Mauritanie : La question du troisième mandat s'invite dans le débat politique

5 October, 2026 - 12:56

Depuis le printemps 2026, la scène politique mauritanienne est traversée par une controverse inédite : celle d'un éventuel troisième mandat pour le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Réélu en juin 2024 pour un second mandat théoriquement dernier, le chef de l'État devrait, selon la Constitution en vigueur, achever son terme en août 2029. La loi fondamentale limite en effet à deux le nombre de mandats présidentiels successifs.

Des appels venus de la base présidentielle

Le débat n'a pas été lancé par l'opposition, mais par les soutiens du pouvoir. Depuis plusieurs semaines, les appels en faveur d'un maintien au pouvoir se multiplient, notamment lors de rassemblements à Kiffa, dans l'Est du pays, où ses partisans mettent en avant le bilan du chef de l'État.
Signe que le sujet divise jusque dans le camp présidentiel, certains responsables de la majorité, jugent prématuré d'évoquer l'après-2029 avant la fin du mandat actuel. D'autres esquissent des compromis inédits : des figures du parti au pouvoir ont ainsi suggéré d'accorder au président trois années supplémentaires pour « boucler ses chantiers », plutôt qu'un troisième mandat complet.

La prudence calculée de Ghazouani

Interrogé directement sur le sujet lors d'une conférence de presse fin juillet, le président s'est gardé de trancher. Il a assuré qu'il ne soutiendrait « rien qui soit contraire à la Constitution ou qui ne bénéficie pas de la volonté du peuple », tout en rappelant qu'il lui restait plus de trois ans consacrés à la mise en œuvre de son programme.
Cette formule d'équilibriste ne ferme aucune porte : elle conditionne un troisième mandat à une réforme constitutionnelle que le président ne revendique pas, sans toutefois la récuser.

Une opposition vent debout

Côté opposition, le ton est plus tranché. Biram Dah Abeid, arrivé deuxième à la présidentielle de 2024, estime qu'un troisième mandat violerait la Constitution et met en garde contre toute tentative de modifier les règles du jeu.
Ce climat de méfiance a directement percuté le dialogue national voulu par Ghazouani depuis son investiture. Après une longue phase préparatoire animée par le coordinateur Moussa Fall, les discussions ont buté au printemps sur ce point précis. L'opposition a accusé le pouvoir de vouloir réviser la loi fondamentale pour permettre un troisième mandat, provoquant l'arrêt des réunions. Une séance-marathon de neuf heures entre le président et les dirigeants de l'opposition en juin n'a pas suffi à lever le blocage : à la mi-juin, le dialogue restait au point mort, laissant le paysage politique dans une incertitude grandissante.

La colère du quotidien : cherté de la vie et coupures d'électricité

Ce débat institutionnel se joue sur fond de mécontentement social à Nouakchott. Depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient fin février 2026, le pays a connu quatre hausses successives des prix des hydrocarbures. Lors de la seule augmentation de juin, le litre de gasoil est passé de 59,17 à 62,13 ouguiyas (MRU) et celui de l'essence de 61,92 à 65,2 MRU.
Ces augmentations se sont répercutées en cascade sur les denrées de première nécessité :
 Le sac de riz importé a grimpé de 1 800 à 2 200 MRU (+22 %) ;
 Le litre d'huile est passé de 55 à 65 MRU (+18 %) ;
 Le kilogramme de sucre est monté de 23 à 27 MRU (+17 %).
L'opposition critique un mécanisme profitant selon elle à Addax Energy, filiale du groupe suisse Oryx Energy, qui domine l'approvisionnement du pays depuis dix ans. Le gouvernement a tenté de désamorcer la grogne par des transferts monétaires et des distributions alimentaires auprès de plus de 350 000 ménages vulnérables. Cependant, l'organisation défaillante et les longues heures d'attente sous le soleil ont suscité de nouvelles réactions indignées.
À cette pression sur le pouvoir d'achat s'ajoute une crise énergétique majeure. En pleine canicule, avec des températures atteignant 41 °C à l'ombre, plusieurs quartiers de la capitale subissent des délestages à répétition, parfois pendant plusieurs jours consécutifs. Dans le quartier de Carrefour-Madrid, des habitants témoignent de leur épuisement face à ces interruptions de courant qui frappent également les centres de santé.
Fin août, un incendie dans deux postes de transformation de la Somelec (à l'Est et à l'Ouest de Nouakchott) a plongé six des neuf communes de la capitale dans le noir. L'incident a privé d'électricité près de 1,5 million d'habitants et perturbé le fonctionnement de l'aéroport international ainsi que du port de Tanit. Le député Biram Dah Abeid a immédiatement réclamé la démission du gouvernement, la création d'une commission d'enquête parlementaire et des sanctions strictes, pointant du doigt l'absence de réaction rapide des autorités face à des patients privés de soins. Faute de solution durable, de nombreux habitants finissent par chercher refuge sur les plages de la capitale pour échapper à la chaleur étouffante.
Cette accumulation de difficultés quotidiennes nourrit un sentiment de défiance qui rejaillit sur le débat constitutionnel. Pour une partie de l'opinion, la question du maintien du président paraît déconnectée des urgences vécues par la population. Pour d'autres, la stabilité incarnée par Ghazouani reste un argument fort en faveur de la continuité.

Perspectives : entre modèle de stabilité et tentation régionale

Le contexte régional pèse lourdement sur ces enjeux. Dans un Sahel où plusieurs pays voisins ont contourné ou réécrit leurs lois fondamentales, la crainte d'un glissement autoritaire est prise au sérieux. La Mauritanie, souvent citée comme un îlot de stabilité relative, verrait sa crédibilité démocratique écornée par une révision constitutionnelle sur mesure. C'est précisément cet argument que l'opposition brandit pour dissuader le pouvoir d'engager une réforme malgré la poussée dans le dos du président Ghazouani vers un troisième mandat.
À ce stade, rien n'est scellé : aucune candidature n'a été annoncée et aucune révision n'a été formellement engagée. Toutefois, la répétition des appels à un troisième mandat, l'ambiguïté du chef de l'État, le blocage du dialogue national et la grogne sociale face à la vie chère dessinent une trajectoire incertaine jusqu'en 2029. La Mauritanie devra alors choisir entre consolider son statut d'exception démocratique ou céder aux pratiques de ses voisins.

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