
En Mauritanie, l’histoire du parti au pouvoir se lit comme une succession de métamorphoses. Derrière les changements d’enseigne, une même question demeure : d’où viennent les moyens colossaux d’une formation qui domine si verticalement la scène politique, économique et administrative ? De l’Union pour la République (UPR) à El Insaf, le récit officiel vante la refondation, l’ouverture et la modernisation. La réalité, elle, invite plutôt à disséquer les ressources, les réseaux et les mises en scène du pouvoir.
Trois actes d’une mue politique
La création de l’UPR, en juin 2009, intervient dans le sillage de l’arrivée du général Mohamed Ould Abdel Aziz à la tête de l’État. Le parti naît alors avec une fonction claire : légitimer le pouvoir en place, structurer une majorité docile et incarner la continuité politique.
Dix ans plus tard, la transition de 2019 change la donne. L’élection de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani ouvre une guerre d’influence féroce pour le contrôle de l’UPR. Fin 2019, lors du second congrès, les fidèles du nouveau président évincent définitivement l’ancien chef de l’État. Le parti change de main, mais pas de logique : il demeure l’instrument central de l’exécutif.
Le 3 juillet 2022, lors d’un congrès extraordinaire, l’UPR devient officiellement El Insaf — « l’Équité » en arabe. Cette refondation intègre plusieurs partis mineurs de la majorité et vise à aligner le discours officiel sur le programme social du président Ghazouani. Enfin, après la réélection de 2024, la modernisation de l’appareil se poursuit : fin décembre 2025, l’ancien Premier ministre Mohamed Ould Bilal est porté à la présidence du parti.
Un cadre légal strict, une pratique sous influence
Sur le papier, le financement des partis politiques en Mauritanie repose sur des textes précis. L’ordonnance n° 91-024 du 25 juillet 1991, modifiée notamment par les lois n° 2001-30 et n° 2012-024, encadre la vie des formations. L’article 18 autorise quatre sources de revenus : les cotisations des membres, les dons et legs déclarés au ministère de l’Intérieur, les revenus liés aux activités propres du parti et les subventions éventuelles de l’État.
Ce financement public obéit à une règle sévère. L’aide de l’État est inscrite dans la loi de finances, mais un amendement validé en 2018 prévoit qu’un parti n’obtenant pas au moins 1 % des suffrages lors de deux élections municipales générales consécutives est dissous de plein droit. Récemment, sur la période 2024-2026, le ministère de l’Intérieur a introduit un cadre élargi, durcissant les conditions de création : le nombre de membres requis pour l’assemblée constitutive est ainsi passé de 20 à 150 représentants, obligatoirement répartis sur toutes les wilayas du pays.
Dans les faits, cependant, El Insaf capte la quasi-totalité des financements des grands opérateurs économiques nationaux. Ces derniers cherchent avant tout à s’assurer les faveurs de l’exécutif, passage obligé pour l’attribution des marchés publics. Les ressources officielles — cotisations des cadres, subventions étatiques, soutien d’hommes d’affaires et dons d’opérateurs privés — se confondent ainsi avec une proximité avec le pouvoir qui attire irrésistiblement les investisseurs.
Cette position dominante nourrit une confusion permanente entre l’État et le parti : utilisation décomplexée de la logistique administrative, mobilisation sans frein des ressources publiques et présence écrasante sur tout le territoire. S’y ajoute une puissante dynamique clientélaire : le ralliement systématique des notables locaux, l’engagement de tribus influentes et le financement de campagnes à grande échelle. Le parti ne se contente pas de gouverner : il structure, absorbe et récompense.
Atar : quand le faste étouffe le terrain
C’est dans ce contexte que les scènes récentes autour de la visite présidentielle à Atar prennent un relief particulier. Des artistes se sont produits pour célébrer le chef de l'État et chanter ses réalisations. Que ces prestations, diffusées par la radio, la télévision et les haut-parleurs des voitures luxueuses qui sillonnent ostensiblement l'Adrar, soient financées par la radio nationale ou par le parti El Insaf, la question n'est pas là. Le problème est ailleurs : c’est l’image indécente d’un parti aux moyens gigantesques, capable de mobiliser artistes, foules et décors fastueux, au moment même où tant de citoyens peinent à trouver du pain, des vêtements et de la dignité.
Les vidéos montrant des repas gaspillés et des responsables se mettant en scène comme les piliers du régime — chacun exhibant sa clientèle et son rang social — révèlent un malaise profond. Le langage implicite est celui d’un pur donnant-donnant : « Voilà ce que l’on attend de moi en contrepartie d’une promotion, d’un poste juteux ou d’une fonction convoitée. » La fête devient alors un théâtre d’allégeances plutôt qu'un moment de service public.
Cette lune de miel factice ne dure pourtant que le temps d'un mandat. L'histoire prouve que dès qu'un président quitte le pouvoir, son parti s'atomise instantanément jusqu'à devenir insignifiant. Le sort du PRDS de l'ex-président Ould Taya en est la preuve irréfutable.
Il aurait été tellement plus digne, et plus utile, de laisser le président parcourir Atar simplement, à la rencontre de sa population, pour écouter ses difficultés réelles, toucher du doigt la cherté de la vie et observer les fractures sociales. Au lieu de cela, des cérémonies luxueuses et artificielles ont saturé l’espace. Elles ne blessent pas seulement l’esthétique républicaine : elles piétinent la dignité de ceux qui, en pleine crise, manquent de l’essentiel.
Une refondation qui reste à prouver
El Insaf peut répéter à l’envi qu’il est le parti de l’équité. Mais l’équité ne se décrète pas dans le confort d’un congrès : elle se prouve par la transparence du financement, la séparation stricte entre le parti et l’État, et la fin des logiques de cour et de clientèle. Tant que les moyens colossaux du parti resteront confondus avec l’appareil de l’exécutif, tant que les campagnes et les visites officielles se transformeront en démonstrations de force et en banquets, la refondation ne sera qu’un simple habillage marketing.
La transition de l’UPR à El Insaf n'est pas qu'un ravalement de façade ou un changement de nom. C’est un test de maturité : celui de savoir si le pouvoir mauritanien est enfin capable de transformer un instrument de domination en une institution politique responsable. Pour l’heure, la question reste entière. Et les images d’Atar, tout comme les zones d'ombre sur l’argent du parti, pèsent bien plus lourd que les refrains éphémères chantés à la gloire du président.
Eléya Mohamed




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