
« Merci Monsieur le Président ! ». Ainsi s’est abruptement terminée l’intervention du président/général Ould Ghazouani lors de l’insolite « sommet 5+1 » de Washington, il y quelques semaines de cela. Bien de commentaires suscités par ce sommet inédit, ce qui y a été dit – et, surtout, ce qui n’y a pas été dit… – laissent à entendre que cette réunion est restée en travers de la gorge de plus d’un, ici et ailleurs en Afrique. En ce qui me concerne, surtout ce « Merci, Monsieur le Président »…
Notons qu’à ce jour, personne – de la cellule des conseillers diplomatiques à la Présidence aux pontes en boubous bien amidonnés ou costume-cravate au ministère des Affaires Étrangères, de la coopération africaine et des Mauritaniens de l’extérieur – ne semble avoir perdu son emploi ! Je suppose que cela veut peut-être dire que lorsque cette invitation de prendre part au sommet est arrivée, cette cellule à la Présidence et lesdits hauts fonctionnaires à travers l’establishment diplomatique du pays ont dû se mettre au travail. Premièrement, pour aider le chef de l’État à décider comment répondre à cette invitation et, deuxièmement, s’il décidait d’y répondre favorablement, comment le préparer à cette rencontre qui ne pouvait qu’être semée d’embuches. On est ainsi en droit de présumer que ces fonctionnaires se sont acquittés de leur obligation : bien sûr, le président Ghazouani a choisi d’aller à Washington et, tout aussi bien sûr, il a choisi de dire ce qu’il a dit et de ne pas dire ce qu’il n’a pas dit. Le tout avec une certaine manière…
Extraits imaginés de « notes » officielles
On peut aisément se représenter l’un(e) des conseiller(e)s du Président, qui aura bien fait son devoir en lui recommandant de ne surtout pas se rendre à Washington. Les arguments des plus convaincants en ce sens n’auraient pas manqué. Une partie de la note soumettant cette recommandation pourrait être ainsi libellée : « Prendre part à un tel sommet ne contribuerait en rien à promouvoir les intérêts économiques, politiques ou autres de notre pays. Il est très peu probable que cette rencontre débouche sur des résultats tangibles en quelque domaine que ce soit. Presque tout ce que le président Trump fait, surtout en cette période de vives tensions politiques dans son pays et sur le plan international, relève avant tout du spectacle et de la mise en scène – parfois grossière – qui trop souvent dégénère. Le président Trump n’éprouve qu’un intérêt superficiel envers les sujets concernant le monde en développement ; et l’Afrique, en particulier. Il n’a jamais aucun scrupule à offenser, voire carrément humilier, ses interlocuteurs, fussent-ils des chefs d’État. Ses prises de parole en public et lors de cérémonies officielles tendent à être marquées par des gaffes, des contre-vérités délibérées, des insultes proférées à l’encontre d’adversaires politiques ou même d’alliés, des propos infatués, à rebours de la mesure et de la bienséance attendues d’un chef d’État. Par conséquent, prendre part à ce sommet comporterait un risque très élevé d’embarrassement voire d’incidents diplomatiques aux conséquences durables. Ce risque ne vaut pas d’être pris, compte-tenu de ce qu’il est presque certain que cette rencontre n’aboutira à aucun bénéfice pour les pays africains participants, au-delà de l’effet médiatique, au demeurant plus que douteux. »
La même note devrait aussi comprendre ces autres passages tout aussi pertinents : « « Si le Président Ghazouani décidait, malgré tout, de prendre part au sommet, il conviendrait, considérant les antécédents de Monsieur Trump, de prendre un certain nombre de précautions pour minimiser les retombées négatives qui peuvent en résulter pour notre pays et son Président ». Avant d’accéder à la Maison Blanche et après, le Président Trump a tenu des propos qui ont fait croire et dire, à ceux qui connaissent bien la société et la politique américaines, qu’il est un raciste assumant pleinement ses sentiments envers les « peuples de couleur » ; les Africains, en particulier. Il est également très probable que cette attitude se manifeste, durant ce sommet, de quelque manière peut-être inconsciente. Monsieur Trump a une capacité d'attention singulièrement limitée et cette habitude de solliciter et de s’attendre à être flatté. Notre Président devrait éviter soigneusement de donner ne serait-ce que l’apparence de la moindre flagornerie envers son hôte. Elle ne serait, de toute façon, jamais suffisante à celui-ci et ne ferait qu’en rabaisser l’auteur à ses yeux. Monsieur Trump a également une tendance marquée à vouloir piéger les personnes en sa présence par des comportements ou propos sciemment destinés à les déstabiliser ou à les mettre très mal à l’aise. Il est important d’être émotionnellement et psychologiquement préparé à de telles très probables éventualités. Lorsqu’il fera face à Monsieur Trump, notre Président devra se rappeler que cet empereur, soit-il « homme le plus puissant en ce monde », est d’une nudité intellectuelle et morale absolue. Cette réalité devrait lui conférer une autorité psychologique précieuse ».
