Dialogue en gestation : Sur quoi doit-on plancher ?

20 March, 2025 - 15:01

La classe politique mauritanienne va s’engager, sous peu, dans un dialogue politique que le président de la République voudrait « inclusif », n’excluant aucun sujet. Belle intention ! Depuis que l’annonce en a été faite au détour d’un iftar, le landerneau politique s’agite. Tous ses acteurs, de la majorité comme de l’opposition, y vontchacun de sa petite musique, saluant tous l’« idée géniale » du président-marabout. Comme si ce dialogue pouvait être un bâton magique capable de « régler tous les problèmes du pays et les questions nationales ». Mais on entend bien ici le caractère fourre-tout de ces formules :les problèmes, au pays, il y en a à boire et à manger.

Presque pour tous, le dialogue est un principe, un outil indispensable, voire efficace, en démocratie. Force est pourtant de reconnaître qu’il n’est pas une sinécure, tous les problèmes ne pouvant y être régler en bloc, dans la mesure ou les différents camps en présence n’ont pas les mêmes agendas ni la même vision du présent et de l’avenir du pays. En Mauritanie, les citoyens ne vivent quasiment plus ensemble depuis le début des années 80. Et, tant que les uns et autres n’accepteront pas leur devoir de vivre ensemble, la communauté de leur destin,et la réalité de ce qu’aucun n’est né meilleur que l’autre pour diriger ou décider de la vie ou de la mort de son concitoyen, les dialogues ne changeront rien. Malgré cette évidence, on décèle, à écouter et lire les déclarations des uns et des autres, comme un optimisme béat. Dans leur majorité, ils se disent contents d’aller à cette rencontre, de s’y exprimer, de capter la caméra et s’en réjouir devant madame et les enfants…

 

Aucun tabou

 

Mais le dialogue ne saurait résoudre le moindre problème tant que les interlocuteurs ne feront pas preuve de sincérité et d’honnêteté intellectuelle. Tant que les uns et les autres n’auront pas compris qu’on ne s’y présente pas pour occuper tout simplement un fauteuil au Palais des congrès mais parce qu’on a atteint un certain niveau de responsabilité, pour y défendre, sans parti pris, une vision de son pays ; non pas pour fustiger ceux qui ne parlent pas la même langue que soi et ne pensent pas comme soi. Ici se pose le sens de la responsabilité, de la tolérance et du respect, conditions sine qua non pour un débat franc et sincère. On doit débattre de toutes les questions, même celles que d’aucuns trouvent « dérangeantes ». On a souvent entendu dire, dans les dialogues précédents, que les forces armées et de sécurité  étaient des sujets tabous, comme étrangers aux autres questions nationales. Une chasse gardée, en somme ? 

Alors, de quoi va-t-on donc parler, en ce dialogue toujours en gestation ? Dans son esquisse de feuille de route, le président de la République a cité certains thèmes. D’abord, l’unité nationale. C’est devenu comme une arlésienne. Tous les camps en parlent, pouvoir et opposition. Des ateliers, séminaires, colloques, etc., y ont été consacrés depuis des années, sans que nul neprenne la peine de nous révéler le contenu de ce vocable. Certains mauritaniens jurent en conséquence qu’il n’y a aucun problème d’unité nationale, juste de « « la mauvaise gouvernance ». Allez savoir !

Toujours est-il que ce thème s’est imposé suite aux douloureux évènements d’Avril 1989 et constitue, depuis, comme une pomme de discorde entre les Mauritaniens. Les pouvoirs qui se sont succédés depuis Ould Taya sous le règne duquel ces outrances furent commises peinent à en cicatriser les plaies, les tentatives en ce sens se révélant toujours des pis-aller, arrangements à la va-vite, compromissions, pour ne pas dire leurres. En prenant le pouvoir en Août 2008, alors que les Mauritaniens espéraient, après une élection présidentielle jugée transparente et démocratique, qu’il allait apporter des solutions concertées et consensuelles, Ould Abdel Aziz freina l’élan en proposant de régler unilatéralement le problème : demande de pardon au nom du peuple lors de la Prière de l’Absent à Kaédi, octroi d’« aides » aux ayants droit des victimes et rescapés, promulgation du 25 Mars en Journée nationale de la Réconciliation…

On connaît la suite : associations de défense des victimes plongeant dans la plus grave crise qu’elles n’aient jamais connue, insultes, invectives, dénonciations, etc., tandis que les autres composantes de notre nation assistaient à l’affligeant spectacle sans broncher ni venir au secours, certains même n’hésitant pas à applaudir… Dans ces conditions, qui pouvait prétendre contribuer à résoudre le problème du « passif humanitaire », un terme à peine défini par MOAA et que certains continuent à nier ?Depuis son arrivée au pouvoir en 2019, l’actuel président Mohamed Cheikh El Ghazouani tente à son tour de régler – mais lui de manière « consensuelle », dit-il – cette lourde dette qui constitue, comme l’esclavage, une épine dans les pieds de l’unité nationale. 

