
L’ouverture scolaire, c’est la rentrée des classes : début septembre pour les Européens, début octobre pour nous autres Mauritaniens et pour certains pays africains.
L’ouverture politique, elle, semble correspondre, chez les « Toubabs », à cette même rentrée scolaire. Chez nous, sans jamais le déclarer officiellement, nous agissons comme si c’était également le cas.
Les grandes vacances scolaires durent officiellement trois mois, du début juillet à la fin septembre. Ce sont traditionnellement des mois pluvieux. Depuis quelque temps, cependant, les pluies se font de plus en plus imprévisibles. Nous y voyons l’impact d’un phénomène relativement nouveau dans les consciences : le changement climatique. Les scientifiques l’expliquent notamment par l’impact des diverses pollutions humaines sur l’évolution naturelle de la planète. Des « antiscientifiques», comme le président américain Donald Trump, refusent cette explication, souvent à dessein.
Quoi qu’il en soit, nous autres, talibés du progrès, sommes bien obligés d’y croire, puisque nos maîtres toubabs y croient.
Ainsi, notre double ouverture, scolaire et politique, commence en ce début d’octobre 2026.

L’ouverture scolaire
Sur le plan scolaire, nous poursuivons toujours l’expérimentation de l’école républicaine, c’est-à-dire d’une école initiée et administrée par l’État.
Les écoles privées, créées et gérées par des initiatives individuelles, qui se sont imposées chez nous depuis 1985 sous l’influence des institutions financières internationales, sont accusées d’avoir fortement contribué à la discrimination des enfants issus des couches les plus pauvres de la société, au profit des groupes sociaux aisés ou considérés comme tels. Elles seraient devenues, de fait, accessibles principalement à ceux qui ont les moyens de payer une scolarité élevée.
On leur reproche également d’attirer vers elles les meilleurs enseignants, ou ceux qui sont considérés comme tels.
Mais, dans les faits, le constat demeure frappant : ni les écoles privées ni les écoles publiques ne sont parvenues jusqu’ici à donner entière satisfaction.
Chaque année scolaire, les parents d’élèves s’efforcent d’améliorer le niveau réel de leurs enfants, sans toujours parvenir au résultat espéré. La triche, devenue presque un système, demeure pour beaucoup le recours ultime permettant de franchir les étapes scolaires, notamment l’épreuve redoutée du baccalauréat.
Pour dégager des perspectives claires et garantir le plein succès de l’école mauritanienne, une véritable révolution multidimensionnelle s’impose.
Il faudrait d’abord prendre pleinement conscience du rôle moteur d’une institution scolaire performante dans la réussite de tout le reste : réussite sociale, réussite économique et, au-delà, réussite d’un projet politique et national capable de placer notre pays dans le concert des nations du XXIe siècle.
L’un des premiers objectifs devrait donc être de bannir, dès cette nouvelle rentrée, toutes les formes de triche et de plagiat de notre système éducatif.

