
« Quand les baleines se battent, les écrevisses ont le dos cassé. » — Proverbe coréen
Le procès de Mohamed Ould Abdel Aziz ne manque pas de soulever de vives réactions, souvent excessives ou feutrées. Mais dans les coulisses de cette affaire, une question persiste : pourquoi se concentrer uniquement sur lui ? Le dossier décennal qui le concerne le place au centre de l’attention, alors que d’autres figures, responsables dans les gouvernements de son époque et souvent proches du pouvoir actuel, restent absentes de la scène judiciaire. Cela soulève un point crucial : ce procès peut-il vraiment être perçu comme un acte de justice, ou est-il un règlement de comptes politique, une action symbolique sans portée réelle ? Ne serait-ce pas qu’un règlement de comptes politique, un procès à sens unique, où la figure d’Aziz sert de bouc émissaire pour les maux plus profonds d’un système ? Ou est-ce un véritable tournant pour la justice en Mauritanie ?
Car il est impossible d’ignorer l’importance de ces autres figures qui, elles aussi, ont joué un rôle dans l’édifice politico-économique de la Mauritanie sous Aziz. Les hommes d’affaires et financiers qui prospéraient parallèlement à son ascension et qui continuent aujourd’hui d’influencer les rouages du pouvoir posent la question d’une justice réellement impartiale. Si les complicités de son entourage étaient également mises en lumière, on assisterait à un véritable « Procès de Moscou » mauritanien, avec des noms qui resurgiraient parmi les alliés d’hier, désormais dans les hautes sphères du gouvernement actuel. Loin d’être une simple vengeance personnelle, ce procès pourrait bien ne concerner qu’une partie du tableau, laissant intacte une structure de pouvoir qui, peut-être, pourrait avoir intérêt à voir certains pans de l’histoire se taire.
Quête de vérité ou masque ?
Le procès d’Ould Abdel Aziz, cet homme qui, tout en dirigeant le pays, a amassé une fortune colossale, est-il une quête de vérité ou un masque dissimulant les véritables enjeux de la justice mauritanienne ? D’un côté, la nécessité d’un procès symbolique pour montrer aux Mauritaniens que l’impunité ne règne plus ; de l’autre, un système qui, à travers ce procès, pourrait tout simplement préserver l’essentiel de ses intérêts. Il est indéniable que sous son régime, des avancées ont eu lieu, mais elles ont été largement éclipsées par les inégalités creusées et la précarité dans laquelle une grande partie de la population se trouve aujourd’hui. Le paradoxe d’une école ouverte, mais uniquement pour une élite triée sur le volet, est le reflet de ces disparités.
Mohamed Ould Abdel Aziz, -que je n’ai pas jugé utile d’écouter à Bordeaux-, n’est certes pas un héros. Il fait partie de ceux qui ont affaibli la Mauritanie. Cependant, et c’est un point clé, il n’a pas agi seul. Son régime a bénéficié à de nombreux complices, des hommes de l’ombre qui ont validé et profité des dérives économiques. Loin d’être un acteur isolé, Ould Abdel Aziz a été à la tête d’un système qui semble vouloir perdurer, malgré ses contradictions. Si ce procès est véritablement celui de la justice et de la transparence, pourquoi n’entend-on pas d’autres voix ? Pourquoi ceux qui auraient partagé son pouvoir et sa richesse ne sont-ils pas également mis en cause ?
La question demeure : ce procès marque-t-il un réel tournant pour la justice en Mauritanie, ou est-ce un simple théâtre politique destiné à masquer les véritables enjeux qui sous-tendent cette affaire ?
Souleymane Sidibé
Analyste politique