Puissance sans autorité : L’épuisement du nouvel ordre mondial/Par Hassena Ould Ely, ancien ministre

21 May, 2026 - 01:24

J’ai lu avec attention l’article de Yahya Ould Amar publié dans Le Calame du 10 mai 2026 et je dois reconnaître qu’il appartient à cette catégorie rare d’articles qui cherchent à saisir le mouvement profond de l’Histoire. Cet article n’est pas une chronique géopolitique ordinaire, il n’est pas non plus un éditorial de circonstance. L’analyse tente autre chose. Elle cherche à comprendre ce moment étrange où les grandes puissances paraissent encore capables de frapper le monde mais de moins en moins capables de l’organiser.

Il y a dans cette réflexion quelque chose qui dépasse le conflit iranien lui-même. L’Iran n’est finalement qu’un révélateur. Le véritable sujet de Yahya est ailleurs. Il est dans l’épuisement tendanciel d’un ordre international qui continue de parler le langage de la domination alors qu’il ne maîtrise plus les conséquences de ses propres interventions.

La force de cet article réside d’abord dans une distinction simple que beaucoup oublient. On confond souvent puissance et autorité. La première peut forcer les choses. La seconde suppose que les autres acceptent encore de vous suivre. Pendant longtemps, l’Occident a cru que sa supériorité technique, militaire et économique suffisait à produire naturellement une légitimité politique. Cette époque est terminée. Les grandes puissances restent capables de sanctionner, de frapper ou de désorganiser un adversaire. En revanche, elles ont beaucoup plus de mal à faire émerger un ordre politique stable et accepté.

‘’ Les succès militaires ne produisent plus automatiquement des victoires politiques’’

C’est probablement là que l’article devient le plus juste. Depuis l’Irak, l’Afghanistan et désormais l’Iran, une réalité s’impose. Les succès militaires ne produisent plus automatiquement des victoires politiques. Un pays peut prendre l’avantage sur le terrain et découvrir ensuite qu’il ne maîtrise ni l’après-guerre ni les déséquilibres qu’elle provoque.

Yahya nous révèle quelque chose d’essentiel sur notre temps. La vulnérabilité moderne n’est plus seulement territoriale. Elle est devenue logistique. Jadis les empires craignaient l’invasion de leurs frontières. Aujourd’hui les puissances redoutent l’interruption de leurs flux. Les détroits, les ports, les câbles sous-marins, les marchés énergétiques, les chaînes d’approvisionnement et les semi-conducteurs sont devenus les véritables nerfs de la souveraineté. Quelques drones, des attaques ciblées ou une perturbation des routes maritimes peuvent désormais produire des effets mondiaux considérables. Le détroit d’Ormuz est devenu le symbole de cette dépendance généralisée aux grands flux commerciaux et énergétiques.

L’article devient particulièrement intéressant lorsqu’il refuse la facilité du simple anti-américanisme. Il ne dit pas que les États-Unis disparaissent. Il dit quelque chose de plus inquiétant. Il affirme que personne ne semble aujourd’hui capable d’assumer le coût d’un véritable ordre mondial. L’Amérique demeure au cœur du système international, mais elle peine de plus en plus à en assumer seule le poids. La Chine avance avec patience, la Russie exploite les déséquilibres, tandis que l’Europe semble encore hésiter sur le rôle qu’elle veut réellement jouer.

Cette idée d’un monde sans véritable centre de gravité traverse tout l’article avec mélancolie. On sent derrière les phrases la conscience que nous entrons peut-être dans un âge moins impérial que fragmenté. Un âge d’États officiellement souverains mais fissurés, où des régions, des milices, des autonomies locales et des puissances étrangères se partagent des souverainetés incomplètes. Ce que Yahya appelle les “États spectraux” existe déjà au Liban, en Libye, au Yémen ou au Soudan. Et il n’est pas impossible que ce modèle s’étende ailleurs.

 

Résilience américaine

 

Pour autant, l’article n’est pas exempt de fragilités. Il pousse parfois son raisonnement jusqu’à des conclusions presque définitives alors que l’Histoire se montre souvent plus ironique que nos certitudes. Les États-Unis ont déjà traversé plusieurs moments où leur déclin semblait irréversible. Le Vietnam, la crise des années soixante-dix, puis l’Irak avaient nourri les mêmes prophéties. Pourtant leur capacité d’innovation technologique, financière et militaire demeure exceptionnelle. Le texte sous-estime peut-être cette résilience américaine.

De la même manière, l’idée selon laquelle les guerres modernes ne se gagnent plus mérite d’être nuancée. Certaines puissances continuent d’obtenir des résultats politiques concrets par la force, même si ces résultats restent imparfaits ou temporaires. L’Histoire ne renonce jamais totalement à la brutalité.

Il existe aussi dans l’article une tendance à considérer la fragmentation du monde comme presque irréversible. Or les périodes de désordre ont parfois produit des recentralisations inattendues. Les sociétés fatiguées par le chaos finissent souvent par réclamer de nouveau l’autorité.

Mais ces réserves n’enlèvent rien à la qualité de l’article. Sa véritable valeur réside moins dans ses prédictions que dans son intuition fondamentale. On sait encore très bien faire basculer une région dans la crise. Construire ensuite une paix solide et acceptée semble devenu beaucoup plus difficile.

C’est cette idée qui demeure après la lecture. Les arsenaux se modernisent, les technologies progressent, les capacités de surveillance ou de destruction augmentent encore. Mais dans le même temps, les grandes puissances donnent souvent l’impression de ne plus très bien savoir où elles veulent aller.

Yahya Ould Amar ne décrit pas seulement une crise géopolitique. Il décrit une fatigue des empires. Et c’est probablement ce qui donne à son texte sa tonalité la plus troublante.