Le Monstre mauritanien:​​​​​​​ Chronique d'un pillage annoncé

8 September, 2026 - 23:59

Durant des milliers d'années, l'océan Atlantique a vécu au large de nos côtes selon un ordre que rien ne semblait pouvoir défaire. Les vagues, les marées et les saisons y composaient une partition immuable. Tout le long du littoral mauritanien, l'upwelling — ce prodige de courants froids remontant des profondeurs pour ensemencer la surface — nourrissait l'une des chaînes alimentaires les plus fécondes de la planète. Des poissons venus des quatre coins de l'océan convergeaient vers ces eaux comme vers une terre promise : les thons dans leurs grandes migrations, les courbines par bancs entiers, les mulets dont les nuages argentés obscurcissaient les fonds, les sardinelles innombrables qui faisaient vivre tout ce qui nage, tout ce qui vole, tout ce qui plonge. Ils venaient s'y réfugier, s'y nourrir, s'y reproduire. La Mauritanie n'était pas seulement riche en poissons ; elle était l'une des matrices de l'océan.

 

C'était compter sans le monstre.

Il n'est pas sorti des abysses, celui-là. Il est sorti du désert. Il ne possède ni tentacules ni mâchoires démesurées — simplement des filets sans fin, des licences distribuées comme des poignées de dattes, et un appétit que rien ne rassasie. Le monstre, c'est nous. Le Mauritanien, qui a reçu en héritage l'un des garde-manger les plus généreux du monde, et qui a réussi ce tour de force remarquable : vider en quelques décennies ce que la nature avait mis des millénaires à remplir. Il faut lui reconnaître ce talent. D'autres civilisations ont bâti des cathédrales, des bibliothèques, des empires. Nous, nous avons bâti le silence sous l'eau.

Le constat que plus personne ne conteste

Interrogez qui vous voudrez. Le pêcheur sportif qui fouette l'écume d'Arkeiss depuis des heures sans une touche, là où son père ne savait plus où donner de la canne. Le surfcaster qui rentre bredouille de plages jadis miraculeuses. Le piroguier qui doit pousser toujours plus loin, brûler toujours plus de carburant, risquer toujours plus sa vie pour ramener toujours moins. L'armateur qui regarde ses comptes s'enfoncer dans le rouge. Tous tiennent le même discours, et c'est peut-être la seule unanimité nationale que nous ayons su produire : il n'y a plus de poisson.

Le signal le plus cruel ne vient d'ailleurs pas de nous, mais des autres. Des flottes étrangères, qui avaient traversé des océans entiers pour venir puiser dans nos eaux, commencent à plier bagage. Non par vertu écologique soudaine — n'exagérons pas leur conversion — mais pour une raison autrement plus implacable : ce n'est plus rentable. Quand même les prédateurs industriels, ces machines à ratisser les fonds, jugent qu'il ne reste plus assez à prendre pour couvrir leurs frais, c'est que le pillage a atteint son terme logique. On ne déserte pas un festin. On déserte une table vide.

Les prédateurs venus d'ailleurs

Mais le monstre ne travaille pas seul. Il a ouvert grand les portes, et par ces portes sont entrés des convives d'un genre particulier. Chinois, Turcs, Égyptiens et tant d'autres — des flottes venues de loin, pour qui la Mauritanie n'est ni une patrie, ni un héritage, ni un avenir. Juste un gisement. On ne peut décemment pas leur demander un attachement patriotique à des eaux qui ne sont pas les leurs, ni une conscience écologique pour des ressources dont ils ne verront jamais l'agonie de près. Ils sont venus avec un objectif d'une clarté limpide : prélever le maximum, au moindre coût, le plus vite possible.

Et il faut leur reconnaître un savoir-faire consommé. Rompus aux mécaniques de la corruption, ils en connaissent chaque rouage, chaque faille, chaque guichet complaisant. Ils savent à quelle porte frapper, quelle main serrer, quel silence acheter. Ils exploitent nos faiblesses institutionnelles avec la même méthode qu'ils exploitent nos fonds marins — systématiquement, industriellement, jusqu'à épuisement. Et le jour où il ne restera plus rien, ils lèveront l'ancre sans un regard en arrière, sans le moindre scrupule, vers d'autres eaux à vider, laissant derrière eux un désert liquide qui répondra enfin au désert de sable. Eux repartiront. Nous, nous resterons — face à ce vide. C'est bien pourquoi le devoir de veiller sur cette richesse ne peut incomber qu'à nous. Personne ne protégera à notre place ce que nous seuls avons vocation à transmettre.

