Inapproprié ! De la maladresse ministérielle au nécessaire consensus linguistique national.Par Ahmed Salem Elmoctar (Cheddad)

4 November, 2026 - 10:37

Une note de service mal inspirée
Lorsqu’un ministre inaugure sa prise de fonctions par une note de service absolument inappropriée, il y a matière à s’interroger. Un ministre de la Culture, également porte-parole du gouvernement, a tout intérêt à bénéficier de la sympathie du plus grand nombre, sinon de celle de tous. La maîtrise de plusieurs langues constitue, à cet égard, un atout indéniable qui peut grandement lui faciliter la tâche.
De préférence, un ministre, comme tout autre citoyen, devrait pouvoir s’exprimer dans plus d’une langue, voire dans plusieurs, lorsque cela est possible. Toujours est-il que rien ne justifie de crier au scandale si Monsieur le ministre ne maîtrise qu’une seule langue. De même, rien ne saurait justifier que Son Excellence monsieur le ministre exige que toutes les correspondances qui lui sont adressées soient rédigées dans une seule langue déterminée, en l’occurrence l’arabe ou le français.
Il lui revient plutôt de s’organiser avec ses collaborateurs afin d’assurer la traduction des documents rédigés dans la langue qu’il ne connaît pas ou qu’il ne maîtrise pas suffisamment. Le problème serait ainsi réglé sans provoquer un tollé de protestations ni susciter, parfois, des insinuations injurieuses.
Par ailleurs, comme certains l’ont justement souligné, au moment où notre pays cherche à briguer la présidence de la Francophonie, il est pour le moins regrettable qu’un ministre, réputé pour sa maturité politique, se permette d’ouvrir une brèche susceptible d’affaiblir la candidature de la Mauritanie. Malheureusement, une simple maladresse politique peut suffire à compromettre ce que l’on a acquis au prix de longues luttes et de nombreux efforts.
Mais cette affaire soulève une question autrement plus profonde que celle d’une simple note de service : quel est, au juste, notre problème avec les langues ?
Notre problème avec la langue
Il fut un temps où, dans la colonie française de Mauritanie, le français constituait l’unique langue officielle d’enseignement dans l’école moderne. Pourtant, bien avant l’accession du pays à l’indépendance, en 1960, la pression d’une large opinion traditionnelle, dans un contexte de diversité ethnique et culturelle, avait conduit à l’introduction d’heures de cours en arabe. Celles-ci se limitaient souvent à quelques versets du Coran.
S’inspirant notamment d’une expérience menée en Algérie, l’école en Mauritanie était alors appelée « medersa », une appellation qui tenait compte de la place, même limitée et pas toujours officiellement reconnue, accordée à l’enseignement de l’arabe.
Ailleurs comme chez nous, le colonisateur avait donc dû se plier à une exigence nationale. Avant comme après l’indépendance, cette revendication ne relevait pas exclusivement de la communauté maure. Elle était également portée par d’autres communautés nationales, notamment par des milieux négro-africains, en particulier peuls.
Les nombreux ressortissants des prestigieuses écoles Elvelah, fondées par l’érudit arabophone El Hadj Mahmoud Bâ, ont largement bénéficié de cette tradition d’enseignement.
L’indépendance elle-même constituait une concession de taille dans un long processus de conquête de la souveraineté nationale. Mais, pour donner un contenu réel à cette souveraineté, il fallait poursuivre le combat afin que l’indépendance se traduise concrètement dans tous les domaines.
Autrement dit, notre indépendance devait embrasser aussi bien les dimensions économique et politique que la dimension culturelle, y compris la promotion de nos langues nationales.
Il est donc difficilement compréhensible que l’on puisse polémiquer aussi aisément sur les questions économiques et politiques tout en esquivant le débat sur la question linguistique. Comment prétendre défendre pleinement notre souveraineté tout en refusant de discuter sereinement de l’une de ses dimensions essentielles ?
Durant les deux premières décennies de l’indépendance, une grande partie de l’élite intellectuelle et administrative continuait à privilégier l’usage du français, aussi bien dans la vie quotidienne que dans l’administration. Bon nombre de ses membres, toutes communautés confondues, n’appréciaient pas beaucoup l’introduction progressive de la langue et de la culture arabes dans notre système d’enseignement.
Les enseignants arabophones étaient moins bien rémunérés et moins considérés que leurs collègues francophones. Une concurrence sourde opposait les uns aux autres, nourrissant des frustrations et des incompréhensions qui dépassaient largement le cadre scolaire.
Les événements de février 1966 allaient tragiquement illustrer les conséquences de cette situation.
Le consensus du MND
Depuis lors, les événements se sont succédé. Mais un événement majeur allait bouleverser les données traditionnelles d’une situation nationale déjà en pleine et rapide évolution.
