La question haratine : Une nouvelle irruption/Par Ahmed Salem Elmoctar-Cheddad

18 May, 2026 - 20:06

Une éruption sociale aux causes profondes
L’irruption de l’Etna et d’autres célèbres volcans constitue un phénomène naturel spectaculaire. Pourtant, des manifestations comparables existent aussi dans la vie des sociétés humaines. C’est le cas, chez nous, de la question haratine.
Les éruptions volcaniques surprennent souvent par leur soudaineté. Celles liées à la question haratine, en revanche, semblent revenir de manière presque prévisible, comme la conséquence directe de l’absence persistante d’une véritable volonté politique de traiter les causes profondes du malaise.
Ces derniers temps, nous avons assisté à une succession d’événements apparemment distincts, mais dont les liens apparaissent de plus en plus évidents.

La visite de Ghazouani au Gorgol : un discours porteur d’espoir
Dans un premier temps, le président Mohamed Ould Ghazouani a effectué une visite au Gorgol. Cette fois-ci, il s’est adressé directement aux populations, sans l’intermédiation habituelle des notabilités politiques et administratives qui, traditionnellement, s’interposent entre les masses populaires et le chef de l’État.
Tout au long de cette visite, le président n’a cessé de dénoncer le tribalisme et ses multiples manifestations nuisibles aux couches marginalisées de la population. Son discours a suscité un réel espoir parmi les populations concernées, particulièrement lorsqu’il a affirmé que les paysans pauvres devaient être prioritaires dans l’accès à leurs terres agricoles.

Le dialogue politique : entre espoir et méfiance
Par la suite, d’autres événements d’importance variable se sont succédé.
Le projet de dialogue national, qui avait suscité beaucoup d’espoir mais aussi de fortes réserves, commence aujourd’hui à inquiéter. D’abord en raison de ses multiples reports sans explications convaincantes, ensuite à cause de l’introduction implicite de la question explosive d’un éventuel troisième mandat présidentiel.
Ce dialogue — qu’il convient peut-être encore d’appeler « projet », tant son aboutissement reste incertain — a certes été bien accueilli par une partie importante de la classe politique. Mais il a également provoqué de profondes inquiétudes dans certains milieux, notamment chez les nationalistes arabes de différentes sensibilités.
Faute d’une véritable base populaire, ces derniers ont multiplié conférences et colloques afin de barrer la route à tout débat susceptible d’aborder le passif humanitaire des années de braise de 1989-1990-1991.
La zone de turbulences dans laquelle s’enlise aujourd’hui le projet de dialogue n’est probablement pas étrangère à ces manœuvres dilatoires. Leur influence sur certains rouages du pouvoir demeure visible.
 

Le retour des tensions identitaires
L’effervescence politique provoquée par ces activités nationalistes arabes a ravivé spontanément les débats identitaires, toujours chargés d’émotions et de passions.
C’est dans ce contexte que deux modestes femmes députées, issues de milieux populaires, ont été arrêtées puis, selon plusieurs sources concordantes, maltraitées durant leur détention avant d’être condamnées à quatre ans de prison ferme à l’issue d’un procès expéditif.
De nombreux juristes ont dénoncé des procédures ne respectant pas les garanties légales normalement accordées aux parlementaires en exercice. D’autres arrestations visant des personnes issues des mêmes milieux sociaux, vulnérables et exposés, se sont également multipliées au cours des deux dernières années.
 

Le 29 avril et le débat autour du mot « Haratine »
Depuis 2014, une partie importante du monde politique et des sensibilités haratines commémore chaque 29 avril le manifeste pour les droits et l’émancipation des Haratines.
Cette année pourtant, bien avant la date de commémoration, un débat singulier a été introduit autour même du terme « Haratine ». Pour certains intellectuels, ce mot serait « excessivement identitaire ».
Une certaine sagesse — maraboutique, guerrière ou simplement conformiste — recommande alors de le remplacer par un terme plus vague, moins dérangeant pour les sensibilités dominantes.
Ainsi, au lieu de clarifier les revendications, ce débat a semé davantage de confusion et provoqué de nouvelles divisions au sein même des intellectuels haratines.
Le jeu, insidieux, semble parfaitement orchestré.
 

Divisions internes et alliances contradictoires
Des mains invisibles ont ainsi réussi, sans grande difficulté, à accentuer les divisions d’avant-gardes haratines déjà fragilisées. Les réseaux sociaux se sont transformés en espaces d’insultes et d’excès verbaux, alimentant tensions et rancœurs.
Le plus regrettable est que, au moment même où il aurait fallu rassembler le plus grand nombre, certains militants se sont enfermés dans une posture identitaire rigide et étouffante, allant jusqu’à s’en prendre à leurs anciens alliés.
Il apparaît pourtant contradictoire que des militants haratines attaquent le courant nassériste alors que celui-ci fut pendant des décennies un allié du mouvement El Hor au sein du parti APP de Messaoud Ould Boulkheir, donc de Samory Ould Beye.
De même, des militants proches de Biram Dah Abeid continuent à coexister avec une mouvance baathiste dans une alliance partisane.
Si des soupçons existent quant à l’implication de certains courants nationalistes arabes dans les campagnes actuelles contre les militants haratines, alors il conviendrait de l’affirmer clairement et d’en tirer les conséquences politiques.
 

Des alliances imposées par le système politique
La responsabilité de ces alliances souvent contre nature incombe en grande partie aux autorités, qui refusent de reconnaître certaines formations politiques tout en tolérant d’autres.
Ce fonctionnement entretient un climat de méfiance et de haine réciproque. Pendant que certains responsables dénoncent continuellement les comportements « identitaires », ils contribuent eux-mêmes, parfois, à les nourrir — tel « le voleur qui crie au voleur ».
 

Le meeting de l’opposition : le tournant Biram
C’est dans ce contexte qu’un meeting de l’opposition fut autorisé. Son autorisation constitua déjà une surprise. Mais la plus grande surprise fut son immense succès populaire.
Manifestement, certains réseaux médiatiques avaient été préparés à commenter un échec annoncé. Ils furent finalement submergés, avec leurs commanditaires, par une foule impressionnante que plusieurs observateurs ont comparée aux grands rassemblements de l’opposition au début du processus démocratique.
La troisième surprise fut que ce meeting devint, de fait, celui de Biram Dah Abeid. L’homme que certains voulaient politiquement affaiblir en ressortit renforcé.
Ce jour-là, il fit plus que jamais usage de son « je » omniprésent, presque à la manière de Donald Trump, introduisant une grande partie de ses phrases par une référence à lui-même.
Qu’on l’apprécie ou non, ce meeting marque incontestablement un tournant dans la scène politique nationale. Biram Dah Abeid en apparaît comme le principal gagnant. Une fois encore, les autorités semblent lui fournir du carburant politique précisément au moment où il en manquait.
 

S’attaquer aux racines du malaise
Le jour où les gouvernants décideront enfin de s’attaquer frontalement aux causes profondes du malaise haratine — inégalités sociales, exclusion, accès à la terre, représentativité et justice — les discours identitaires perdront naturellement leur force et finiront par disparaître d’eux-mêmes.
Toute autre stratégie risque de demeurer vaine.