Passions d’un engagement (73) : La nouvelle tribu politique (d) Par Ahmed Salem Ould El Mokhtar (Cheddad)

26 August, 2025 - 10:08

Mon flottement politique fut doublé d’un flottement professionnel. C’était une situation inconfortable. Depuis mon engagement dans le mouvement scolaire, je me comportais comme un professionnel de la vie politique. Ce sentiment de professionnalisme politique sera renforcé par l’engagement intégral dans le MND. J’avais cessé d’avoir toute vie privée, personnelle ou familiale.
 

Marge de liberté au quotidien Echaab
Mon premier emploi au quotidien officiel Echaab atténua un tout petit peu mes ardeurs de professionnel de la politique. Pendant plusieurs années, j’étais dans l’obligation de me plier à une discipline souvent exigée par un emploi régulier. D’ailleurs j’avais constaté que l’activité de presse, la presse écrite notamment, contrairement à bien d’autres, était moins exigeante en matière de ponctualité et de présence régulière au lieu de travail. Une bonne partie du travail de presse se fait souvent à la maison et hors du bureau réservé à cet effet. Etait-ce peut-être une raison de plus qui pourrait expliquer en partie son choix par moi, comme première activité professionnelle ?
 

Proposition de bibliothécaire ratée
Pourtant je me rappelle qu’un parent et ami m’avait proposé un emploi comme gérant d’une grande bibliothèque dans un important établissement public d’enseignement. Il servait comme technicien dans cet établissement. Il me disait que son directeur lui avait confié la tâche de lui chercher quelqu’un pour ce poste. Je lui avais donné mon accord. Il m’avait demandé juste le temps d’informer son patron. Le parent, connu pour son grand attachement à moi dans l’enfance, n’arrivait pas à dissimuler son enthousiasme pour cet emploi qui pourrait nous réunir de nouveau. Pour ma part, je partageais le même enthousiasme avec lui. Intérieurement, je me disais que ce sera l’occasion pour moi de reprendre mon enseignement en vue de mener éventuellement des études supérieures. Comme d’anciens chefs révolutionnaires, je profiterais de cette situation de bibliothécaire pour renouer avec le livre scolaire. Un rendez-vous fut pris pour m’informer de l’avis du directeur. Mon ami pariait que cet avis sera sûrement positif. Comme prévu j’étais le voir au rendez-vous. Je l’avais trouvé mais, cette fois-ci, sans son enthousiasme. La tristesse se lisait sur son visage. Je compris la suite. Il m’informa avec difficulté que son directeur n’avait pas cautionné son choix pour moi. Il avait préféré confier le poste en question à une étrangère, une maghrébine. Occasion donc ratée pour moi.
 

L’ingratitude à l’égard d’une généreuse communauté
En réalité, mon malheur à moi est le fait d’appartenir à une communauté de parents que certains s’arrangent toujours à tout prendre avec eux tout en se gardant de ne jamais leur rendre la moindre contrepartie palpable.
 

« Le cadre moyen »
Une autre fois, un autre ami, un vrai lui aussi, se plaignait de me voir sans emploi. Depuis peu de temps il fut nommé à la tête d’une grande institution étatique. L’institution en question faisait l’objet de fortes pressions de la part de ses bailleurs extérieurs. Ils exigeaient du gouvernement de procéder à une compression rapide pour presque la moitié de son personnel. On lui interdisait en conséquence d’engager la moindre nouvelle embauche. En dépit de tout cela, mettant sa fonction en jeu, il procéda à mon recrutement.
C’était une mesure discrète. Dans la liste de pointage, prenant probablement en considération mon DEUG en anglais, j’étais le seul à figurer sous la fonction « cadre moyen ». Pourtant la plupart des hautes fonctions de l’institution étaient occupées par des « cadres supérieurs » sans aucun diplôme, aucune référence scolaire « même pas le CEPE !», s’étonnera plus tard un nouveau chef de l’institution.

Chaleureux accueil de la part d’un adversaire idéologique
Ce dernier remplaça un autre grand boss, un cadre de grande valeur, qui malheureusement décéda deux mois après sa nomination. Je ne peux oublier le haut degré de considération et de respect avec lequel il m’avait reçu, à peine 24 heures, avant son décès. Sa disparition constituait une grande perte pour tout le pays.
Le nouveau patron, pourtant issu d’un courant idéologique farouchement adversaire de ma sensibilité politique le MND, me reçut à son tour comme un frère dans son bureau lorsque je lui avais rendu visite après sa nomination. Pensant à ce passé plutôt inamical, j’avais beaucoup hésité avant de venir le voir. L’idée de déguerpir avant qu’il me découvre et se débarrasser de moi d’une façon indigne ne cessait de m’effleurer l’esprit. Je soupçonnais qu’il ne connaissait pas mon visage, puisqu’on n’avait jamais partagé, ni les bancs ni mêmes les rues de Nouakchott. Il était déjà étudiant à l’extérieur lorsque j’étais encore élève au secondaire.
 

Rencontre de noms de guerre
Seulement, comme je m’étais distingué en tant que meneur au niveau du mouvement scolaire, j’étais plus que sûr qu’il devait connaître au moins mon nom public, « mon nom de guerre: Cheddad ». Exactement comme moi, j’avais connu son nom à lui, son prestigieux nom, qui était souvent cité en deuxième position dans la hiérarchie de sa sensibilité politique. A la tête de son mouvement, il secondait une sommité intellectuelle de grande valeur. Ce dernier fut nommé gouverneur du Trarza au lendemain du coup d’Etat du 10 juillet 1978. Nos parents se souviennent toujours de sa sagesse et sa droiture dans le règlement d’un litige foncier qui les avaient opposés à une autre communauté.
 

(À suivre)