 

Eviter la politique de l’autruche

 

Six années se sont écoulées sans que pointe la moindre solution. Certains accusent la diaspora de placer trop haut la barre, d’autres craignent de voir les indemnisations privilégiés, au détriment d’une justice transitionnelle à la mauritanienne. Au départ de l’ère Ghazouani, le dossier fut traité au Palais mais il a fini par atterrir au commissariat des droits de l’Homme, les associations qui courent derrière s’en trouvent parfois dépitées, avec le sentiment d’avoir à affronter de gros bâtons dans les roues… Certains leaders politiques et associations prédisaient qu’il ne pouvait y avoir de solution avec seulement les associations de défense, qu’il fallait écouter toutes les victimes et tous ceux qui défendent, de tous côtés, le dossier. Bref, la question de l’unité nationale exige un vrai compromis. On ne peut continuer à pratiquer la politique de l’autruche, il faut chercher avec sérieux et rigueur des solutions aux problèmes qui se posent au pays. Avec, bien évidemment, la ferme conviction de les trouver. On se rappelle ici que le président Messaoud ould Boulkheïr avait, il y a quelques années, convié à un dialogue sous le thème : un compromis national. On se souvient également de celui prêché par l’UFP auquel le pacte signé avec l’INSAF et le RFD ressemblerait beaucoup…mais il a été rejeté par la majorité de l’opposition. Bien difficile de secouer notre mammouth national !

Autre solution préconisée par le président Ghazouani : la mise en place d’une école républicaine, énième réforme du système éducatif poursuivant le but de mettre tous les enfants mauritaniens dans le même bateau, avec la langue arabe en socle ou ciment, devenant langue nationale et d’enseignement des sciences et techniques. Une intention peut être louable mais contredite par les faits : cela fait belle lurette que les enfants des pauvres et ceux des nantis ne fréquentent pas la même école, les mêmes établissements, les mêmes airs de jeux, les mêmes moyens de transport.

La réforme a suscité de surcroît une levée de boucliers des parents d’élèves pulaar, soninké et wolof qui dénoncent la mainmise de l’arabe et réclament d’abord l’officialisation de leur langue respective et l’introduction de toutes dans la nouvelle école républicaine. Pour le président de l’AJD/MR coutumier des dialogues, Bâ Mamadou Bocar, le pouvoir prend toujours des mesures graves à la veille de ces rencontrespolitiques. La loi de la réforme de l’éducation, tout comme celle sur les partis politiques et la Journée nationale de la diversité, auraient dû attendre le dialogue pour être discutées par tous les Mauritaniens… Pourquoi avoir choisi de mettre ceux-ci devant le fait accompli ?

L’autre volet de l’unité nationale reste la question de l’esclavage… ou de ses « séquelles », c’est selon. Certes, il y a eu des avancées assez significatives dans l’arsenal juridique à son encontre mais les associations de défense de la communauté haratine ne cessent de dénoncer des pratiques esclavagistes, les lenteurs dans la justice, l’aide judiciaire « approximative » pour ne pas dire défaillante, les injustices et la marginalisation dont ses membres sont victimes.

Dans ces conditions, le pouvoir peut-il réussir un dialogue, inclusif, franc et sincère ? Le système en place et ses soutiens peuvent-ils se présenter à un tel rendez-vous sans reconnaître et dénoncer les injustices et inégalités partout et à tous les niveaux trop criantes, où vivent un grand nombre de leurs concitoyens ? Se taire, n’est-ce pas se compromettre ? Espérons en tout cas que le dialogue en gestation saura éviter les écueils sur lesquels ont buté tous leurs prédécesseurs, que tous ses acteurs feront preuve de maturité et de sagesse, et que les débats seront à la hauteur des attentes des Mauritaniens. Les défis sont en effet énormes, même si certains faucons s’entêtent à vouloir faire croire au peuple que le pays baigne dans l’huile, le gaz et le pétrole…singulièrement trop volatiles, au demeurant.

 

                                     Dalay Lam