
La Mauritanie se souvient de Bedreddine. Ses compagnons de lutte, ses fidèles amis issus de milieux et d’horizons divers, des anonymes aussi, s’en souviennent. Des étrangers également.
Moi aussi, je me souviens de lui.
Le 7 octobre est commémoré ailleurs de différentes manières. Pour les uns, il rappelle, comme un triste anniversaire, l’attaque sanglante perpétrée par le mouvement palestinien Hamas contre des civils israéliens, le 7 octobre 2023. Pour d’autres, cette date marque l’opération baptisée « Toufan Al-Aqsa », ou « Déluge d’Al-Aqsa », menée par le Hamas contre des occupants sionistes civils et militaires. Depuis, les Palestiniens, à leur tour, n’ont cessé de se souvenir de ce jour pour pleurer les dizaines de milliers des leurs morts dans la tragédie qui se poursuit, notamment dans la bande de Gaza et en Cisjordanie.
Quel que soit l’angle sous lequel on regarde le 7 octobre 2023, tous s’accordent à reconnaître que cette date a constitué un tournant majeur dans la scène internationale.
Moi aussi, je me souviens du 7 octobre.
Pour moi, cette date marque la disparition d’un ami intime, d’un père attentif, d’un camarade sans équivalent, d’un maître politique de grande valeur, d’un héros national hors pair. En somme, elle marque la perte de mon complice dans l’action patriotique durant une longue période de ma vie : Mohamed El Moustapha Ould Bedreddine, alias Bedreddine.
Ce patriote hors du commun est décédé le 7 octobre 2020, dans un hôpital d’Alger, la capitale de l’Algérie combattante.
La première rencontre
En mai 1971, j’ai croisé à Rosso un jeune instituteur de français, négro-africain. Je ne me rappelle plus son nom. Je ne me souviens pas non plus l’avoir revu une seconde fois. Pourtant, son visage est resté gravé dans ma mémoire.
La raison en est certainement que cet homme — ou plutôt ce camarade de l’époque — a marqué un moment particulier de ma vie. Il était apparemment porteur d’un message important : il venait nous informer sur la situation des syndicalistes détenus dans la prison de Nouakchott.
J’étais alors, de manière officieuse, le représentant de fait du Mouvement national démocratique naissant, faute probablement de quelqu’un de plus mûr et de plus expérimenté que moi.
Entouré d’un petit cercle de militants — enseignants et élèves — notre visiteur nous révéla l’élément le plus émouvant de sa mission. Dans une zrayga parfaite, mêlant arabe et hassaniya, il nous récita ce qui reste, dans mon souvenir, le plus beau récit que j’aie entendu durant ma courte vie alors.
C’était un véritable reportage, digne d’un correspondant de guerre, décrivant de bout en bout le déroulement du procès d’une vingtaine de militants syndicalistes détenus depuis plus de six mois dans la prison de Nouakchott.
Il nous en cita les noms. Parmi eux figurait celui de Mohamed El Moustapha Ould Bedreddine.
Je ne me rappelle pas avoir entendu ce nom auparavant. Mais, depuis ce jour, il n’a cessé de résonner dans mes oreilles, sous le seul nom de Bedreddine.
La synthèse de ce récit mérite, à mes yeux, d’être rapportée et conservée.
Le contexte de 1971
À Nouakchott, en 1971, le Lycée de garçons de Nouakchott prit le nom de Lycée national. Les classes du second cycle des différents établissements du pays y furent transférées. Son premier cycle, quant à lui, fut transféré à l’école primaire qui portait le nom de Mohamed Ould Khayar, premier maire de la ville de Nouakchott.
Par cette mesure, les autorités cherchaient à atténuer, voire à casser, la combativité du mouvement scolaire qui ébranlait alors le territoire national. Mon lycée de Rosso était principalement visé.
