
Hélas, je ne rencontrais jamais le directeur de cabinet de feu le Président Ould Cheikh Abdallahi. Je présume que s’il n’avait peut-être pas choisi de soumettre à la lecture du Président le Memo dont il avait accusé réception, il l’avait lu quant à lui et en avait fait une évaluation honnête et professionnelle. Je présume également que c’est cette évaluation qui avait motivé sa décision de m’inviter à lui rendre visite. Je me suis toujours demandé candidement ce qu’il était bien advenu de ce commis de l’État après le 6 Août 2008. Avait-il subi le sort de ceux (une telle rareté chez nous), qui sont restés fidèles à ceux qui ont été injustement éconduits, c’est-à-dire une longue traversée du désert ? S’était-il plutôt trouvé une niche douillette dans la Mauritanie que Ould Abdel Aziz s’est échiné à façonner au forceps pendant onze ans, en tachant d’oublier jusqu’à l’existence du Memo ?
Plaidoyer pour la RSS
Dans la lettre d’introduction au Mémorandum, je me suis félicité du bonheur de pouvoir m’adresser, enfin, à un Chef d’État mauritanien en usant de la formule de ‘Monsieur le Président de la République’ sans réserve mentale, intellectuelle ou politique (au sens scientifique). J’exprimais également mon adhésion à son projet d’instaurer un Etat de droit tout en faisant face aux nombreux défis à relever. Après avoir brièvement analysé la situation politico-sécuritaire difficile dont il a hérité et qui justifiait ma décision de lui écrire, j’en arrivais à l’essence du mémorandum :
« M. le Président, j’ai observé de manière attentive l’évolution de la situation politique de la Mauritanie avec un intérêt particulier pour les questions de gouvernance du secteur de la sécurité, et dans une perspective comparée. […] Cet examen m’a convaincu que peut-être plus que la réforme de tout autre secteur ou la résolution de tout autre question nationale, l’instauration d’un Etat de droit dépendra principalement d’une transformation en profondeur de nos forces armées et de sécurité et de leur modus operandi. Cette réforme devrait s’articuler autour de décisions concernant les aspects fondamentaux ci-après :
1. L’expression d’une volonté politique ferme d’engager notre pays dans la voie de la transformation de son secteur de la sécurité en vue de son harmonisation avec l’éthique et le fonctionnement d’un État démocratique ;
2. Une redéfinition par la Mauritanie du concept même de sécurité dans ses aspects humain, individuel, communautaire, national (étatique), sous-régional, et international ; ceci devant aboutir à l’élaboration d’une stratégie nationale de la défense et de la sécurité cohérente et bien fondée ;
3. Une nouvelle conceptualisation et clarification des rapports entre les institutions de sécurité et le pouvoir politique, l’Exécutif en particulier ;
4. Une gestion participative de la sécurité dans laquelle le pouvoir Législatif, la société civile, et le citoyen jouent chacun un rôle approprié ;
5. Une nouvelle conceptualisation des rapports entre les forces de sécurité et le citoyen, en particulier dans leurs interactions quotidiennes, conduisant à l’élaboration d’un code de conduite ;
M. le Président, au cours des dernières années, plusieurs pays du monde en développement, ceux de la sous-région Ouest Africaine en particulier ont reconnu la nécessité de la réforme du secteur de la sécurité comme composante sine qua non d’une démocratisation véritable. Le concept a acquis récemment une prééminence certaine lorsqu’il fut débattu au Conseil de Sécurité des Nations Unies. […] Tous les États qui ont exprimé la volonté sincère de réformes ont bénéficié du soutien multiforme des partenaires au développement (gouvernementaux et non-gouvernementaux), y compris (tout récemment) les institutions de Bretton Woods. Tous ont maintenant reconnu le caractère impératif de réformes du secteur de la sécurité pour toute démocratisation véritable et ont mobilisé des moyens considérables pour assister tout gouvernement (post-conflit ou post-autoritaire) qui sollicite leur appui. Ces partenaires potentiels reconnaissent bien sûr qu’il s’agit là d’un processus long et délicat qui doit être entrepris avec précaution et sagesse mais aussi avec rigueur et détermination.
