliciter qu’il ait refusé, dans un premier temps, de prononcer la déchéance du mandat des deux députées avant leur condamnation définitive, comme le pouvoir exécutif l’avait souhaité.

Je suis profondément peinée de constater que, dans notre pays, l’immunité parlementaire ne semble plus avoir beaucoup de portée. Le processus ayant conduit à cette déchéance a été biaisé dès le départ : arrestation, jugement et condamnation de députées sans que leur immunité parlementaire ait été levée.

Plus grave encore, l’exécutif et la présidence de l’Assemblée nationale ont empêché ces députées d’accéder à l’enceinte du Parlement, malgré la première décision du Conseil constitutionnel. Toute la République en a été témoin.

La télévision nationale a consacré un chapitre entier de son journal à la perte de leur mandat, alors qu’elle était restée silencieuse lorsque les deux députées, qui jouissaient encore de leur statut parlementaire, se sont vu fermer l’accès à l’Assemblée par un véhicule de la Garde nationale, ou lorsque l’Assemblée a dû reporter une séance afin de ne pas permettre leur participation.

On peut donc constater que ce pouvoir peut bafouer les lois, instrumentaliser la justice et piétiner les institutions, y compris le Conseil constitutionnel, tout en continuant à proclamer que nous sommes dans un État de droit.

 

Propos recueillis par Dalay Lam