L’ouverture politique
Pour ce qui est de l’ouverture politique, les choses sont évidemment moins simples.
Nous vivons une situation politique relativement privilégiée par rapport à bien des pays de la sous-région. Notre pays demeure, jusqu’à présent, largement épargné par le djihadisme et par les mouvements séparatistes armés, alors même que nous réunissons plusieurs des ingrédients qui ont alimenté les foyers de tension chez certains de nos voisins.
Depuis quelque temps, nous sommes cependant confrontés à un certain nombre de défis. Au défi permanent du développement socioéconomique viennent s’ajouter des questions d’actualité pressantes qui exigent des réponses rapides.
Nous avons aujourd’hui un président qui approche de la fin de son deuxième mandat, conformément aux limites prévues par la Constitution. Cette perspective alimente dans l’opinion la question, toujours sensible, d’un éventuel troisième mandat.
Cette « malédiction », notamment africaine, a fait irruption dans notre débat politique depuis que l’idée en a été évoquée par l’ancien chef de l’État Mohamed Ould Abdel Aziz. Depuis, elle n’a cessé de polluer l’espace politique national.
Le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani l’a, pour sa part, toujours écartée de son agenda. Au début de son deuxième mandat, il avait même mis en garde contre toute tentative démagogique visant à remettre cette question au centre du débat.
Pourtant, les campagnes politiques qui parcourent le pays depuis cet été donnent matière à interrogations. Des voix habituées à ce genre de mobilisation en faveur des chefs au pouvoir semblent avoir repris du service, parfois avec une satisfaction à peine dissimulée de la part de ceux qu’elles prétendent servir.
Pour certains, il ne s’agirait que d’une manière d’occuper l’opinion jusqu’à l’approche de l’échéance finale.
Pour d’autres, notamment parmi les survivances des oppositions traditionnelles, il s’agirait bel et bien d’une préparation méthodique de l’opinion en vue d’une éventuelle modification de la perspective actuelle et de l’ouverture de la voie à un troisième mandat.
L’idée du fameux dialogue national pourrait, selon cette lecture, s’inscrire dans ce contexte.
C’est peut-être aussi ce qui explique pourquoi certains partisans du dialogue, débordants d’enthousiasme à ses débuts, semblent perdre progressivement de leur ardeur à mesure que la question du troisième mandat gagne du terrain dans la campagne politique et retrouve une place croissante dans le débat public.
Pendant ce temps, des questions comme la question haratine, celle du passif humanitaire et bien d’autres dossiers qui avaient longtemps occupé l’actualité sont relégués au second plan. On tente désormais, non sans difficulté, de les ramener dans le débat.
L’affaire Lebatt
Entre-temps, un nouveau dossier est venu éclipser presque tous les autres : l’arrestation du général à la retraite Lebatt Ould Maayouf.
Son appartenance familiale, notamment son lien avec son père, le célèbre défunt Viyah Ould Maayouf, a donné une dimension supplémentaire à cette arrestation.
Certains milieux traditionnels du Nord du pays se sont emparés de l’affaire pour en faire un moyen de protestation et de revendication d’une place plus importante dans l’espace politique national.
Ce faisant, ils semblent parfois oublier — ou donner l’impression d’oublier — que les groupes issus des anciennes cités du Nord ont historiquement occupé une place considérable dans la vie politique, administrative et économique du pays.
Leur ancrage dans la tradition citadine remonte loin dans l’histoire. Nous autres, issus de la Mauritanie profonde, de la Mauritanie des nomades et des populations longtemps éloignées des centres urbains, n’avons véritablement commencé notre propre ascension sociale et administrative que beaucoup plus récemment, notamment après l’indépendance et, plus encore, après les grands cycles de sécheresse.
L’affaire Lebatt Ould Maayouf a ainsi failli provoquer un schisme politique d’une ampleur inhabituelle.
Ses soutiens ont mis en avant son statut traditionnel, son rang militaire ainsi que celui de sa famille pour réclamer sa libération sans condition, tout en mobilisant la tribu et la région.
Le message implicite pouvait être lu comme la résurgence d’une logique appartenant à un autre âge : un marabout, fût-il chef de l’État, ne devrait pas se permettre d’arrêter un homme appartenant à un tel rang social et historique.
Certains sont même allés jusqu’à demander comme condition préalable l’annulation ou le report de la visite du président Ghazouani dans les régions du Nord.
Il faut toutefois constater que le président a maintenu sa visite, sans céder sur ce point aux pressions qui s’exprimaient publiquement. Les manifestations de contestation se sont rapidement évaporées avec le début de la visite présidentielle.
Mais il faut aussi relever que la mobilisation en faveur de cette visite s’est, à son tour, appuyée sur certains des mêmes ressorts tribaux et régionaux. Cette instrumentalisation réciproque des réseaux traditionnels ne manquera probablement pas de laisser des traces.
Des émirs au service de la cause coloniale
Un militant nordiste des réseaux sociaux a d’abord salué « l’émir de l’Adrar », avant de contester ensuite ce statut au moment où celui-ci recevait le président Ghazouani. « L’Adrar n’a pas d’émir », criait-il.
Il aurait pu généraliser : la Mauritanie tout entière n’a plus d’émirs au sens ancien du terme.
L’ordre politique traditionnel a été profondément bouleversé par la conquête coloniale et par l’écrasement de la résistance à l’occupation française. Dans l’Adrar, en particulier, l’assassinat tragique de l’émir Sid’Ahmed Ould Ahmed Aïdda en 1932 par le colon français a mis fin aux règne des vrais émirs dans ce pays. Il fut l’un des prestigieux héros de la résistance nationale. Sa disparition constitue un moment majeur de cette rupture historique.
Par la suite, dans différentes régions du pays, l’administration coloniale a contribué à désigner ou à promouvoir des « émirs » selon ses propres intérêts et besoins administratifs.
Depuis, les notabilités issues de l’administration, de l’économie et des nouveaux centres de pouvoir ont progressivement pris la place des anciennes autorités traditionnelles.
Autrement dit, les anciens émirs ont disparu ; mais le pouvoir, lui, n’a jamais disparu. Il a simplement changé de mains et de formes.
Ce qui disparaît de l’actualité
Pendant ce temps, les questions qui avaient dominé l’actualité depuis longtemps — notamment la question haratine et celle du passif humanitaire — ont été éclipsées par l’affaire du général à la retraite Lebatt, mais aussi par la campagne autour du troisième mandat.
Les arrestations de militants haratines, souvent de jeunes femmes sans attaches avec les anciennes notabilités traditionnelles, qui avaient occupé pendant plusieurs mois une place importante dans l’actualité politique et judiciaire, sont désormais reléguées au second, voire au troisième ou au quatrième plan.
Il en va de même pour la question du passif humanitaire.
Longtemps évoquée dans les débats passionnés autour du dialogue national, elle semble à son tour avoir été écrasée par la mobilisation en faveur du général Lebatt.
Ainsi va la politique : l’actualité chasse l’actualité, et les dossiers les plus lourds peuvent disparaître momentanément derrière ceux qui disposent des relais sociaux, tribaux ou médiatiques les plus puissants.
Espérons maintenant que le président Ghazouani, conforté — du moins politiquement — par cette confrontation avec les défenseurs d’un ordre présenté comme appartenant à une autre époque, saura tirer les enseignements de cette séquence.
Je crains toutefois qu’il ne manque parfois d’« opportunisme politique » lorsqu’il s’agit d’exploiter ce genre de circonstances pour faire avancer, au-delà des crises immédiates, les transformations profondes dont le pays a besoin.




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