
L’on s’accoutume au silence immense de nos espaces, à ce mutisme de notre ciel que rien ne semble pouvoir froisser ; mais l’on se fait beaucoup moins au silence opaque des consciences qui nous gouvernent. Chez nous, la politique a fini par épouser le caprice des vents de sable : ils redessinent inlassablement la peau des dunes sans jamais bouleverser l’âme du désert. Le paysage frémit, les courtisans changent de livrée, et la tragédie immobile des occasions manquées demeure, identique à elle-même. C’est le drame feutré d’une nation dont la destinée se murmure dans la pénombre d’antichambres étrangères, sous le regard distrait d’une élite locale qui joue une éternelle comédie théâtrale, après en avoir, depuis longtemps, vendu les droits d'auteur.
Rien n’illustre mieux ce fourvoiement que ce zèle diplomatique où l’aveuglement touchait au sublime. Jadis, l’ex-président, dont on réclame aujourd’hui la liberté pour qu’il puisse être soigné – et c’est là la moindre des humanités, abstraction faite de tout le reste –, commit une grande erreur en rompant brutalement les liens de la Mauritanie avec le Qatar, sous le simple prétexte des Frères musulmans. Il fallait, coûte que coûte, flatter les exigences d’Abou Dhabi et de Riyad, se fondre dans des agendas étrangers et jeter en pâture à la vindicte un émirat jugé alors trop turbulent, car il voulait jouer sa propre partition.
Fardeau encombrant
C’était faire preuve d’une incroyable myopie de l’esprit que de méconnaître les courants profonds qui parcouraient déjà les veines du Moyen-Orient. Tandis que ce même homme s’empressait de raser l’ambassade israélienne à Nouakchott pour s’offrir à peu de frais un brevet de populisme héroïque – et c’était la deuxième erreur qu’il commettait –, son parrain émirati, Ben Zayed, dans la confidence tamisée des salons, dessinait déjà les contours de sa future alliance avec Tel-Aviv. Cette théâtralité se retourna, comme une arme fatale, contre son auteur : aux yeux des maîtres du Golfe, affairés à de vastes mouvements géopolitiques, cet allié bruyant et imprévisible était devenu un fardeau encombrant. Ni les contrats d’infrastructures, ni la concession de nos aéroports ne purent racheter cette erreur, ce calcul infime qui n’avait pas été pesé sur la balance du temps. L’isolement politique du président Aziz fut ainsi scellé, non point pour ses dérives intérieures, mais parce que l’acteur principal brouillait les fréquences de ses lointains protecteurs.
Pendant que ces plaques tectoniques se déplaçaient à l’échelle du monde, la scène nationale offrait son sempiternel spectacle de transhumance opportuniste. Ceux-là mêmes qui s’agitaient pour arracher un impossible troisième mandat en piétinant la Constitution sont devenus ceux qui, aujourd’hui, orchestrent la continuité pour le président actuel. On a vu, sous l’ère Aziz, des élus prompts à brader les richesses maritimes ou minières de notre sous-sol à des géants industriels venus d’Asie ou d’ailleurs, rivaliser d’adulation. L’un d’eux, le front lisse et l’honneur étanche à toute pudeur, osa détourner les textes sacrés pour prêter des vertus divines au prince du moment. Un autre, qui n’est autre que l’actuel Premier ministre, proclamait que la présence de l’homme providentiel importait davantage au peuple que l’accès à l’eau ou à l’électricité. Quand le cynisme devient la langue maternelle d’une élite, la nation tout entière bascule dans une faillite de l’âme.
Transition sous haute surveillance
La passation de pouvoir se fit sans fracas, à l’ombre d’un consensus apaisant pour les Émirats. L’arrivée d’une figure perçue comme disciplinée, proche des autorités religieuses adoubées par l’émirat, permit de stabiliser le navire sans heurter les affaires. Le péril de la prolongation écarté, l’exercice du pouvoir se mua en une transition sous haute surveillance. C’est ici que le tableau prend une tournure presque ironique, comme un sourire amer de l’Histoire. Alors que le parrain émirati voue une aversion viscérale à la confrérie des Frères musulmans, voici que ces derniers, passés maîtres dans l’art de l’infiltration feutrée, laissent entendre que le nouveau sommet de l’État ne leur est pas hostile. Le retour discret de figures majeures de cette mouvance dans le giron de la majorité ressemble, à s’y méprendre, à la parabole des enfants prodigues. Tenter de coopter ces réseaux à Nouakchott tout en apaisant les colères d’Abou Dhabi constitue une équation étrangement instable, prête à se rompre au moindre frémissement. Dans ce grand jeu, la bienveillance extérieure n’est jamais gratuite ; elle est un crédit consenti à un taux usuraire, et le poison le plus redoutable conserve éternellement la douceur du miel.
Au milieu de ces calculs d’apothicaire et de ces allégeances de façade, une question demeure, tragiquement suspendue, sans réponse : où résident, en vérité, les intérêts de la Mauritanie et de son peuple ? Le temps n’est pas seulement de l’argent – et la blessure est plus vive encore lorsque les retombées de cet argent n’effleurent pas la vie des citoyens. Le temps est ce monstre silencieux qui dévore les espérances d’une jeunesse condamnée à l’exil ou à la résignation.
Voir cette même classe politique qui, hier, cherchait à violer la Constitution pour un homme, entonner aujourd’hui les mêmes cantiques pour son successeur au crépuscule d’un second mandat, prouve que le logiciel n’a jamais été mis à jour. Que Moussa Fall, aujourd’hui appelé à orchestrer les destinées du dialogue national, garde cette vérité gravée dans sa mémoire, et qu’il ne se contente pas de persuader l’opinion qu’il n’est point un simple messager du régime en quête d’issue. Ce qui est sûr, c’est que l’on ne bâtit pas un État de droit avec les architectes de son effondrement. On ne soigne pas un patient en confiant l’ordonnance à ceux qui ont empoisonné le puits. Pour l’Histoire et pour la dignité de ce pays, il faudra bien qu’un jour les masques tombent, afin que la mémoire ne soit plus jamais la complice de l’oubli.
Mohamed Eléya




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