Si des notes en ce sens ont été soumises à la lecture de notre Président, bravo à ces diplomates ! Ils auront « fait leur travail », même si leur lecteur les aura ignorées. S’il n’y a pas eu de telles notes, la décision finale d’aller à Washington relevait entièrement de ses prérogatives et il en assume les conséquences pour lui et notre pays. Certains thuriféraires se sont donné la rude tâche d’expliquer notre part dans la piètre performance collective à Washington par la politesse légendaire associée à notre auguste caste d’érudits religieux dont fait partie notre Raïs. Le « Merci Monsieur le Président », suite à la gestuelle, aux expressions faciales moqueuses et aux propos méprisants de Monsieur Trump, s’inscrirait donc au chapitre de l’éducation – au sens le plus noble du concept – de notre marabout/général/homme d’État. Mais qu’on me permette ici de paraphraser – peut-être abusivement, j’en conviens – un certain autre général de grande taille : « les États ne font pas dans la politesse. Ils s’affirment et se font respecter, en toutes circonstances, au travers du comportement et des paroles des Hommes d’État qui les incarnent ». Un Homme d’État ne répond pas à une impolitesse – surtout si celle-ci était tout, sauf « diplomatique » – par une telle prévenance en « remerciant » celui qui vient de lui couper la parole comme pour, semble-t-il, le renvoyer à ses chères études ! En certains cas – et celui-là en était certainement un – à défaut d’un ferme : « J’en aurai pour une minute mais je vais finir ce que j’ai à dire, Monsieur le Président, si vous le permettez. J’ai quand même parcouru sept mille kilomètres pour venir ici » ; le silence, un silence même lourd et gênant, était la seule réponse appropriée. « Merci Monsieur le Président ! » ne l’était certainement pas ! Le Président Cyril Ramaphosa dont le pays avait beaucoup plus à perdre s’est permis, pour sa part, l’insinuation de la corruption… dans le bureau ovale ! Qu’avait donc la Mauritanie à perdre, après les mesures déjà prises par Washington dans ses relations avec les pays comme le nôtre, et celles qui devaient suivre le 7 Août ? Une invasion, peut-être ?
Comparer « nos » marabouts
Il y a quelques années, alors que ce qui devait être appelé plus tard la « Décennie » de tous les excès battait son plein, j’avais, à dessein, comparé la probité foncière et le sens de l’État d’un certain marabout à ceux de ses tombeurs ; deux d’entre eux en particulier (1). Remarquablement prémonitoire, n’est-ce pas ? Je ne peux résister, aujourd’hui, à penser à ce que ce même marabout aurait fait ou dit, s’il était encore à la tête de l’État mauritanien en Juillet 2025. Malgré mon admiration pour les qualités du « Père de la Nation », je n’ignore certainement pas la responsabilité historique qui fut la sienne dans l’avènement de ce que j’ai appelé « La Mauritanie des colonels ». Je ne l’oublie pas et l’ai décriée à maintes reprises. Nul besoin donc de me répéter ici.
Je suis convaincu que feu le Président Moktar ould Daddah ne serait jamais tombé dans le piège de se rendre à Washington pour ce genre de rencontre. Sa diplomatie, audacieuse mais aussi subtile et de haute facture lorsqu’il était aux affaires, et les succès éclatants de celle-ci n’en laissent aucun doute. Il aurait compris et accepté les recommandations irrécusables de son conseiller diplomatique et son ministre des Affaires Étrangères se serait sans doute fait l’écho de ces conseils. Mais imaginons quand même Moktar à ce sommet à Washington, et à son tour de parler, toutes autres choses inchangées.
