Ni luxe institutionnel ni revendication symbolique : Le Général d’Armée en Mauritanie

15 January, 2026 - 00:26

À l’approche imminente de l’avancement des officiers généraux pour l’année 2026, le débat sur l’adaptation de notre hiérarchie militaire aux nouvelles réalités sécuritaires mérite d’être reposé avec courage et sens aigu de l’intérêt supérieur de l’État. J’ai déjà plaidé, et je le réitère avec force aujourd’hui, pour que nos forces Armées soient dotées, sans plus tarder, des grades de Général de Corps d’Armée et de Général d’Armée, à l’instar de la majorité des pays de la région et au regard de l’ampleur croissante de ses missions. Il ne s’agit ni d’un luxe institutionnel, ni d’une revendication symbolique, ni d'une faveur spéciale encore moins d’une inflation de grades sans fondement, mais bien d’une nécessité fonctionnelle, organisationnelle, stratégique et doctrinale, dictée par l’évolution profonde de l’environnement sécuritaire et par la complexité croissante des responsabilités confiées à notre outil de défense.
Dans une réflexion de cette nature, il est cependant impératif de rappeler un principe cardinal souvent invoqué mais trop rarement appliqué avec rigueur : servir l’intérêt supérieur de la Nation suppose de dépersonnaliser les honneurs et de rationaliser la responsabilisation. Les promotions aux plus hauts grades ne peuvent ni ne doivent être l’expression d’équilibres régionaux recherchés, d’appartenances supposées, de considérations sociales ou de calculs politiques. La seule boussole légitime doit être le mérite objectivé, fondé sur le parcours, la compétence, l’expérience réelle du commandement, la vision stratégique et la probité morale. Peu importe, en définitive, l’identité de celui qui est promu ; lorsque le critère est exclusivement le mérite, ce n’est pas un individu qui gagne, c’est l’État, et c’est la Mauritanie tout entière qui se renforce. Toute autre logique affaiblit nos institutions en les ramenant à des équations étrangères à leurs vocations républicaines.

Menaces asymétriques

Depuis deux décennies, la Mauritanie ne fait plus face aux mêmes défis. Les menaces sont devenues asymétriques, diffuses, transfrontalières et hybrides, mêlant terrorisme, criminalité organisée, trafics illicites, pressions migratoires, instabilités régionales et recompositions géopolitiques permanentes. À ces défis s’ajoutent la surveillance de frontières parmi les plus vastes et les plus poreuses de la région, la participation à des dispositifs de coopération militaire multinationale, la planification stratégique interarmées, la gestion de forces projetées sur plusieurs espaces opérationnels, ainsi que l’exigence d’anticipation et de coordination avec les autorités politiques et les partenaires extérieurs. Or, face à cette montée en puissance des missions, la structure des grades supérieurs est demeurée quasiment figée, créant à terme un décalage préoccupant entre les responsabilités assumées au sommet des institutions et les outils hiérarchiques disponibles pour les exercer avec efficacité et autorité.
L’introduction des grades de Général de Corps d’Armée et de Général d’Armée répond avant tout à une exigence de cohérence de la chaîne de commandement. Elle permettrait une meilleure lisibilité des niveaux de décision, une distinction nette entre le niveau opératif, chargé de la planification et de la conduite des grandes opérations, et le niveau stratégique, responsable de l’orientation globale, de la doctrine, de la vision à long terme et des relations politico-militaires. Dans toutes les armées modernes, ces grades ne sont ni honorifiques ni décoratifs ; ils constituent des instruments d’organisation indispensables, garants de la fluidité décisionnelle et de la discipline institutionnelle, surtout lorsque nos armées sont appelées à agir dans des environnements complexes et à dialoguer d’égal à égal avec des partenaires régionaux et internationaux déjà structurés selon ces standards.

 