Un jour, je fus attiré par un meeting de travailleurs qui se tenait sur ce qui était encore une place verdoyante, à côté de ce qui s’appelait alors le CC, ou cours complémentaires, des jeunes filles. La grande militante actuelle des droits humains, Minetou Mint El Moctar (Mint Ely), comme nous l’appelions à l’époque, y était élève.
Au cours du meeting, mon attention fut attirée par un objet léger que les travailleurs brandissaient au-dessus de leurs têtes.
— C’est, paraît-il, l’un d’eux, m’expliqua-t-on.
On me précisa aussitôt qu’il s’agissait de Bedreddine.
L’homme, assez jeune encore, était de très petite taille et extrêmement léger, presque frêle. Mais, par sa valeur humaine, c’était un géant.
Je découvrirai progressivement qu’il était aussi un meneur d’hommes redoutable.
Une famille et des noms symboliques
Avec le temps, nous nous sommes familiarisés, lui et moi, mais aussi avec sa famille.
Je me souviens de sa première épouse, Marième Salma, que ses enfants appelaient affectueusement Mama. Elle était institutrice et travaillait comme secrétaire à l’inspection de l’enseignement primaire lorsque j’étais encore élève à l’école Rosso-Mairie, à Rosso, au milieu des années 1960.
À cette occasion, je souhaite à Mama une longue vie et une santé toujours meilleure.
Ses enfants portent, eux aussi, des noms chargés de symboles. Parmi eux figurent Vowzy, nom inspiré de celui d’un ministre des Affaires étrangères de l’ancien président égyptien Gamal Abdel Nasser ; Sidatt, en référence au docteur Moustapha Sidatt, militant de la première heure du MND ; et Sidi Mohamed, en hommage à Sidi Mohamed Ould Soumeydaa, l’un des militants fondateurs de l’idée du MND.
La naissance d’une complicité militante
En 1975, on me confia la direction locale du MND à Nouakchott. Bedreddine, Ladji Traoré et Daffa Bakary en faisaient partie.
Compte tenu de leur ancienneté dans le militantisme, je soupçonnais qu’ils me dépassaient tous les trois dans la hiérarchie nationale du mouvement, malgré les responsabilités locales qui m’avaient été confiées.
Le 28 novembre 1975, j’ai dîné avec des amis chez Bedreddine. Bedreddine, Ichiddou et le poète Ahmedou Ould Abdelkader étaient notamment présents.
Nous avons écouté religieusement le discours du président Mokhtar Ould Daddah, prononcé à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de la proclamation de l’indépendance nationale.
Le discours était en français.
La situation nationale connaissait déjà les premiers signes d’une forte tension, en raison de l’engagement éventuel de la Mauritanie dans la guerre qui se profilait au Sahara occidental. Nous commencions à craindre sérieusement pour l’avenir des réformes destinées à renforcer la souveraineté nationale, engagées au cours des années précédentes.
Dans son discours, toujours dans la langue de Molière, le président Mokhtar laissa filtrer plusieurs insinuations qui semblaient renforcer la perspective d’un engagement dans cette guerre.
La signature des accords de Madrid allait d’ailleurs confirmer et accélérer cette orientation.
À la fin du discours, nous étions complètement abattus. Un silence de marbre s’installa parmi nous.
L’initiative de rompre ce silence revint à notre ami Ahmedou. Il m’appela par mon nom et me demanda :
— Que penses-tu du discours du président Mokhtar ?
Nous tous, présents ce soir-là, soutenions les réformes engagées auparavant. Nous les considérions comme patriotiques et positives pour le pays.
Après une brève réflexion, je lui répondis :
— Le président Mokhtar va entrer en guerre. S’il en décide ainsi, nous devrions envisager de réviser notre position à l’égard de son régime.
Ichiddou ne dit rien. Manifestement, ma réponse ne lui plaisait pas.
Bedreddine, lui, me répondit immédiatement :
— Vous avez raison.
Ce fut, pour moi, la véritable date de naissance de notre complicité militante.




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