
Comment les flatteurs et les bénéficiaires instrumentalisent le régime pour perpétuer leurs privilèges au détriment du bien commun.
L’histoire des empires et des nations nous enseigne une vérité immuable: le premier ennemi d’un pouvoir n’est pas à ses frontières, ni même dans les rangs de ses opposants déclarés. Il veille dans l'ombre de ses antichambres.
Dans toute configuration de gouvernement, de l'Antiquité aux institutions modernes, la concentration des choix et des ressources engendre mécaniquement une faune d'un genre particulier : la ligue des flatteurs.
Ces courtisans de l’ombre, passés maîtres dans l’art du panégyrique, drapent leur ambition personnelle dans les plis de la dévotion au chef de l'État. Pour le dirigeant, le piège est d'autant plus redoutable que leur chant est harmonieux. Ils n’offrent jamais le miroir de la réalité, mais le reflet de ce que le pouvoir désire voir. Sous leur plume et dans leurs rapports, les crises deviennent des incidents mineurs, les doutes de la population des murmures insignifiants, et la moindre action un triomphe historique.
Cette tragédie de la complaisance produit un effet pervers bien connu des historiens : l’isolement acoustique du sommet.
À force d'écarter les esprits libres et les contradicteurs sincères — jugés trop rudes ou suspectés d'infidélité —, le régime finit par ne plus s'entourer que de bénéficiaires de sa rente. Or, la loyauté de ces derniers a un prix indexé sur les privilèges accordés. Ils ne défendent pas la pérennité de l'État ni le bien commun ; ils protègent la source de leurs prébendes, leurs passe-droits et leurs immunités. Le danger pour le pouvoir en place est de confondre cette ferveur tarifée avec un soutien véritable.
La chute des plus grands empires a presque toujours été précipitée par cet aveuglement. Lorsque le vent tourne et que les tempêtes sociales ou économiques grondent, ces « alliés indéfectibles » sont invariablement les premiers à déserter le navire.
N'ayant aucune doctrine autre que leur propre survie, ils transforment leur veste en bannière et courent offrir au maître du lendemain les compétences de flagornerie qu'ils exerçaient la veille. C'est précisément à l'aune de cette grille de lecture historique qu'il convient d'analyser l'attitude de nos encenseurs professionnels actuels. Comment pourraient-ils justifier l’injustifiable ? Face au rapport accablant de la Cour des comptes, qui met à nu la gabegie et la dilapidation des deniers publics, ils n’opposent qu’un silence complice ou des arguties spécieuses. De quel front osent-ils aujourd'hui appeler à violer la Constitution pour offrir un troisième mandat au président El Ghazouani, piétinant ainsi l’État de droit et le pacte républicain ?
Que répondent-ils, par ailleurs, à la dureté manifeste du quotidien des citoyens, à la cherté de la vie, aux services publics exsangues, aux files d’attente interminables devant les hôpitaux et aux écoles délabrées ?
Leur mutisme est un aveu : ils ne défendent ni le peuple ni la patrie, mais la seule pérennité de leurs privilèges.
Ces thuriféraires ont beau multiplier les courbettes et les éloges opportunistes, les faits sont têtus et leurs manœuvres de diversion ne trompent plus personne.
En définitive, la véritable lucidité politique, pour tout dirigeant soucieux de sa postérité et du salut de son peuple, consiste à rompre ce cordon ombilical de louanges. Un pouvoir fort se mesure à sa capacité à supporter la vérité, même lorsqu'elle est inconfortable.
Les régimes les plus stables furent ceux où les décideurs savaient prêter l'oreille aux veilleurs rétifs plutôt qu'aux courtisans serviles. Car sauver le chef de l'État de ses flatteurs, c'est d'abord sauver la Nation des parasites qui la consument de l'intérieur.
Eléya Mohamed




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