Où allons-nous ? Les voies du développement sont claires et à notre portée/Maître Ahmed Salem Bouhoubeyni

29 September, 2026 - 21:49

Il existe des phénomènes qui semblent, au départ, ne relever que de comportements individuels. La flatterie, les applaudissements permanents et la recherche de la proximité avec le pouvoir peuvent apparaître comme de simples attitudes opportunistes, sans conséquences profondes sur le fonctionnement de l’État. Mais lorsque ces comportements se transforment en système, lorsqu’ils sont récompensés, encouragés et progressivement enracinés dans les institutions, leurs conséquences deviennent considérables. Ils finissent par modifier les règles non écrites qui régissent la société : la compétence recule devant la loyauté, le mérite devant la proximité, la vérité devant la complaisance et la responsabilité devant l’obéissance.
Un système fondé sur la flatterie, la loyauté et la complaisance ne dégrade donc pas seulement la gouvernance. Ses effets s’étendent progressivement à l’administration, à l’économie, à la justice, aux institutions et aux professions, pour finir, à terme, par atteindre les valeurs morales de la collectivité. Lorsque cette logique s’installe durablement, elle finit par atteindre les principaux contrepoids de la société. L’administration se fragilise lorsque le mérite et la compétence cèdent la place à la proximité et à la loyauté personnelle. Les organisations syndicales, le journalisme et les différentes professions qui devraient contribuer au débat, à l’alerte et au contrôle de l’action publique peuvent, eux aussi, être affaiblis lorsque l’applaudissement et la proximité avec le pouvoir deviennent plus avantageux que l’indépendance. La vie politique n’échappe pas à cette dégradation : les partis peinent à porter de véritables projets de société et le débat public risque de se réduire à des questions institutionnelles ou politiques qui prennent une place disproportionnée, comme celle du dialogue ou du troisième mandat, au détriment des grandes questions économiques, sociales, institutionnelles et de développement qui devraient pourtant être au cœur de l’avenir du pays. Ainsi, ce ne sont pas seulement les institutions qui s’affaiblissent ; c’est progressivement la capacité collective à produire de la réflexion, de la contradiction et des alternatives qui se trouve atteinte.
 

Relation inversée
Cette logique entraîne également un renversement plus profond dans la relation entre le pouvoir et les citoyens. Dans une démocratie, il est naturel que ce soit le gouvernement qui cherche à convaincre les citoyens qu’il répond à leurs préoccupations, qui explique sa politique, rende compte de ses décisions et recherche leur confiance et leur adhésion. Mais lorsque la logique de la flatterie s’installe, la relation peut s’inverser : ce sont les citoyens qui cherchent à démontrer leur loyauté au pouvoir. Cette mécanique finit par entraîner une grande partie de la société dans son fonctionnement. Certains applaudissent parce qu’ils bénéficient de privilèges, d’autres parce qu’ils espèrent en obtenir ou retrouver certains privilèges perdus, tandis que certains le font par crainte des conséquences que pourraient entraîner leur silence ou leur absence. Ceux qui refusent cette logique sont progressivement poussés vers le silence et relégués à la marge de l’espace public.
Ainsi, le système de la flagornerie finit paradoxalement par placer tout le monde dans la même logique, derrière une apparente adhésion générale qui cache des motivations très différentes, souvent éloignées de l’intérêt général, voire à son détriment.
Mais le danger le plus profond est d’ordre moral. Lorsque ces comportements deviennent les ressorts ordinaires de la relation au pouvoir, ils finissent par modifier les repères collectifs. Ce qui était autrefois inacceptable devient normal, ce qui suscitait le scandale devient familier, et ce qui devrait provoquer l’indignation ne provoque plus de réaction. L’anormal devient ordinaire et l’exception devient l’habitude.
Une société peut corriger une politique, réformer une administration, modifier ses lois, renforcer ses institutions ou relancer son économie. Elle peut même, avec du temps et de la volonté, reconstruire ce qui a été affaibli. Mais lorsque ses valeurs sont durablement altérées, elle atteint ce qu’il est probablement le plus difficile à reconstruire : son socle moral, ses repères collectifs et cette confiance réciproque qui permet à une société de tenir ensemble.
Et pourtant, au-delà de ces difficultés, une conviction demeure : les voies du développement sont claires et à notre portée, à condition de ne pas perdre nos valeurs en chemin