
Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, le Mali est plongé dans une transition politique prolongée sous la direction du général Assimi Goïta. Si la junte avait justifié sa prise de pouvoir par la nécessité de rétablir la sécurité dans un pays en proie à une insurrection djihadiste depuis 2012, les événements des derniers mois ont cruellement démontré les limites de cette promesse. Loin de s’apaiser, la situation politique et militaire du Mali s’est considérablement dégradée, fragilisant un régime qui semblait avoir consolidé son assise, et remettant en question toute la stratégie de sécurité de Bamako, désormais isolé sur la scène régionale et internationale. Le tournant majeur de l’année 2026 a été l’offensive coordonnée et d’une ampleur sans précédent menée en avril par une alliance inédite entre deux groupes armés. D’un côté, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, principal mouvement djihadiste opérant au Sahel. De l’autre, le Front de libération de l’Azawad (FLA), un mouvement séparatiste touareg et arabe créé en novembre 2024, dont l’objectif est l’indépendance de l’Azawad. Cette offensive a visé simultanément sept villes maliennes, du nord au sud du pays. Les conséquences ont été catastrophiques : les assaillants ont réussi à s’emparer de Kidal, que l’armée et ses alliés russes avaient reconquise en novembre 2023 après une coûteuse offensive. Plus symbolique encore, les combattants du JNIM ont pris d’assaut la ville-garnison de Kati, véritable épicentre du pouvoir militaire, où résident les figures clés du régime. Un véhicule piégé a explosé devant la résidence du ministre de la Défense, le général Sadio Camara, le tuant ainsi que plusieurs membres de sa famille. Numéro deux du régime et artisan du rapprochement avec Moscou, sa mort constitue un coup dur pour la junte, dont le chef, le général Goïta, est resté silencieux pendant plusieurs jours. Si l’armée malienne a annoncé avoir repris le contrôle de Kidal, cette reprise semble précaire. En juillet 2026, une nouvelle vague d’attaques coordonnées a été lancée, visant notamment Gao, Anéfis, Aguelhok, Sévaré et même une grande prison à Kenieroba, à seulement 70 kilomètres de Bamako. Anéfis et Aguelhok, les dernières localités où l’armée maintenait une présence dans la région de Kidal, ont été particulièrement visées. Selon un élu local, les rebelles contrôlent désormais la ville d’Anéfis, tandis que de nombreux militaires maliens ont été faits prisonniers, témoignant d’une capacité croissante des groupes armés à harceler durablement les forces gouvernementales.
Fragilités confirmées
Face à l’échec de la coopération militaire avec la France, la junte malienne s’est résolument tournée vers la Russie. Après le groupe Wagner, c’est désormais l’Africa Corps, une structure paramilitaire contrôlée par le ministère russe de la Défense, qui est chargé des opérations aux côtés de l’armée malienne. Pourtant, l’efficacité de ce soutien est de plus en plus remise en cause. Lors de la prise de Kidal en avril, les mercenaires russes se sont retirés de la ville après avoir négocié un accord avec les rebelles, jetant un doute sur leur fiabilité. La nouvelle offensive de juillet a confirmé ces fragilités : les rebelles du FLA ont affirmé avoir abattu un hélicoptère russe Mi-24 et infligé de lourdes pertes lors de l’embuscade d’un convoi de l’Africa Corps. Par ailleurs, les exactions attribuées aux forces maliennes et à leurs alliés russes se multiplient. Human Rights Watch a publié un rapport dénonçant de "graves abus" commis contre des civils, et des frappes de drones auraient tué des dizaines de civils, dont des enfants. L’image de la Russie comme partenaire de sécurité fiable s’en trouve ternie, et le pari de Bamako sur Moscou apparaît de plus en plus risqué.