M. le Président, le prochain anniversaire de la fin de l’ancien régime (3 Août 2008) me paraît être une opportunité propice pour inaugurer formellement le processus devant conduire aux réformes que je me suis permis de vous suggérer ci-dessus. Des ‘états généraux’ du secteur de la sécurité devraient permettre d’établir un état exhaustif des lieux et amorcer le dialogue et la concertation nécessaires, phase initiale indispensable au processus. Cependant, ce processus étant éminemment politique, le tout premier pas est exclusivement le vôtre : déterminer, qu’en effet, la Mauritanie a besoin de saisir cette occasion historique qu’a représentée votre élection, pour transformer radicalement le rôle et la place de l’appareil sécuritaire dans nos institutions et notre société. Permettez-moi de dire, une fois de plus, qu’en ce qui me concerne, il ne fait aucun doute que le succès du projet politique dans lequel vous vous êtes engagé en dépend tout comme en dépendra, permettez-moi de le dire, le jugement des générations futures sur votre présidence. »
En ce début d’année 2008, telle était ma connexion avec un président de la République qui n’avait pas encore bouclé sa première année dans cette fonction. J’essayais de le persuader de l’urgence à engager le pays dans ce processus salutaire qui, bien sûr, n’avait clairement pas débuté (d’où ‘l’inaccompli’), lorsque, le 6 Août au petit matin, dans un geste désespéré pour contrecarrer l’entreprise de sape de sa présidence qu’ils orchestraient dans son dos, il limogea, par décret, son chef d’état-major particulier et ses acolytes, ceux-ci, grâce à lui, ayant été placés, commodément, à des positions-clef du système sécuritaire. La Mauritanie subit aujourd’hui encore les conséquences de ce décret venu, hélas, trop tard…
Quelques semaines seulement avant cette date fatidique, j’arrivais à Nouakchott pour inviter et encourager les leaders du parlement mauritanien à envoyer des représentants prendre part à l’atelier de formation aux techniques de contrôle parlementaire au bénéfice de membres de commissions parlementaires ouest-africaines chargées des questions de défense et de sécurité que, en ma qualité de membre du directoire du Réseau Africain du Secteur de la Sécurité (RASS/ASSN), j’organisais à Bamako. J’en profitais pour remettre copies du Mémorandum au président du Sénat, feu Ba Mbarré, paix à son âme, au président de l’Assemblée Nationale Messaoud Ould Boulkheir (qui eut l’amabilité de me recevoir), et au Leader de l’Opposition, Ahmed Ould Daddah. Je dus faire antichambre pendant une heure au secrétariat de ce dernier avant de me résoudre à remettre sa copie à son directeur de cabinet le très regretté Kane Hamidou Baba, paix à son âme. (J’avais dument laissé entendre dans ma correspondance au Président SIDIOCA que je me réservais le droit de vulgariser les propositions que je lui ai faites).
Le contrefactuel
Ainsi donc se termina cet effort d’apporter ma contribution à la réalisation du projet que j’avais jugé sincère du premier président véritablement démocratiquement élu (il est vrai, pour des raisons qui lui étaient propres, avec le lourd pouce du colonel Ould Abdel Aziz de son coté de la balance) de construire un Etat de droit. L’on ne pourra que spéculer quant à ce qui serait advenu de ce pays si feu SIDIOCA avait pris conscience à temps des risques que lui faisaient courir ainsi qu’à son projet politique l’absence de réforme de l’appareil sécuritaire dont il a hérité, et surtout, surtout, sa décision de garder à ses côtés (et de choyer !) l’officier le plus ambitieux/audacieux, et qui était sans doute le plus politisé aussi des membres du CMJD... L’officier qui avait déjà perpétré un coup d’état grâce à son commandement du BASEP. Que le même officier se soit avéré être aussi le plus porté sur le lucre n’avait, bien sûr, en rien aidé. Une RSS bien menée aurait sans doute commencé le process de levée de l’hypothèque prétorienne dont rêve le peuple mauritanien depuis le 3 Août 2005.
Que l’on me permette le luxe d’un dernier contrefactuel au moment politique que nous vivons présentement en conséquence : Et si seulement les principaux protagonistes des coups d’état d’Août 2005 et d’Août 2008 n’avaient pas goûté à cette potion maléfique, enivrante, faite à parts égales de soif de pouvoir, de cupidité, et d’ambitions personnelles débridées (avec une pincée d’idéologies pan-arabistes) ? Parions qu’une certaine amitié complice en kaki, la plus vieille de la République, aurait perduré, et que les intéressés auraient aujourd’hui l’aura de véritables héros mythiques, de saints presque. En égrénant leurs chapelets côte à côte, Ould Abdel Aziz et son ami de toujours, vénérables officiers à la retraire (anticipée depuis avril 2007, comme tous leurs collègues du CMJD), auraient été en droit de raconter dans les détails, à leurs petits-enfants admiratifs et fiers, comment, un jour d’Août 2005, ils avaient pris leur courage à deux mains, ‘risqué leurs vies’ et sauvé la patrie du danger que lui faisaient courir un certain Ould Taya et la clique qui l’entourait. (Ils seraient en droit de rappeler que ceux-ci n’étaient pas que des militaires). Ils pourraient ajouter qu’ils avaient vaillamment résisté à toutes les tentations et manipulations, et avaient pu ainsi mettre le pays sur orbite pour une Transition réussie et une démocratisation véritable, irréversible.
Si seulement…
Mais bien sûr, à ce contrefactuel, il y a la réalité têtue d’Août 2026 avec ses incertitudes, ses débats sur le possible troisième mandat, sur la sincérité de la lutte contre la corruption, les périls potentiels, etc, etc... Quel gâchis, n’est-ce pas ?! Puisse le prochain président civil démocratiquement élu, un autre SIDIOCA à qui le peuple aura donné une seconde chance pour ainsi dire, en tirer quelque enseignement.




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