
Le Calame: Vous êtes la candidate de la Mauritanie au secrétariat général de l’Organisation Internationale de la Francophonie. Où en êtes-vous dans la campagne que vous menez depuis quelques mois ?
Mme Coumba Ba: Avant de parler de la campagne elle-même, je voudrais commencer par remercier le Président de la République, Son Excellence Monsieur Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. C’est lui qui a décidé de présenter ma candidature pour porter celle de la Mauritanie au poste de Secrétaire générale de la Francophonie. C’est une marque de confiance qui m’honore, mais dont je mesure surtout la responsabilité.
Dès l’officialisation de cette candidature, le Président a souhaité qu’elle soit véritablement portée par l’État. Il a instruit la mise en place d’un comité de pilotage présidé par le Premier ministre et comprenant plusieurs membres du Gouvernement. La coordination de la campagne a été confiée au ministre secrétaire général de la Présidence de la République. Plusieurs ministres ont ensuite été dépêchés dans différentes régions du monde, porteurs de messages personnels du Président de la République à ses homologues pour leur présenter officiellement notre candidature et solliciter leur soutien.
Je voudrais aussi avoir un mot particulier pour le ministre des Affaires étrangères, de la Coopération et des Mauritaniens de l’Extérieur, Monsieur Mohamed Salem Ould Merzoug. Il s’est personnellement investi dans cette campagne et a mobilisé l’ensemble de notre appareil diplomatique. Nos ambassades, nos représentations et nos diplomates sont engagés. Dans une campagne internationale, ce travail compte énormément parce que ce sont eux qui connaissent les pays, les interlocuteurs, les sensibilités et qui entretiennent au quotidien les relations de confiance sur lesquelles nous pouvons nous appuyer.
Ensuite, il y a naturellement la campagne que je mène personnellement. Elle a commencé par beaucoup d’écoute et de dialogue. Je ne crois pas que l’on puisse prétendre diriger une organisation de 90 États et gouvernements en se contentant de présenter son programme et d’attendre que les États se prononcent. Il faut aller les voir, comprendre leurs priorités, entendre leurs attentes et parfois leurs critiques à l’égard de l’Organisation.
Avec l’appui de tout le dispositif de campagne, auquel participent également des femmes et des hommes qui disposent de réseaux personnels importants dans l’espace francophone, j’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreux dirigeants. Nous parlons évidemment de ma candidature, mais surtout de la Francophonie. De ce qu’elle peut devenir dans un monde beaucoup plus fragmenté, de la place du français, des jeunes, de l’éducation, de l’emploi, de l’économie, du numérique, de la culture, mais également du rôle politique que notre Organisation peut jouer lorsque le dialogue devient plus difficile entre les États.
Aujourd’hui, les contacts se multiplient et les discussions deviennent plus précises. C’est normal à mesure que l’échéance approche. Je reste néanmoins prudente. J’ai suffisamment d’expérience pour savoir qu’une élection internationale se joue jusqu’au dernier moment. Mais je suis confiante dans le travail accompli et, surtout, dans l’accueil que rencontre notre projet.
Vous et les délégations dépêchées par le président Ghazouani avez été reçues par plusieurs chefs d’État. Êtes-vous optimiste quant au soutien de ces pays à votre candidature ?
Oui, je suis optimiste. Mais permettez-moi aussi d’être prudente. Je ne voudrais surtout pas transformer des conversations diplomatiques confidentielles, en annonces publiques de soutien que les États concernés n’auraient pas eux-mêmes choisi de faire. Ce serait leur manquer de respect et ce n’est pas ma conception des relations entre États.
Ce que je peux vous dire, c’est que nous avons été très bien reçus. Dans plusieurs capitales, les discussions ont dépassé très rapidement les échanges de courtoisie. Nous avons parlé du fond. Les dirigeants que nous rencontrons s’interrogent eux aussi sur ce que doit devenir la Francophonie dans le contexte international actuel. Le monde traverse des tensions profondes, les équilibres changent et le multilatéralisme est mis à rude épreuve. Dans ce contexte, une organisation qui rassemble 90 États et gouvernements peut avoir une véritable utilité, à condition d’assumer davantage son rôle. C’est précisément le projet que je porte. Une Francophonie qui sache construire des passerelles, qui accompagne sans humilier, qui écoute sans présumer et qui contribue à rapprocher lorsque d’autres espaces de dialogue se ferment. C’est une conception qui trouve, je peux vous le dire, un véritable écho auprès de beaucoup de nos interlocuteurs.
Il y a aussi la démarche du Président Ghazouani. Son engagement personnel donne évidemment un poids particulier à cette candidature. Les chefs d’État que nous rencontrons savent qu’ils ont devant eux une candidate, mais ils savent également qu’il s’agit d’une candidature portée par la République islamique de Mauritanie.
Alors oui, je suis très optimiste. Mais je continue à travailler parce que toutes les voix comptent.
L’élection du Secrétaire général de la Francophonie aura cette année, pour la première fois, lieu à bulletin secret. Un avantage ou un inconvénient ?
Vous savez, avant de parler du bulletin secret, j’aimerais parler de ce qui me paraît beaucoup plus important, notamment le consensus.