Moktar aurait débuté son exposé face à Monsieur Trump, sans que sa voix ne trahisse le moindre trac, soit dit en passant – et dans un français châtié, s’il vous plaît ! – il aurait dit : « Monsieur le Président, chers collègues et frères africains, mesdames et messieurs, je suis le Président de la République Islamique de Mauritanie – il n’aurait en aucun cas omis l’adjectif « Islamique » si distinctif de notre pays, même à la Maison Blanche, même en Juillet 2025 ! – Je représente ici un grand peuple, un grand pays, fier de son histoire et de sa culture arabo-africaines, qui embrasse pleinement sa position stratégique de trait d’union entre les Afrique sub-saharienne et arabo-berbère […] À bien des égards, la Mauritanie est un pays riche, et je ne pense pas seulement à nos vastes richesses minières et autres […] Monsieur le Président, Je suis ici parce que le peuple mauritanien et moi-même sommes prêts à coopérer d’égal à égal, en concertation étroite avec nos frères africains, dans un partenariat mutuellement bénéfique à toutes les parties… ».
À la question de la journaliste angolaise propulsée soudainement coqueluche du Président Trump, j’imagine tout aussi aisément Moktar répondre ainsi : « Chère Madame journaliste africaine accréditée ici et donc nécessairement bien au fait des préoccupations et priorités de nos États, ainsi que des immenses défis auxquels font face nos peuples, j’osais espérer que votre première question aurait eu trait à ceux-ci. En réponse à celle que vous avez choisi de poser, je dirai que les éminents membres du comité du Prix Nobel sauront sans doute décider au mieux, en leur âme et conscience, selon les bons critères et le processus rigoureux qui guident depuis toujours leurs choix. S’agissant de la paix dont notre monde a tant besoin, j’ajouterai cependant que le peuple mauritanien est solidaire du peuple palestinien, en particulier ses populations qui vivent à Gaza et subissent, au moment même où nous nous retrouvons ici à Washington, un génocide auquel le monde semble indifférent et que certains États rendent possible et même justifient. Nous avons tous vu ces images insoutenables de bébés et d’enfants mourant de faim ou sous les bombes et les balles qui les visaient directement. Il va sans dire que toute personne qui mettra un terme à ce génocide méritera d’être considérée sérieusement pour le Prix Nobel. Voyez-vous, Madame, la paix ne peut cependant pas être utilisée comme un vain mot. On n’y parvient que par la justice, comme le rappelle si bien le célèbre slogan local : « No Justice, No Peace ». En Palestine occupée, la paix, la paix véritable, viendra seulement, par la fondation d’un État indépendant, viable et à l’abri de la prédation permanente des Sionistes. En Afrique centrale, la paix véritable viendra aussi de la justice et de l’équité, en nous attaquant, tous ensemble, davantage aux causes profondes de ce conflit, y compris la convoitise des vastes ressources stratégiques dont regorge le sous-sol de la République Démocratique du Congo. Cette convoitise ne date pas d’hier. Elle est la cause principale des souffrances et du martyr du peuple congolais qui, a tant souffert, lui aussi ». Ce Marabout, paix à son âme, n’était à l’évidence pas à Washington. Son esprit non plus, hélas !
Mais, ont osé rêver – et dire… – certains, si seulement le Président Ghazouani avait, en réponse à l’interruption singulièrement discourtoise de Monsieur Trump, dit plutôt, « Shukran, Seyid er-Raïs ! », cela aurait tout changé ; même si le monde arabe ne semble s’être senti en rien concerné dans cette affaire ! Une lecture sophistiquée et imparable, n’est-ce pas, de ce qui a été un tel gâchis diplomatique ! Elle en dit long aussi sur la crise identitaire permanente de ce pays. Bon, consolons-nous : comparé à un autre général/président à son retour au pays, Ghazouani n’a quand même pas arboré triomphalement la casquette rouge de MAGA pour se mettre en valeur auprès de ses supporters. Étrange, donc, qu’aucun des articles dithyrambiques louant son génie politique et diplomatique qui, comme par hasard, ont proliféré ces dernières semaines, ne mentionne ce détail, somme toute remarquable...
Professeur Boubacar N’Diaye
NOTE
(1) : Voir « Re-lire Moktar : Le Marabout et les Co(ns)lonels ». https://lecalame.info/?q=node/6349