Les usines qui broient la mer

Et puis il y a cette invention dont le cynisme force presque l'admiration : les usines de farine de poisson. Le principe en est d'une simplicité biblique — prendre du poisson vivant, le broyer, le réduire en poudre, et expédier cette poudre nourrir les élevages d'autres continents. Le génie de la chose, c'est qu'elle abolit toutes les questions. Quelle espèce ? Peu importe. Quelle taille ? Aucune importance. Juvéniles qui n'ont jamais eu le temps de se reproduire, espèces protégées, poissons nobles ou fourrage — tout entre dans la machine, tout ressort en farine. Le broyeur ne trie pas, le broyeur broie.

Ces usines sont une double catastrophe. Écologique d'abord : elles polluent l'air et les côtes qui les entourent, empestent des quartiers entiers, rejettent leurs effluents dans cette mer même qu'elles vident. Halieutique ensuite, et surtout : en transformant indistinctement tout ce qui nage en poudre d'exportation, elles ont industrialisé la destruction, court-circuité tout espoir de renouvellement, et transformé le patrimoine d'un peuple en aliment pour poissons d'élevage étrangers. On aura rarement vu un pays organiser avec autant d'efficacité la liquidation de son propre garde-manger pour remplir celui des autres.

L'océan comme décharge

Et comme si l'épuisement ne suffisait pas, nous avons ajouté l'outrage à la spoliation. Nos côtes sont devenues un cimetière flottant. Des filets perdus, abandonnés, arrachés, dérivent au gré des courants comme des linceuls invisibles. On les appelle les filets fantômes, et le nom est juste : ils continuent de tuer longtemps après que leurs propriétaires les ont oubliés. Ils étranglent les tortues marines qui remontent respirer. Ils noient les dauphins. Ils mutilent tout ce qui a besoin de surface et d'air, tout ce qui vit et qui, pour vivre, doit pouvoir remonter.

Et aux filets s'ajoute tout le reste. Les déchets arrivent de deux fronts, comme dans une guerre bien coordonnée. De la terre d'abord : chaque week-end, les plages se couvrent de familles, et chaque week-end les familles repartent en laissant derrière elles bouteilles en plastique, sacs, emballages, restes de toutes sortes — offrandes dérisoires que la marée emporte consciencieusement vers le large. De la mer ensuite : les navires eux-mêmes jettent par-dessus bord cordages, bidons, huiles et détritus, comme si l'immensité de l'océan garantissait l'impunité de l'outrage. Entre ce qui descend des plages et ce qui tombe des ponts, nous avons réussi à transformer l'un des littoraux les plus majestueux du monde en une véritable poubelle à ciel ouvert. La mer digère nos déchets avec une patience de condamnée, mais elle rend les corps sur nos plages, comme autant d'accusations muettes que nous enjambons sans les voir.

Le repos biologique, cette fiction administrative

Il existe pourtant, sur le papier, des garde-fous. Des périodes de repos biologique, censées offrir aux espèces une trêve pour se reproduire, pour reconstituer ce que nous prélevons. Sur le papier, disais-je — car c'est bien là que ces mesures vivent leur vie la plus intense : sur le papier. Dans l'eau, la réalité est autre. Les pauses ne sont pas respectées, ou si peu. Les contrôles se contournent, les regards se détournent, et la corruption fait le reste, huilant les rouages de la pagaille avec une efficacité que l'on aimerait voir appliquée à la protection de la ressource. Nous avons inventé un système admirable : des lois pour la conscience, des passe-droits pour la pratique. Le poisson, lui, ne connaît pas nos subtilités juridiques. Il sait seulement qu'on ne le laisse même plus se reproduire en paix.

Le paradoxe mauritanien

Et au milieu de ce naufrage organisé, il fallait bien une absurdité de plus pour parfaire le tableau. La voici : pendant que les chalutiers étrangers ratissent et que les broyeurs tournent jour et nuit, c'est au pêcheur amateur, au pêcheur traditionnel — le seul dont le prélèvement est dérisoire et l'attachement sincère — que l'on met des bâtons dans les roues. Les zones de pêche se ferment une à une, les accès se verrouillent, se compliquent, se grillagent. On fait tout pour décourager celui qui voudrait simplement prendre plaisir à sortir un poisson de l'eau, le ramener chez lui, le partager avec sa famille et ses voisins — ce geste immémorial qui est peut-être le rapport le plus sain qu'un homme puisse entretenir avec la mer. Lui, on le bloque. Les autres, on les accueille.

