Sénégal – Mauritanie : Deux États, une seule géographie du destin

14 January, 2026 - 19:25

Il est des histoires qui séparent et il est des histoires qui lient.
Entre la Mauritanie et le Sénégal, l’histoire du fleuve-frontière fut, bien avant de devenir une démarcation cartographique entre deux États, une ligne de vie, une ligne de mémoire, une ligne de destin. Deux peuples, deux États, mais une seule respiration historique.
Les douloureux événements de 1989 auraient pu faire basculer cette relation dans l’irréparable. Tout semblait réuni pour qu’une crise communautaire dégénère en conflit armé. Les passions étaient à vif, les blessures profondes, les va-t-en-guerre nombreux, de part et d’autre. Pourtant — Allah soit loué — la guerre n’eut pas lieu. Parce qu’au-dessus de la colère, il y eut la raison d’État. Et au-dessus de la raison d’État, il y eut la sagesse.
Bien avant la crise, les deux pères fondateurs avaient compris l’essentiel. On raconte qu’à la suite d’un échange épistolaire sur une question frontalière, Léopold Sédar Senghor confia au porteur du message ces mots d’une portée historique : « Salue de ma part Moktar, et dis-lui d’oublier ce problème. Faisons plutôt ensemble l’OMVS. »
Ainsi naquit, non seulement une organisation, mais une vision : celle de deux États qui décident de transformer leurs frontières en projets, leurs fleuves en pactes, leurs différences en complémentarités.
Lorsque la crise éclata en 1989, engendrant dans les rues de Dakar et de Nouakchott ce qu’un journaliste sénégalais de l’époque qualifia de «la raison du plus fou »,  Maaouya Ould  Taya et Abdou Diouf  comprirent, eux aussi, que la vraie grandeur n’est pas dans l’affrontement, mais dans la retenue. Malgré la pression des extrêmes, malgré la tentation du surenchérissement patriotique — que nous avons été nombreux à alimenter par des écrits et des déclarations incendiaires — les deux présidents firent, comme le rapporte Abdou Diouf dans ses mémoires, le choix le plus difficile : le choix de ne pas céder à la guerre. Ils eurent le courage de ne pas faire la guerre. Et l’histoire leur a donné raison.

 

La bonne entente
Puis vint le retournement noble d’Abdoulaye Wade. L’opposant réputé fougueux, que certains imaginaient belliciste, surprit le monde. Arrivé au pouvoir, il déclara sans ambiguïté qu’il serait l’avocat de la Mauritanie, convaincu que la stabilité de l’une est une condition de la stabilité de l’autre. Parce que l’un ne peut prospérer sans l’autre. Parce que leurs intérêts sont, au sens propre, indissociables.
Je crois que la classe politique sénégalaise, qui a — toutes tendances confondues — de bonnes raisons de se vanter d’avoir l’une des démocraties africaines les plus stables et les plus crédibles en matière d’alternance pacifique, est bien placée pour comprendre l’avantage que procure la bonne entente entre les deux pays frères.
 En Mauritanie, c’est en tout cas devenu une constante de la politique étrangère. Tous les présidents qui se sont succédé ont, finalement, misé sur la bonne entente du couple mauritano-sénégalais, uni par des liens de parenté dont l’entretien correspond à un devoir religieux — silat ar-rahim.
Certes, l’histoire et la géographie anciennes et récentes nous enseignent que ce sont souvent entre voisins, entre frères jumeaux — voire siamois — que naissent les guerres les plus longues et les conflits les plus amers. Mais pourquoi en faire une fatalité, quand nous avons la chance rare de pouvoir cultiver harmonieusement le bien commun de nos deux peuples et les intérêts mutuels de nos deux pays frères, et d’apporter ainsi, par l’exemple, par la formidable exception, un cinglant démenti à la géopolitique des guerres et interminables conflits  fratricides ?

Abdel kader ould Mohamed