Situation socio-économique et perspectives dans le Sahel(1) Par M. Isselmou Ould Mohamed Taleb (2)

14 May, 2026 - 10:35

La région du Sahel dont il est question ici concerne principalement les cinq pays du G5 (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina Faso). Elle cumule plusieurs contraintes : i) Une forte pauvreté structurelle ; ii) Une croissance démographique très rapide ; iii) De faibles systèmes éducatif et sanitaire et iv) Une instabilité sécuritaire (3) et climatique. On présentera ci-dessous, les principaux indicateurs socioéconomiques de cette région du monde, ses atouts et ses faiblesses, les principaux résultats de la mise en œuvre des politiques publiques et les grands défis qu’elle devra relever.

 

Les données de base sur les cinq pays du Sahel

Nous avons retenu des indicateurs clé relatifs à i) la population ; ii) au développement humain ; iii) le commerce extérieur ; iv) la production de richesses ; v) la dette publique ; vi) la pression fiscale et vii) les dépenses militaires. Sauf indications contraires, les données utilisées proviennent de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et du Secrétaire exécutif du G5 Sahel (4).

a) Une population en croissance accélérée 

La taille de la population est passée de 34 millions en 1990 à 96,2 en 2023. Elle passera à 195,5 en 2050. Il s’agit d’une population jeune : plus de 60% des habitants ont moins de 25 ans. Le Niger étant le plus peuplé (27,1 millions d’habitants et la Mauritanie la moins peuplée avec près de 5 millions en 2023). Cet espace connaît l’une des plus grandes croissances démographiques et on s’attend à ce qu’il frôle les 200 millions en 2050.

b) Un très faible Indice de Développement humain (IDH)  

La précarité des conditions de vie et de l’accès aux services sociaux essentiels se traduit par des IDH très faibles pour la plupart des pays du Sahel. Seules la Mauritanie (IDH moyen) et dans une moindre mesure le Sénégal (faible), échappent à la catégorie des IDH très faibles. A titre de comparaison, l’IDH moyen mondial est de 0,739 alors que ceux des pays du Sahel se situent entre 0,39 et 0,55.

c) Une faible part dans le commerce mondial

Les pays du Sahel représentent ensemble moins de 0,5 % du commerce mondial. Cette part marginale s’explique par : i) Des économies peu industrialisées ; ii) Une forte dépendance aux matières premières (80% des exportations de la Mauritanie) ; iii) Des infrastructures de transport limitées ; iv) Un enclavement géographique (Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad) prononcé ; v) Une forte préoccupation sécuritaire dans quatre des cinq pays. Ces facteurs limitent considérablement leur capacité à exporter des produits à forte valeur ajoutée.

d) Une création insuffisante de richesses 

Certes, le produit intérieur brut (PIB) des cinq pays a été multiplié par six au cours des trois dernières décennies mais le PIB par habitant reste désespérément faible (2023) : seule la Mauritanie enregistre un indicateur supérieur à 2000 USD (2480) contre 873 au Mali ; 900 au Burkina Faso ; 613 au Niger et 667 au Tchad. En réalité, dans tous les pays sahéliens, la base économique est généralement faible dans la mesure où elle repose principalement sur un mode de production paysan et la quasi absence d’un secteur industriel et de faibles capacités de mobilisation des ressources financières par les États.

e) Un endettement public contrôlé

En raison de nombreuses remises et rééchelonnements de la dette publique, les ratios par pays sont relativement acceptables. Ils varient entre 35 et 61% avec un ratio moyen de 39,58% pour les cinq pays.

f) Une faible pression fiscale 

 Dans les pays du Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad), la pression fiscale est relativement faible par rapport aux standards internationaux. Si on se réfère à la moyenne des pays développés (OCDE) soit environ 34 % du PIB, la pression fiscale moyenne pour les pays du Sahel est deux fois moins élevée (de l’ordre de 16 % du PIB). La pression fiscale se situe entre 8 % et 17 % du PIB, inférieure au seuil de 20 % recommandé par certaines organisations régionales (UEMOA) pour financer correctement les politiques publiques. Le Tchad et le Niger se distinguent par les taux le plus faible (estimés entre 7 et 10%), suivis par le Mali, le Burkina Faso et la Mauritanie (entre 14 et 17%). Les principaux facteurs explicatifs d’une faible pression fiscale sont : i) le poids très important du secteur informel (une grande partie de l’économie échappe à l’impôt) ; ii) La faible diversification économique (les économies reposent souvent sur quelques secteurs (agriculture, mines) ; iii) La faible capacité des administrations (les moyens humains et technologiques des administrations fiscales sont limités) ; iv) L’instabilité politique et sécuritaire (les conflits réduisent la base fiscale et les investissements) et surtout v) La corruption.

g) Des dépenses militaires encore contenues 

Les données officielles montrent qu’en moyenne, les pays du Sahel consacrent 2,5% du PIB aux dépenses militaires avec de légères variations selon les pays (2,9% au Burkina Faso contre 1,8% au Niger). A noter que les objectifs de capacités militaires fixés par l’OTAN, se situent autour de 2% du PIB.

