Les portes du non-retour/Par Mussa Sallah

20 October, 2022 - 01:37

C’est à partir de la nuit du 20 au 21 Septembre 2022 que ma perception de l'immigration clandestine a commencé sa dramatique mutation. Aucune visualisation des nombreux bulletins d'informations sur les media du Globe n’est comparable aux sensations réelles sur le terrain. Manque de sommeil, manque de direction, aucune certitude de lendemain meilleur, dėboussolement en mer, arnaques à n’en plus finir... Telles sont les dures et cruelles réalités des fils et filles d'Afrique qui s'embarquent en ces aventures de non-retour. Les personnes que j’ai interrogées au surlendemain de cette fameuse nuit m’ont demandé de taire leur identité afin de protéger leur vie.

En provenance de la Gambie et passant par le Sénégal, me voici à Nouakchott le 23 Septembre aux environs de midi, empêtré dans les mailles impitoyables d'une société de transport dénommé « El Ghadicya pour le transport des voyageurs de la Mauritanie au Maroc ». Eh oui, les fautes d'orthographe sont réellement inscrites telles quelles sur le reçu de cinquante mille ouguiyas que l'individu derrière le guichet me tend, après avoir consulté mon passeport sénégalais, pour mon transport vers le royaume chérifien. Partis comme prévu aux environs de 18 h, nous entamons le voyage pour atteindre la frontière tard le soir et y dormir à la belle étoile. Après la prière de l’aube, nous voici devant le poste de police mauritanien.

 

Refoulé à la frontière

Nous y présentons nos documents qui se voient rapidement cachetés. Mais une fois devant les autorités marocaines, tout bascule vers le pire. Mis à l’écart une bonne demi-heure et retenu à plus de deux cents mètres de la voiture, je vois tous les passagers autorisés à entrer au Maroc, alors que j’en suis interdit, en dépit de toutes les justifications fournies en tant que journaliste freelance occupé à un reportage sur l'immigration clandestine, avec l’objectif principal de proposer des solutions d'emplois numériques aux migrants. Le chauffeur fait débarquer mes plus de huit valises, sacs et vélo et m’annonce sèchement qu'il va continuer son parcours sans moi. Sans même pouvoir négocier le remboursement du service inaccompli, je reçois des instructions strictes de me tenir à distance de la voiture. Ceux qui ont déchargé mes bagages ont même l'audace de me réclamer une somme pour cela mais je refuse catégoriquement de les payer.

Les évènements se bousculent à la vitesse grand V et me voilà dans un taxi loué pour me transporter vers l'auberge où mon séjour est facturé quatre mille ouguiyas la nuit. Ma chambre ne dispose que d’une seule lampe qui éclaire à peine, les prises de courant ne fonctionnent pas et l'eau pour se doucher me coûte cinq cents ouguiyas par seau. Je vis, une semaine entière, le pire calvaire de ma vie, écoutant les nombreuses histoires qui me semblent être toujours le même éternel cauchemar. J’apprends que les Sénégalais qui se rendent au Maroc pour la première fois sont censés prendre un avion : ce serait la cause de mon refoulement…

 

Melting pot

Quelques jours plus tard, je retourne au poste mauritanien pour y recharger mon iphone et ma tablette. J’y rencontre le chauffeur qui m'a débarqué, il me sourit sans pitié, je le préviens que je vais porter plainte, les policiers m'ordonnent alors de quitter immédiatement le poste. Furieux et tension artérielle à plein régime, je me rends au rendez-vous des refoulés, un restaurant situé dans le complexe de l'auberge. Une migrante me raconte comment un passeur l'a arnaqué de cent vingt mille FCFA, lui promettant de lui faire passer la frontière. En vacances, une autre venue visiter son mari au Maroc s’est vue comme moi refoulée. Ayant surpassé leur séjour de quatre-vingt-dix jours en Mauritanie, cinq personnes se plaignent du non-renouvellement de leur visa, en dépit de la présentation d’un contrat de travail dans un centre marocain, et se voient obligées de rentrer au Sénégal avec leurs frustrations...

Le soir, alors que je retourne au poste de police pour charger mes appareils, je m’en vois totalement refusé l’accès car, me dit-on, des migrants y auraient volé des batteries de téléphone la nuit précédente. Le lendemain au petit déjeuner, les policiers débarquent au restaurant et menacent d’expulser un des employés. Il est soupçonné d’avoir indiqué un passage clandestin à un groupe de migrants qui seraient finalement tombés sur une patrouille frontalière. Puis je discute avec des étudiants de différentes nationalités en vaine quête de solutions, depuis des mois qu'ils tentent à maintes reprises de traverser le filet.

Le « meltingpot » à la frontière s'accentue de jour en jour durant la semaine. Des trafiquants sans cœur ni humanité aucune soutirent le dernier des sous aux migrants, les contraignant à lancer, dans leurs cercles respectifs d'amis et de famille, des appels WhatsApp et Messenger pour qu’on leur transfère de l'argent. Me voilà donc pensif. Toute une montagne de questions à tenter de cerner comment cette « traite » dérobant au continent ses cerveaux et de ses précieuses ressources humaines précieuses peut-elle continuer à se répandre comme un cancer sans cure aucune. Où passent donc les millions d'euros que l'Union européenne ne cesse de déverser pour encourager les migrants à demeurer chez eux et participer activement au développement de leur pays respectif ? La Chine qui vient de promulguer des lois visant à rajeunir sa population n'est-elle pas jalouse de nos jeunes que nous bazardons sans aucune vergogne ? À quand une émigration légalisée comme à Hong-Kong où les jeunes manifestants se voient offrir des passeports britanniques pour venir contribuer positivement en Albion brexitée?

 

 Mussa Sallah