
L’étau judiciaire semble, peu à peu, se resserrer. Alors que l’enquête sur les réseaux de harcèlement s’étend désormais à des influenceurs et à des journalistes réputés proches de certains cercles du pouvoir, l’opinion publique observe, non sans perplexité, l’élargissement progressif du champ des investigations. Certains y voient même une métaphore, assez amère, de la politique gouvernementale : une assiette que l’on élargit sans cesse, à l’image de la pression fiscale, tandis que ses retombées concrètes demeurent difficiles à percevoir dans la vie quotidienne du citoyen ordinaire.
Il convient pourtant de saluer la détermination de notre police nationale lorsque celle-ci agit dans le strict respect de la loi. Mais l’exigence citoyenne appelle désormais un horizon plus vaste. Si l’ambition affichée est véritablement celle de l’assainissement, elle ne saurait s’arrêter aux frontières d’un seul dossier ni aux catégories les plus visibles de la société. Elle devrait également s’intéresser aux fortunes dont l’origine demeure inexpliquée, aux mécanismes éventuels de blanchiment d’argent, aux trafics d’influence et, plus largement, à tous les circuits susceptibles de transformer la puissance publique ou la générosité privée en instruments d’enrichissement personnel.
Dans cette perspective, certaines associations caritatives mériteraient elles aussi, lorsque des soupçons sérieux existent, un examen rigoureux de leurs pratiques financières. La générosité, la religion et la misère des plus démunis ne sauraient devenir les paravents d’intérêts particuliers. Il en va de même des collectes prétendument destinées à la construction de mosquées, de la gestion de la zakat ou de certains financements provenant de donateurs étrangers. Là encore, seule une enquête fondée sur des éléments précis, vérifiables et juridiquement établis permettra de distinguer l’œuvre véritablement charitable de l’exploitation indue de la foi et de la confiance des fidèles.
Pour une vigilance non sélective
À cette vigilance devrait s’ajouter une autre exigence, qui relève cette fois de la sécurité et de la souveraineté nationales : celle de demeurer attentif aux influences idéologiques, religieuses et financières venues de l’extérieur. Les liens souvent évoqués, dans les analyses géopolitiques, entre certains réseaux liés aux Frères musulmans et des pays comme le Qatar ou la Turquie mériteraient, lorsqu’ils concernent notre pays, d’être examinés avec la plus grande rigueur, sans amalgame ni procès d’intention. Il en va de même des réseaux confrériques ou religieux dont certains financements extérieurs sont parfois attribués, à tort ou à raison, à des intérêts émiratis.
Il ne s’agit évidemment pas de transformer une appartenance religieuse en présomption de culpabilité, ni de considérer toute coopération étrangère comme suspecte. Il s’agit simplement de poser une règle devant s'appliquer à tous, quelles que soient les convictions, les appartenances ou les protections dont certains pourraient se prévaloir : lorsque des financements étrangers sont allégués, leur origine, leur destination et leur utilisation doivent pouvoir être vérifiées par les institutions compétentes.
Car la vigilance de l'État ne saurait être sélective. Si la Mauritanie entend préserver sa stabilité, sa souveraineté et son indépendance de décision, elle doit pouvoir savoir qui finance quoi, par quels canaux et dans quel dessein. Le regard des autorités doit donc rester attentif aux éventuelles ramifications étrangères des différents courants religieux ou idéologiques présents sur notre territoire, sans préjuger de leur culpabilité et sans confondre foi, engagement associatif et influence politique.
Ces questions ne sont plus confinées aux bureaux des magistrats. Elles circulent dans les conversations ordinaires, de la rue aux réseaux sociaux, des taxis collectifs aux longues files d’attente devant les ministères et les administrations. Le citoyen y exprime souvent le même sentiment : celui d’une distance croissante entre l’administration et ceux qu’elle est pourtant chargée de servir. L’attente s’éternise, les portes semblent difficiles à franchir et l’accueil réservé au public manque trop souvent de cette courtoisie élémentaire qui devrait pourtant être la première manifestation du service public.
Une autre interrogation
Dans ce climat de défiance, une autre interrogation s’impose avec insistance : celle du patrimoine acquis à l’étranger. Les acquisitions immobilières considérables réalisées hors du pays, notamment en Espagne ou au Maroc, peuvent naturellement relever de fortunes parfaitement licites. Mais lorsque leur ampleur paraît sans rapport évident avec les revenus connus de leurs propriétaires, elles constituent, au minimum, un sujet légitime pour les mécanismes de contrôle prévus par la loi. Une justice soucieuse de restaurer la confiance ne devrait ni condamner sans preuve ni fermer les yeux devant des interrogations sérieuses. Elle devrait simplement demander des comptes lorsque les circonstances l’exigent.
