Passions d’enfance : avant de tout oublier (4)/Par Ahmed Salem Ould El Mokhtar (Cheddad)

6 December, 2022 - 12:32

Une périlleuse aventure 
Meyloud était loin, lorsque son fils, Sid et moi, nous avons failli disparaître pour de bon dans les eaux du fleuve Sénégal. C’était en 1970. J’étais élève au lycée de Rosso. Mon ami Sid avait l’habitude de me rendre visite quand il était de passage à Rosso. Une fois on est allé nous promener au bord du fleuve. C’était un après-midi. Nous avions dépassé le débarcadère du bac, jusqu’au quai, à la corniche, réservé au débarquement des marchandises en provenance de Dakar. Rosso était menacé par une nouvelle inondation. La dernière grande inondation datait de 1951. Sur le quai on peut boire à la main l’eau du fleuve.
Durant la période de la décrue, le niveau de l’eau descend au plus bas, parfois jusqu’à plusieurs mètres au-dessous du quai. Un vent frais souffle sur la côte. Le père d’église de Rosso, un jeune italien, ami à moi pêche à la canne. Il possédait une riche bibliothèque. Il me prête souvent des livres de littérature générale. Je reviendrai sur son sujet. Une fois il a lancé son filet assez loin.
Le courant d’eau était très puissant ; sa force coupa la tête du filet. Le signal rouge du filet fut emporté par le courant. Une concurrence folle oppose Sid et moi en matière de natation dans nos marigots de Rkiz. On n’a jamais posé pied dans les eaux du fleuve Sénégal, sauf pour regagner une pirogue en cas de traversée du fleuve dans un sens ou dans un autre. Je le regardai pour lui dire: « personne ne peut se permettre de récupérer ce signal ! » Il me répondit: « personne ! »En un clin d’œil je me déshabillai et je bondis dans l’eau. Sid me suivit immédiatement. À l’allée, on était emporté par le courant d’eau.
Nous planons sans aucun effort. Sur le quai une foule se constitue pour suivre notre aventure. On apprendra après que même pour les pêcheurs professionnels, l’issue de cette aventure ne pouvait être que fatale pour nous. « Le soir approchait, le soleil déclinait… », disait Victor Hugo dans une célèbre description d’un orage en préparation. On ne sait, vraiment pas, si « le ciel était magnifique » pour compléter Victor Hugo. Depuis qu’on a quitté le quai, une heure s’était écoulée. On s’approche des palmiers situés au niveau de la courbe du fleuve à l’ouest de Rosso Sénégal. Je suis à peine à deux mètres du signal. Je décidai déjà de me jeter sur lui. Brusquement la surface de l’eau, située juste dans l’espace qui me sépare du signal, fut brusquement agitée, comme secouée par un Tsunami géant.
En l’espace de quelques secondes, j’eus l’impression d’avoir aperçu la queue énorme d’un super gros poisson. Un frisson de panique me traversa. Je tournai la tête vers Sid, à deux mètres de moi. Il me regarda, attendant que je lui dise quelque chose. Je décidai de ne rien lui dire ; peut-être qu’il n’avait rien vu. Je retournai la tête rapidement pour voir que la surface du fleuve avait repris sa forme normale. Je conclus que le monstre, si monstre il y a, prit peur et s’éloigna. J’exécutai ma décision de me lancer vers le signal. Ce que je fis.

 

 

Le soleil était à trois mètres de son coucher. On voulait retourner. C’était pratiquement impossible: une brassée devant et le courant d’eau nous ramena à deux brassées en arrière. Après des efforts gigantesques, on était épuisé. Il nous restait la moitié de la distance. Intérieurement, je me disais que nous sommes perdus. Une idée me vint alors à l’esprit: je propose à Sid d’évoluer ensemble à l’ouest du quai afin de casser l’impétuosité du courant. Ce que nous fîmes et ce qui réussit pour nous. Le soleil disparut au moment où nous remontions sur le quai. Accueillis en héros par une nombreuse foule, nous remettons son signal au Toubab, qui en réalité, gâché, devint inutile ; il me félicita et me donna une poignée de pièces de monnaie. Ce n’était pas ce qu’on cherchait. Notre but était de mettre à l’épreuve nos talents de grands nageurs. Le père d’église avait l’habitude de distribuer la monnaie aux enfants Talibés (élèves coraniques) souvent nombreux sur le quai.
Dans un silence de marbre, nous reprenons le chemin de retour en ville. Le vent glacial souffle toujours, renforçant notre angoisse intérieure. Un quart d’heure après, je rompis le silence. Très hésitant, j’ai regardé vers Sid pour lui dire: « Toi, est-ce que tu as vu ce que j’ai vu ?! » J’hésite parce que réellement je doute de ce que j’ai vu. C’était si rapide comme un éclair. Sid, le visage, légèrement agité et les mots peinant à sortir de sa bouche, était connu pourtant pour son courage, me regarda et me dit: « Et toi est-ce que tu as vu ce que moi j’ai vu ?! ». On se tut, pétrifiés par ce bref échange. On sombra de nouveau dans notre épais silence.
Au cinéma, je réaliserai plus tard que ce que nous avons vu était bel et bien la queue d’une baleine ou tout au moins d’un baleineau, probablement égaré dans les eaux douces. Sur le quai, les pêcheurs nous ont informés que les poissons de la mer s’aventurent dans cette période des grandes crues dans les eaux du fleuve. Un vif sentiment de peur me traversa à chaque fois que je perçois cette image de queue de baleine émergeant de l’eau, sous forme d’un V énorme, au cinéma ou à la télévision. Deux décennies après quelqu’un m’informa que Sid serait mort noyé dans le marigot de Laawaija. Je répondis immédiatement que ce n’est pas possible: « Ma conviction est qu’après notre aventure de 1970, ni Sid, ni moi, aucun de nous ne mourra plus de noyade ! »
Personnellement je serais noyé dans les eaux de l’océan du côté de la plage de Nouakchott, où j’étais si fréquent après, si je n’ai pas vécu l’aventure de Rosso. Je suis sûr que ce serait également le cas pour Sid. La noyade de Sid fut vite démentie.

(À suivre)