Sur le plan diplomatique, le régime d’Assimi Goïta a multiplié les ruptures. En janvier 2024, Bamako a dénoncé l’accord d’Alger, signé en 2015 et censé pacifier le nord du pays. La rupture a été officialisée en juin 2026, le gouvernement accusant l’Algérie d’"instrumentaliser" cet accord. Simultanément, le Mali, avec le Burkina Faso et le Niger, a annoncé son retrait immédiat de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), actant sa défiance envers les instances régionales. Ce repli sur soi contraste avec les ambitions affichées par Goïta, qui se présentait comme le leader de l’Alliance des États du Sahel (AES). Aujourd’hui, accaparé par un défi sécuritaire intérieur qu’il ne parvient pas à maîtriser, le Mali est devenu "le ventre mou sécuritaire du Sahel". La junte ne contrôle plus que Bamako et quelques poches stratégiques. "Le reste est en flux", résume un analyste.
Ce chaos a des répercussions directes sur la Mauritanie, voisin frontalier exposé à des pressions sans précédent. Le Mali partage avec la Mauritanie une frontière de plus de 2 000 kilomètres, longue, poreuse et souvent mal délimitée. Les opérations militaires maliennes et russes contre les groupes djihadistes et rebelles ont régulièrement débordé sur le territoire mauritanien, suscitant une vive indignation à Nouakchott. En mars 2026, des civils mauritaniens ont été tués près de la frontière, et le gouvernement mauritanien a condamné "avec la plus grande fermeté ces actes inacceptables", rappelant que "la protection de ses citoyens constitue une ligne rouge". Les autorités mauritaniennes dénoncent régulièrement la confusion opérée par les forces maliennes entre civils et combattants. De son côté, Bamako nourrit des soupçons réciproques, accusant la Mauritanie d'être une "base arrière" pour les groupes terroristes, des allégations catégoriquement démenties par Nouakchott, qui a convoqué l’ambassadeur malien pour exprimer son indignation. La suggestion que des "terroristes" agiraient depuis le territoire mauritanien a été jugée "profondément offensante", transformant des incidents sporadiques en une crise diplomatique majeure.
Pression humanitaire
Par ailleurs, la dégradation sécuritaire a des conséquences humanitaires directes. Depuis le début de la crise, des centaines de milliers de Maliens ont trouvé refuge dans l’Est de la Mauritanie, notamment dans le camp de Mberra qui accueille à lui seul plus de 110 000 réfugiés. L’offensive d’avril 2026 et les affrontements qui ont suivi ont provoqué un nouvel afflux de populations fuyant les violences, portant à plusieurs milliers le nombre de nouveaux arrivants. Cette pression humanitaire pèse lourdement sur les ressources limitées de la Mauritanie et expose le pays à des risques de déstabilisation sociale. Sur le plan diplomatique, Nouakchott adopte une stratégie sur la corde raide. D’un côté, le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a choisi l’apaisement en dépêchant son ministre de la Défense à Bamako en juin 2026 pour rétablir les canaux de communication, tout en rappelant "la profondeur des relations d’amitié". De l’autre, il maintient une fermeté absolue sur les violations de sa souveraineté. La Mauritanie, qui préside le G5 Sahel et n’a pas rejoint l’AES, tente de préserver un équilibre délicat, consciente que son avenir est intimement lié à celui de son voisin malien.
La situation politique et militaire au Mali est celle d’un pays en proie à une crise existentielle. L’alliance tactique entre le JNIM et le FLA a infligé à la junte des revers majeurs, mettant en lumière l’échec de sa stratégie sécuritaire, y compris avec le soutien russe. Le régime, affaibli et isolé, semble prisonnier d’une logique de guerre qui l’éloigne un peu plus chaque jour de la réconciliation nationale. Alors que les rebelles semblent déterminés à "s’emparer et sécuriser le nord avant de se déplacer plus au sud", l’avenir du Mali, et par ricochet celui de toute la région du Sahel, s’annonce plus incertain que jamais. La Mauritanie, bien que relativement stable pour l’instant, navigue en eaux troubles, exposée aux risques de contagion d’un conflit qui ne connaît pas de frontières.
Seyid Mohamed Beibakar
Colonel à la retraite




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