
En coordination avec le ministère de l’Intérieur et de la Décentralisation, le ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté Alimentaire a officialisé le lancement de la cartographie censitaire dans le cadre du premier Recensement Général de l’Agriculture (RGA) 2026. Déployée sur une période d'au moins 45 jours par des équipes techniques de l'Agence Nationale de la Statistique et de l'Analyse Démographique et Économique (ANSADE), cette opération vise à géolocaliser, identifier et établir la typologie des exploitations agricoles sur l'ensemble du territoire national (à l'exception de certaines wilayas comme Dakhlet Nouadhibou, Tiris Zemmour, Inchiri et Nouakchott).
Pourtant, sur le terrain, notamment le long du fleuve Sénégal, l'annonce de ce recensement d'envergure suscite davantage de craintes et de méfiance que d'enthousiasme. Hantées par des opérations d’expropriation depuis le début des années 80, les populations de la Vallée sont sur le qui-vive. Beaucoup de supputations circulent sur les réseaux sociaux.
Entre rassurer et menacer : la communication ambiguë des autorités
Face à l'amplification des inquiétudes et aux rumeurs circulant sur les réseaux sociaux faisant état d'une « opération visant à identifier les terres agricoles en vue de leur expropriation », le ministère de l’Agriculture a publié un communiqué de clarification. Les autorités y affirment catégoriquement que la cartographie n'a qu'un objectif strictement technique et statistique : constituer des bases de données fiables pour améliorer les politiques agricoles nationales. Selon le ministère, l'opération n'a «aucun lien avec la propriété foncière ».
Cependant, le ton employé interpelle. En rappelant les dispositions de la loi n° 2020-015 relative à la lutte contre la manipulation de l'information et en menaçant de poursuites judiciaires les auteurs de « fausses informations », le gouvernement tente d'imposer un silence médiatique sur la question foncière. Cette posture défensive et dissuasive alimente la suspicion : de quoi les autorités cherchent-elles réellement à protéger l'opération, si ses buts sont purement statistiques ?
Le spectre de l'expropriation et l'insécurité des propriétaires traditionnels
Les réserves exprimées par les communautés riveraines du fleuve Sénégal reposent sur une réalité juridique complexe et douloureuse : la majorité des agriculteurs et propriétaires traditionnels ne disposent pas de titres fonciers administratifs d'État. En Mauritanie, la gestion des terres agricoles est marquée par une tension historique entre, d’une part, le droit coutumier ancestral, qui reconnaît la propriété coutumière et successorale des communautés locales installées dans la vallée du fleuve ; et, d’autre part, le droit domanial d'État (notamment issu de l'ordonnance de 1983 portant réforme foncière), énonçant que « la terre appartient à l'État » et que tout terrain non mis en valeur de manière formelle peut réintégrer le domaine national.
Dans ce contexte, répertorier, géolocaliser et cartographier les parcelles, sans offrir au préalable des garanties de sécurisation foncière aux exploitants traditionnels, pose un risque majeur. Les riverains redoutent que cette cartographie exhaustive ne serve de cadastre informel pour repérer les terres les plus fertiles et les mettre à la disposition d'investisseurs privés, d'agrobusiness-men ou de projets étatiques, sous prétexte de « mise en valeur ».
Régler le problème des expropriations ?
C’est la question qui taraude nombre de propriétaires terriens dépourvus de documents administratifs. À la lumière des éléments officiels et des réalités du terrain, la réponse est non : cette cartographie ne réglera pas les différends fonciers de la vallée du fleuve Sénégal. Interrogé sur une chaîne de télévision privée, un responsable de l’ANSADE a laissé entendre que cette institution ne délivre pas de titre foncier, elle ne fait que recenser les terres. Le ministère précise lui-même que l'opération ne traite pas de la propriété foncière. Dès lors, le recensement n'a ni la vocation ni le pouvoir juridique de délivrer des titres de propriété ou de reconnaître formellement les droits coutumiers des propriétaires traditionnels.
Mais, sans réforme foncière préalable concertée et inclusive, la cartographie risque de figer sur le papier des situations d'injustice. Une parcelle cartographiée comme «non immatriculée » ou « insuffisamment exploitée », au regard des critères administratifs, pourrait plus facilement faire l'objet de concessions domaniales au profit de tiers. La résolution durable des conflits fonciers dans la vallée du fleuve nécessite donc un dialogue national franc, la reconnaissance des droits coutumiers, la mise en place de titres fonciers accessibles aux populations locales et une mise en valeur des terres avec l’appui de l’État ou en partenariat avec des investisseurs. Les seuls bras locaux ne permettent pas de mettre en valeur leurs terres. Donc une simple collecte de données géospatiales sous encadrement sécuritaire ne saurait tenir lieu de politique de justice foncière.
Si le RGA 2026 répond à une nécessité de planification économique incontestable, sa mise en œuvre sans concertation approfondie sur le statut juridique des terres ravive des blessures profondes chez les populations riveraines du fleuve Sénégal. Tant que l'État mauritanien refusera d'affronter directement la question du titre foncier pour les propriétaires traditionnels, la cartographie agricole continuera d'être perçue non pas comme un outil de développement, mais comme une cartographie du risque d'expropriation.
Dalay Lam




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