Il existe des points forts :

Malgré une certaine image de pauvreté et de précarité, la région sahélienne ne manque pas d’atouts et de potentiel dont quelques exemples sont déclinés ci-dessous.

1. La jeunesse de la population : plus de 60 pour cent de la population ont moins de 25 ans mais cela peut constituer un handicap en l’absence de politiques appropriées.

2. L’abondance de ressources naturelles : forêts, faune, ressources en eau, ressources minières tels que l’or, le diamant, l’uranium, la bauxite, le cuivre, le fer, les phosphates, les métaux rares nécessaires à la transition énergétique, etc…, ainsi que des ressources pétrolières et touristiques.

3. Le cadre macroéconomique : Les indicateurs et ratio macroéconomiques et financiers des pays du Sahel (stabilité macroéconomique, endettement et équilibre budgétaire) sont plus favorables que dans la moyenne en Afrique. 

4. L’intégration économique : Le processus d’intégration macroéconomique et financier accuse certes du retard mais l’existence de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO)(5) et les perspectives offertes dans le cadre de la Zone de libre-échange en Afrique (ZLECAf) sont prometteuses.

Mais aussi, de nombreux points faibles :

1. La faiblesse de la base économique limite les capacités de mobilisation des ressources financières par les États et réduit considérablement les crédits alloués à l’éducation, la santé et au cadre de vie. 

2. La perception que la plupart des populations ont de l’Etat « moderne » est pénalisante. L’Etat est en effet considéré avant tout comme un lieu d’opportunités où s’expriment le népotisme et le communautarisme et leur implication sur les qualités et les capacités de la plupart des décideurs (gouvernement, parlement et autorités judiciaires).

3. La forte croissance démographique (6) : Devant l’expansion de la démographie (voir plus haut), les Etats sont incapables de répondre convenablement à la demande sociale qui en résulte (santé, éducation, formation, eau, énergie, logement, emploi).

4. Contrairement à des opinions répandues, la pression fiscale est faible au Sahel (voir plus haut), alors qu’une fiscalité élevée mais équitable et efficiente, pourrait être favorable à l’intégration au marché, à l’industrialisation et à l’urbanisation.

5. L’instabilité politique est aussi un point critique avec la fréquence des coups d’Etat liés aux difficultés pour les autorités civiles d’exercer un contrôle efficace sur les autorités militaires, lesquelles se considèrent comme un dernier recours face aux « errements » des élites politiques.

6. Les expériences récentes ont montré que les clans au pouvoir et les coalitions politiques se partagent les emplois et les contrats publics, contribuant ainsi à une politisation excessive des administrations gouvernementales et reléguant au second plan les principes universels, les compétences et l’intégrité.

7. C’est dans un tel contexte, que se développent le communautarisme, l’ethnocentrisme, le tribalisme et l’esprit de caste, particulièrement dans les États multiethniques. Ces dérives ont engendré un système de nominations aux responsabilités dont l’un des fondements est la «représentativité » au détriment de l’intérêt général avec en prime, la difficulté de faire appliquer les sanctions légales (l’impunité).

8. Le contexte décrit plus haut rend les responsabilités difficiles à situer en raison de l’absence de reddition des comptes, caractéristique d’une gouvernance peu inclusive. Cette situation est favorisée par l’analphabétisme ambiant, la profondeur de la pauvreté et une participation insuffisante des citoyens à la vie publique. Il en découle une faible demande de contrôles et d’évaluation des résultats de la mise en œuvre des politiques publiques.

9. Les fondements de l’Etat sont gravement affectés par l’absence d’une culture de la transparence et les pratiques d’une « gouvernance par les relations personnelles et familiales » dans l’exercice du pouvoir. D’où les accointances entre les intérêts privés et le domaine public, la capture des ressources par les élites, et la généralisation de la corruption. Ce n’est pas un hasard si la quasi-totalité des pays du Sahel sont au bas du classement annuel de Transparency International 2026 : sur 182 pays (Tchad 157ème ; Mali 136ème ; Mauritanie 129ème ; Niger 124ème). Le Burkina Faso qui est le pays le « moins corrompu » se situe à la 84ème place…

 

Les points forts ne pèsent pas lourd à côté des fragilités ci-dessus décrites, à en juger par les résultats mitigés ou faibles de la mise en œuvre des politiques publiques et la persistance des défis de développement.

 

(A suivre)

 

Notes

1-Communication présentée à l’Académie diplomatique de Nouakchott, le 10 mars 2026.

2- Economiste, Ingénieur statisticien, ancien Ambassadeur Secrétaire Général des affaires étrangères.

3- Considéré comme « l’épicentre du terrorisme », il concentre près de la moitié des décès liés à la violence dans le monde en 2025 (Indice mondial du terrorisme, mars 2026.

4-Rapport « Susciter l’espoir et forger une nouvelle voie pour l’avenir ».

5-Même si le Mali, le Niger et le Burkina l’ont quittée

6- Les indices synthétiques de fécondité sont parmi les plus élevés au monde : Niger (6,5) ; Tchad (6,4) ; Mali (6) ; Burkina Faso (5) ; Mauritanie (4,5) contre un indice moyen mondial de 2,2 enfants par femme ; 4 en Afrique ; 1,4 en Europe et 1,9 en Asie.