Une évidence silencieuse

À ce stade, il serait intellectuellement décevant de prétendre que nos institutions ne disposent pas déjà de profils répondant pleinement à ces exigences. Des officiers généraux et supérieurs, connus pour avoir cumulé commandement opérationnel, responsabilités d’état-major, maîtrise des enjeux stratégiques et respect unanime de leurs pairs, incarnent naturellement cette capacité à assumer, dès à présent, le grade de Général de Brigade, de Corps d’Armée, et, à l’horizon 2027, celui de Général d’Armée. Les parcours sont là, les compétences sont identifiées, les références professionnelles sont établies ; il n’est nul besoin de les nommer explicitement pour que chacun, au sein de l’institution, sache de qui il est question. Cette évidence silencieuse, partagée par les connaisseurs, plaide pour des choix courageux et assumés, avec l’intérêt de long terme de nos forces armées.
Contrairement à certaines appréhensions, cette évolution ne requiert ni bouleversement majeur ni réforme hasardeuse. Elle peut être mise en œuvre par des modifications ciblées et maîtrisées du statut des officiers généraux, en définissant avec précision les fonctions ouvrant droit à ces grades, les critères stricts d’accès fondés sur l’ancienneté utile, le parcours professionnel, l’expérience effective du commandement, la compétence reconnue et l’intégrité morale, ainsi que le nombre strictement limité de postes. Une telle réforme, progressive et encadrée, serait financièrement soutenable et parfaitement compatible avec les équilibres actuels de nos institutions.
L’année 2026 offre à cet égard une opportunité historique qu’il serait regrettable de ne pas saisir. La nomination de deux (ou trois) officiers généraux à ces grades supérieurs permettrait d’installer la réforme sans rupture brutale, d’assurer une transition harmonieuse, de valoriser des trajectoires d’excellence et de renforcer la crédibilité et la stabilité du commandement suprême. Mais cette opportunité doit également être l’occasion de rompre avec une pratique profondément contre-productive, devenue presque banale, consistant à promouvoir un officier général à la veille de sa retraite, parfois à un ou deux ans seulement de la limite d’âge. Une telle démarche, qui prive l’institution du temps long nécessaire pour bénéficier de l’expérience et de la vision stratégique du promu, ne peut être interprétée que comme un geste de convenance, voire une gratification personnelle, et non comme une décision pensée dans l’intérêt des forces armées. Il est temps de reconnaître que ce «petit jeu » affaiblit la crédibilité du système de promotion et détourne les grades supérieurs de leur finalité première.
À l’inverse, promouvoir des officiers encore pleinement en capacité de servir six, sept, huit voire dix ans ou davantage permettrait à l’institution de capitaliser durablement sur des compétences de haut niveau, de renforcer la continuité stratégique, d’ancrer l’autorité du commandement dans le temps et de renforcer l'image de l'institution. C’est précisément à ce niveau que la notion de mérite prend tout son sens : non pas récompenser en fin de parcours, mais investir dans des profils capables de continuer à produire de la valeur stratégique pour nos armées et pour l’État.

 

Consolider la méritocratie militaire

Parallèlement, cette année l’avancement de cinq, six voire sept (dont des jeunes) colonels compétents et reconnus au grade de Général de Brigade apparaît tout aussi nécessaire et salutaire. Cette dynamique contribuerait à rajeunir et à oxygéner le haut commandement, à constituer un vivier crédible pour les responsabilités futures, à renforcer la motivation et la confiance au sein de l’encadrement intermédiaire et à consolider la méritocratie militaire, pilier indispensable de toute armée professionnelle. Des officiers supérieurs expérimentés, ayant fait leurs preuves aussi bien sur le terrain que dans les états-majors, existent et sont connus ; leur promotion constituerait un puissant levier de cohésion, de performance et de stabilité interne.
Dans une armée, les grades ne sont jamais de simples insignes. Ils incarnent la reconnaissance de l’expérience accumulée et le respect des standards régionaux et internationaux. Refuser d’adapter la hiérarchie aux réalités actuelles, ou persister dans des logiques de promotions tardives et symboliques, reviendrait à entretenir un décalage croissant entre l’ampleur des missions confiées et la structure du commandement chargée de les assumer.
Cette logique de faveur tardive trouve également une illustration préoccupante dans la désignation de certains attachés militaires auprès de nos représentations diplomatiques, trop souvent opérée à une année seulement de la retraite. Une telle pratique est généralement perçue, au sein même de l’institution, comme une récompense de fin de carrière plutôt que comme la reconnaissance d’une compétence stratégique à valoriser dans la durée. Elle donne le sentiment regrettable que ce poste, pourtant hautement sensible, serait accessoire, alors qu’il constitue en réalité un levier majeur de la diplomatie de défense. L’attaché militaire n’est ni un figurant ni un simple relais protocolaire ; il est un acteur central de la coopération sécuritaire, de la veille stratégique, de l’analyse des doctrines et des capacités militaires du pays hôte, ainsi qu’un facilitateur essentiel des partenariats en matière de formation, d’équipement, de renseignement et d’interopérabilité. Le priver du temps long nécessaire à l’apprentissage, à l’influence et à la capitalisation de l’expérience acquise revient à affaiblir volontairement l’impact de notre présence militaire à l’étranger. À l’inverse, l’accréditation d’officiers encore en pleine trajectoire professionnelle, notamment de jeunes colonels ou officiers supérieurs à fort potentiel, permettrait d’inscrire cette mission dans la continuité, d’en maximiser les retombées stratégiques et d’enrichir durablement l’institution au retour de ces cadres formés aux standards, aux pratiques et aux cultures stratégiques étrangères. Là encore, le critère du mérite et de l’utilité institutionnelle doit primer sur toute logique de convenance, afin que chaque nomination serve pleinement les intérêts supérieurs de l’État.

En définitive, la modernisation de la hiérarchie militaire et la rationalisation des nominations stratégiques ne relèvent ni du symbolique ni de la faveur, mais d’un choix bien étudié au service exclusif de l’État. En consacrant le mérite, le cumul de l'expérience, la compétence avérée et l’utilité institutionnelle comme seuls critères, la Mauritanie se donnera les moyens de renforcer durablement l’efficacité et la crédibilité de son outil de défense face aux défis contemporains.

Haroun Rabani
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