À Zouérate, dans le nord du pays, la sanglante répression de la grève des ouvriers de la société minière étrangère MIFERMA, en mai 1968, allait servir de catalyseur à une prise de conscience nouvelle.
Parmi les victimes de cette répression, il n’y avait pas de distinction fondée sur l’appartenance ethnique. Une leçon essentielle fut rapidement tirée de cette tragédie : l’ennemi des victimes, toutes communautés confondues, était le même.
« Unissons-nous contre cet ennemi commun ! » scandaient les manifestants qui dénonçaient la tuerie de Zouérate.
Au cours des années suivantes, des débats approfondis furent engagés sur l’ensemble de la situation nationale. Un programme politique inclusif fut élaboré et un consensus se dégagea sur les principales questions débattues, y compris celle des langues.
S’appuyant sur l’étude de nombreuses expériences étrangères comparables à la nôtre, les militants du Mouvement national démocratique (MND) cherchèrent à dégager des solutions adaptées à la réalité mauritanienne, dans un esprit d’unité nationale et de dépassement des clivages identitaires.
À l’époque, les principales résistances à cet esprit consensuel provenaient de certains milieux nationalistes arabes, chauffés à blanc par des régimes putschistes nationalistes arabes étrangers. Ces milieux ne cessaient de combattre le consensus en question, allant parfois jusqu’à collaborer avec les appareils de répression policière contre ses partisans.
Non, encore une fois, les progrès accomplis en matière de promotion de nos langues nationales ne sont pas le fruit des luttes de groupes nationalistes chauvins ou étroits. Ils sont avant tout le résultat des luttes, des réflexions et des sacrifices de militants du MND qui avaient compris la nécessité de concilier les aspirations culturelles des différentes communautés avec la construction d’une nation unie.
Depuis le coup d’État du 10 juillet 1978, profitant du reflux du mouvement MND et de la disparition de plusieurs personnalités emblématiques attachées à l’esprit unitaire, la succession des putschs et des tentatives de putsch, souvent marqués par des motivations identitaires, n’a cessé de nous éloigner de ce consensus culturel et linguistique qui aurait pu constituer un socle solide pour notre unité nationale.
Depuis lors, certains gouvernements ont timidement tenté de renouer avec cet esprit, en s’inspirant de quelques-unes de ses orientations, sans parvenir à convaincre véritablement les différentes composantes de la société.
J’espère qu’aujourd’hui les promoteurs du projet de l’École républicaine sauront tirer les leçons de cette expérience historique et réussir là où tant d’initiatives ont échoué.
La langue, un refuge peu commode
En matière linguistique, comme au « mauvais vieux temps », certains continuent de s’accommoder d’une sorte de guerre larvée. Les uns se posent en défenseurs inconditionnels du français, tandis que les autres s’érigent en champions exclusifs de l’arabe.
Chaque camp tend à s’approprier l’une de ces deux langues comme s’il s’agissait de sa propriété privée. Et, comme toujours au « mauvais vieux temps », chacun se vante parfois de l’ignorance de l’autre langue.
Pourtant, parmi nos aînés lettrés en arabe, certains avaient très tôt dépassé ce complexe. Ils avaient fini par tirer profit de la langue de Molière, certains à l’écrit, d’autres à l’oral, et d’autres encore dans les deux registres.
Je pense notamment au regretté Elmoustafa Bedreddine. Celui-ci a fini par apprendre à lire et à comprendre, pour l’essentiel, la langue française. Pourtant, la lutte pour la promotion de la langue arabe avait constitué l’une de ses premières motivations dans son engagement politique et syndical.
Son exemple mérite d’être rappelé : défendre l’arabe ne signifiait pas nécessairement rejeter le français, pas plus que connaître le français ne devait conduire à mépriser l’arabe.
La maîtrise d’une langue ne devrait jamais être perçue comme une menace pour une autre. Elle constitue plutôt une richesse supplémentaire, à condition que chacun renonce à en faire un instrument de domination ou d’exclusion.
Des réalités têtues
Aujourd’hui, nul ne peut ignorer qu’un pays désireux d’exercer pleinement sa souveraineté nationale doit pouvoir compter sur ses propres ressources, notamment sur ses langues nationales, pour produire et transmettre le savoir, administrer ses affaires et développer sa culture.
L’ancienne puissance coloniale connaît parfaitement cette réalité. Elle ne ménage donc pas ses efforts pour maintenir et renforcer l’influence de sa langue dans son ancienne colonie, devenue, selon certaines analyses critiques, une forme de néocolonie.
Toutefois, ce dernier qualificatif mérite d’être nuancé dans le cas mauritanien, notamment depuis la révision des accords de coopération intervenue en 1972. Il ne suffit pas, en effet, de constater la persistance d’une influence linguistique pour conclure automatiquement à une dépendance politique ou économique.
Il faut également reconnaître une autre réalité : la langue française perd progressivement du terrain dans plusieurs domaines de la communication internationale, au profit de l’anglais et, potentiellement, d’autres langues comme le chinois.