Le résultat de cette politique à l'envers se lit sur les étals : les marchés de poisson sont quasi vides, et ce qui s'y trouve encore atteint des prix qui feraient rougir les poissonneries européennes. Dans un pays réputé parmi les plus poissonneux du monde, le poisson n'est plus accessible à monsieur tout le monde. Il faut mesurer l'exploit : nous exportons notre mer en farine et nous n'avons plus les moyens d'en manger.

L'autre voie : la mer comme trait d'union

Il existe pourtant un autre modèle, et il n'a rien d'utopique — il fonctionne sous nos yeux, en Espagne, dans les pays du Golfe, dans des dizaines de pays qui ont compris qu'une mer vivante rapporte plus qu'une mer morte. Ce modèle, c'est le tourisme de pêche. Des marinas, des pontons, des infrastructures qui permettent à de petites embarcations et à des bateaux de pêche d'organiser des excursions en mer, matériel fourni, encadrement compris. Des familles, des groupes d'amis, des curieux qui n'ont jamais tenu une canne montent à bord le matin et reviennent le soir transformés — car on ne regarde plus jamais la mer de la même façon après y avoir pêché.

Les bénéfices d'un tel modèle se comptent sur tous les plans. Économique, d'abord : ces activités génèrent des revenus, des emplois, une filière entière — guides, loueurs, artisans, restaurateurs. Mais le bénéfice le plus précieux est ailleurs. Faire découvrir la pêche, c'est créer un lien. Et c'est précisément ce lien qui nous manque : les gens ne protègent que ce qu'ils connaissent, et ne connaissent que ce qu'ils ont touché. Celui qui a vu un poisson jaillir de l'eau au bout de sa ligne, qui a senti la fragilité de cet équilibre entre ses mains, celui-là ne jettera plus sa bouteille dans les vagues. Le tourisme de pêche est une école de sensibilisation à ciel ouvert — la plus efficace qui soit, car elle enseigne par l'émerveillement et non par le sermon. Une nation qui veut sauver sa mer doit commencer par réconcilier son peuple avec elle.

Ce qui doit être dit, et vite

Que l'on ne s'y trompe pas : ce texte n'est pas une oraison funèbre. Pas encore. L'océan a des ressources de résilience qui dépassent notre entendement — le Banc d'Arguin l'a prouvé partout où on a bien voulu le laisser respirer. Mais la fenêtre se referme, et elle se referme vite.

Ce qu'il faut, chacun le sait déjà. Un moratoire réel, et non théâtral, sur les zones et les périodes sensibles. Des contrôles qui contrôlent, des sanctions qui sanctionnent. Une remise à plat des licences et des accords de pêche, négociés à la lumière du jour et non dans la pénombre des arrangements, et un examen sans complaisance de ces usines qui broient notre avenir. Une lutte frontale contre les filets fantômes et la pollution de nos côtes.

Mais les lois ne suffiront pas si les consciences ne suivent pas. Il nous faut aussi éduquer — et ce chantier-là commence dès l'école. Que nos enfants apprennent que cet océan est leur héritage, avant qu'il ne devienne leur regret. Que des campagnes médiatiques, à la télévision, à la radio, sur les réseaux, rappellent inlassablement les gestes élémentaires : celui qui va à la plage repart avec ses déchets et les dépose dans une poubelle, pas dans les vagues. Ce sont des évidences, dira-t-on. Sans doute. Mais l'état de nos plages prouve que les évidences, chez nous, ont encore besoin d'être enseignées. Et par-dessus tout, un débat national — véritable, exigeant, dérangeant — sur ce que nous voulons léguer : une mer vivante ou le souvenir d'une mer.

Car le monstre du désert n'est pas une fatalité. Il est le produit de nos renoncements, et ce que nos renoncements ont fait, notre volonté peut le défaire. Les monstres, dans toutes les légendes, finissent par être vaincus — mais jamais par ceux qui refusent de les regarder en face.

L'océan, lui, n'attendra pas indéfiniment que nous ouvrions les yeux. Il a mis des millénaires à se construire. Nous avons mis trente ans à le défaire. Il nous reste, peut-être, dix ans pour choisir.

Elwely OULD DAH