C’est précisément là que se présente une occasion majeure pour la magistrature mauritanienne. Nos juges pourraient contribuer, par leur rigueur, leur impartialité et leur courage juridique, à restaurer une confiance publique aujourd’hui fragilisée. La grandeur de la justice ne réside pas dans le nombre de condamnations prononcées, mais dans la certitude qu’elle applique la même mesure à celui qui possède beaucoup et à celui qui ne possède presque rien, à l’homme puissant comme au citoyen sans influence.
Mais cette ambition se heurte nécessairement aux réalités institutionnelles et procédurales du pays.
La Mauritanie dispose de magistrats spécialisés et d’un dispositif judiciaire destiné à lutter contre la corruption et les infractions financières. Lorsque les conditions légales sont réunies, les autorités judiciaires peuvent notamment recourir à des mesures conservatoires et solliciter, dans le cadre de la coopération judiciaire internationale, l’assistance d’États étrangers pour rechercher des avoirs ou des biens susceptibles d’être liés à une infraction. Ces instruments existent précisément parce que la criminalité financière, lorsqu’elle franchit les frontières, ne peut être combattue avec les seuls moyens d’un tribunal national.
La véritable question est donc moins celle de l’existence de ces instruments que celle des conditions institutionnelles dans lesquelles ils peuvent être exercés.
Le magistrat n’évolue jamais dans un vide politique ou administratif. Il agit dans un cadre hiérarchisé, soumis à des règles de compétence, de procédure et de responsabilité. Dans un système où le parquet joue un rôle déterminant dans le déclenchement des poursuites, l’indépendance concrète de l’action judiciaire ne peut être pensée uniquement à partir de l’indépendance proclamée du juge. Elle dépend également de l’architecture générale de la justice, des rapports entre le ministère public et l’exécutif, des garanties accordées aux magistrats et des mécanismes disciplinaires qui encadrent leur carrière.
Le juge Garzón comme référence
C’est ici que se trouve l’un des nœuds les plus délicats du débat. Le juge d’instruction ne peut, dans le cadre ordinaire de la procédure pénale, transformer chaque soupçon personnel en enquête judiciaire. La saisine, les réquisitions du parquet et les règles de compétence constituent des garde-fous destinés à empêcher l’arbitraire. Mais ces mêmes mécanismes peuvent aussi devenir, lorsqu’ils sont mal conçus ou insuffisamment protégés, des obstacles à une justice véritablement indépendante.
Le problème n’est donc pas de rêver à un juge solitaire qui pourrait, au gré de ses convictions personnelles, ouvrir n’importe quelle enquête contre n’importe quelle personnalité. Une telle conception serait elle-même dangereuse pour l’État de droit. La véritable exigence est plus subtile : faire en sorte qu’aucune fonction, aucune fortune et aucune proximité avec le pouvoir ne puisse constituer, en pratique, un bouclier contre une enquête lorsqu’il existe des indices sérieux et légalement exploitables.
C’est dans cette perspective que la figure de Baltasar Garzón, ancien magistrat espagnol connu pour ses procédures judiciaires particulièrement audacieuses, peut servir de référence dans le débat sur le rôle du juge face aux puissants, sans pour autant constituer un modèle transposable mécaniquement à la réalité mauritanienne. L’audace judiciaire n’a de valeur que lorsqu’elle demeure strictement inscrite dans le cadre du droit.
La véritable indépendance de la justice ne consiste donc ni à donner aux juges un pouvoir sans contrôle ni à les enfermer dans une prudence qui finirait par décourager toute investigation sensible. Elle consiste à construire un équilibre dans lequel le magistrat puisse rechercher la vérité sans craindre les puissances qu’il est appelé à examiner, tout en demeurant lui-même soumis à la loi.
La Mauritanie se trouve ainsi devant une question qui dépasse largement une affaire particulière. Elle touche à la nature même de l’État : voulons-nous une justice qui se contente d’appliquer mécaniquement les procédures existantes, ou une justice dont les institutions soient suffisamment solides pour que la loi puisse atteindre, sans distinction, celui qui dispose de l’influence comme celui qui n’en dispose d’aucune ?
Le véritable rendez-vous avec l’Histoire se trouve peut-être là. Non pas dans la spectaculaire mise en scène de quelques arrestations, mais dans la construction patiente d’une justice capable de regarder la fortune, le pouvoir, les réseaux et les influences étrangères sans fascination ni tremblement. Une justice qui ne condamne personne sur la rumeur, mais qui ne détourne pas non plus les yeux devant les indices. Une justice qui protège l’innocent, poursuit le fraudeur et rappelle aux puissants comme aux humbles que la loi n’est véritablement une loi que lorsqu’elle s’applique à tous.
La meilleure protection contre les soupçons demeure finalement la lumière. Un financement licite n’a rien à craindre de la transparence ; un financement irrégulier, quelle qu’en soit la provenance, doit pouvoir être identifié et traité conformément à la loi.
C’est à cette condition seulement que l’assainissement cessera d’être un mot de circonstance pour devenir une véritable culture d’État.
Eleya Mohamed




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