Même après le départ du Royaume-Uni de l’Union européenne, l’anglais y demeure largement utilisé comme langue de travail.
Dès lors, tout intellectuel français qui entend participer pleinement à la recherche scientifique internationale doit aujourd’hui maîtriser l’anglais. De même, un travail de recherche qui se veut sérieux ne saurait ignorer les publications scientifiques anglophones, devenues incontournables dans de nombreux domaines.
Cette évolution devrait nous inciter à dépasser les querelles héritées du passé. Il ne s’agit ni de renoncer au français ni de minimiser sa contribution à notre histoire, mais de comprendre que les rapports entre les langues évoluent et que nos choix doivent tenir compte des réalités contemporaines.
Soyons pragmatiques
Nous reconnaissons tous que la Mauritanie compte quatre langues nationales et qu’elle a également hérité du français comme langue étrangère de son passé colonial.
Mais ayons aussi le courage de reconnaître qu’au sein de ces quatre langues, l’arabe occupe une place particulière : il est la langue de la grande majorité de la population. À travers le hassaniya, sa variété dialectale largement parlée dans le pays, il constitue également un important moyen de communication commerciale et de rapprochement entre les différentes composantes de la société.
Cette prépondérance de fait ne saurait toutefois justifier le moindre empiètement sur les droits des locuteurs des trois autres langues nationales : le pulaar, le soninké et le wolof.
Ces communautés doivent bénéficier des mêmes droits et des mêmes possibilités de développement linguistique et culturel que ceux reconnus aux groupes comparables dans d’autres pays.
En aucun cas, la langue de la majorité ne doit devenir un obstacle à la promotion des langues et des cultures des communautés considérées comme minoritaires. La reconnaissance de la place particulière de l’arabe doit aller de pair avec la garantie effective des droits linguistiques de tous les citoyens.
Réciproquement, les communautés dont les langues sont moins largement parlées doivent rester vigilantes afin que leurs légitimes revendications ne soient pas instrumentalisées contre les intérêts fondamentaux de la nation. Elles doivent également prendre pleinement conscience de la nécessité d’une collaboration harmonieuse avec l’ensemble des communautés nationales, afin de neutraliser les influences extérieures pernicieuses qui pourraient entraver tout progrès dans la promotion de nos langues et de nos cultures.
La défense des langues nationales ne doit donc être ni un instrument de domination ni un prétexte à la division. Elle doit participer à la construction d’une citoyenneté commune, respectueuse de la diversité et fondée sur l’égalité des droits.
En réalité, malheureusement, le citoyen ordinaire se sert souvent de la question linguistique comme d’un refuge face à l’arbitraire du système. Chacun peut être tenté de défendre une langue pour préserver certains avantages ou en obtenir d’autres, qu’il estime menacés par les revendications des locuteurs d’une autre langue.
Or, lorsqu’il existe des avantages liés à la maîtrise d’une langue ou à l’appartenance à un groupe, ceux-ci profitent souvent davantage à une minorité de personnes occupant des positions privilégiées au sein du système qu’à l’ensemble des communautés concernées.
Les citoyens des différentes communautés, dont beaucoup restent les véritables perdants de ce système, ont donc tout intérêt à unir leurs efforts pour préparer et garantir un avenir digne dans leur propre pays.
La question linguistique ne doit pas nous détourner des véritables enjeux : l’accès équitable à l’éducation, à l’emploi, aux responsabilités publiques, à la justice et aux opportunités de développement.
En matière de réforme de l’enseignement, nous devons donc nous armer d’un pragmatisme constructif. Il ne suffit pas de proclamer la supériorité d’une langue ou de dénoncer la prépondérance d’une autre. Il faut construire un système éducatif capable de promouvoir nos langues nationales, de garantir l’égalité des chances et de préparer nos enfants aux exigences du monde contemporain.
Rappelons enfin que plusieurs anciennes puissances coloniales ont imposé une langue dominante, parfois au détriment des langues régionales ou minoritaires, avant d’évoluer progressivement vers des politiques plus nuancées. Dans certains cas, elles avaient tenté de reproduire dans leurs colonies des modèles linguistiques qui ne reflétaient pas toute la diversité de leurs propres sociétés.
Aujourd’hui, il serait paradoxal que l’on nous pousse à adopter des politiques d’uniformisation linguistique sans tenir suffisamment compte de notre histoire, de notre diversité et des choix que nous devons effectuer en toute souveraineté.
Armons-nous donc de sagesse, de lucidité et de pragmatisme pour déjouer les manœuvres divisionnistes, d’où qu’elles viennent.
La Mauritanie n’a pas besoin d’une guerre des langues. Elle a besoin d’un consensus national qui fasse de ses langues un patrimoine commun, de sa diversité une richesse et de l’égalité entre ses citoyens le fondement de son unité.