Depuis le début, la Mauritanie considère que l’Afrique ne devrait pas arriver divisée à Phnom Penh. Nous avons plusieurs candidatures africaines de grande qualité. C’est une richesse pour notre continent et cela montre la qualité des femmes que l’Afrique est capable de proposer aux plus hautes responsabilités internationales. Mais nous devons faire en sorte que cette richesse ne devienne pas un facteur de dispersion. C’est exactement le message que j’ai adressé à la Commission ministérielle des candidatures de l’union africaine. Lorsqu’elle arrive divisée à une échéance internationale, l’Afrique affaiblit sa capacité d’influence. Lorsqu’elle parvient au contraire à construire un consensus, elle renforce la candidature qu’elle porte, mais aussi la crédibilité de sa parole dans le système international.
Il nous reste du temps avant le 16 novembre. Utilisons-le. Parlons-nous. Regardons ce qui peut nous rassembler. La Mauritanie est pleinement disposée à participer à cette recherche du consensus.
Maintenant, si nous devions malgré tout aller jusqu’à un vote, je ne considère pas le bulletin secret comme un avantage ou un inconvénient pour moi. Ce qui serait surtout nouveau, c’est le recours même à cette logique électorale, puisque la Francophonie a historiquement privilégié le consensus pour la désignation de son Secrétaire général.
Mon souhait reste donc que nous fassions tout ce qui est possible avant Phnom Penh pour parvenir à une convergence. Ce serait une belle démonstration de maturité politique de notre continent.
Le nombre élevé de candidats, quatre au total, ne risque-t-il pas de rendre la compétition beaucoup plus serrée et d’entraîner plusieurs tours avant la décision finale ?
Je regarde d’abord le nombre de candidatures comme le signe que la Francophonie continue de susciter de l’intérêt. Il faut quand même rappeler de quoi nous parlons : 90 États et gouvernements, près de 400 millions de locuteurs du français et un espace qui s’étend sur plusieurs continents. Par sa taille, la Francophonie constitue l’un des plus grands ensembles multilatéraux au monde.
L’Afrique présente trois candidates. Toutes ont de l’expérience, toutes ont des parcours qui méritent le respect et toutes portent naturellement une ambition pour l’Organisation.
Mais vous m’interrogez en tant que candidate, donc je vais vous répondre comme telle. Je crois à mon projet et je crois à sa capacité à faire la différence. Sans minimiser les chances de qui que ce soit, je constate que les propositions que je porte suscitent une attention particulière dans mes échanges avec les États membres.
Parce qu’au moment de choisir, je ne pense pas que les États feront seulement de l’arithmétique. Ils regarderont les parcours. Ils regarderont l’expérience de l’État, la capacité à comprendre des sensibilités politiques et culturelles très différentes, à rassembler et à gérer une organisation complexe. Et ils regarderont naturellement le projet.
Le mien part d’une conviction assez simple : la Francophonie sera d’autant plus respectée qu’elle sera utile. Utile politiquement lorsqu’un État traverse une difficulté ou qu’un espace de dialogue doit être préservé. Utile aux jeunes et aux femmes lorsqu’il s’agit d’éducation, d’emploi ou d’entrepreneuriat. Utile économiquement, parce que notre espace dispose d’un potentiel considérable qui reste insuffisamment exploité. Et rigoureuse dans sa propre gouvernance, parce qu’une organisation qui demande la confiance de ses États membres doit aussi leur rendre compte de l’utilisation de leurs ressources.
C’est avec ce projet que je veux arriver à Phnom Penh. Avec une candidature qui inspire confiance et qui soit capable de rassembler bien au-delà de la Mauritanie ou de notre région.
Tous les candidats ont déjà passé un premier test sous forme de questions de la part des délégués de certains pays pour présenter leur programme. Comment cela s’est-il passé pour vous ?
Très bien. Et je dois vous dire que j’ai beaucoup aimé l’exercice.
J’ai reçu beaucoup de questions, davantage que les autres candidats, et j’y ai vu avant tout une marque d’intérêt pour la candidature mauritanienne. Quand les États vous interrogent précisément sur votre projet, c’est qu’ils veulent comprendre jusqu’où vous avez poussé votre réflexion.
Les questions ont justement permis de sortir des grandes déclarations générales. On m’a interrogée sur l’éducation, la langue française, la jeunesse, l’économie, le numérique, la culture, les femmes, mais également sur la gouvernance de l’Organisation et sur la manière dont je comptais traduire mes engagements en actions.
Cela me convient très bien parce que mon parcours m’a appris à raisonner ainsi. J’ai commencé comme médecin et professionnelle de santé publique, puis j’ai coordonné des programmes nationaux, exercé dans l’administration, occupé des responsabilités ministérielles et conseillé cinq chefs d’État. J’ai appris assez tôt que les bonnes intentions ne suffisent pas. Il faut savoir planifier, mobiliser, agir, mesurer ce que l’on fait et rendre compte.
C’est aussi pour cela que j’ai parlé très concrètement de ce que je ferais si les États membres me faisaient confiance. Par exemple, dans les cent premiers jours, je souhaite présenter une feuille de route concertée avec des objectifs réalistes et mesurables.
Je pense que c’est aussi cela que les États attendent aujourd’hui. Ils souhaitent savoir non seulement ce que vous voulez faire, mais comment vous comptez le faire.
Un article qui circule sur le Net fait état de 500 millions d’anciennes ouguiyas qui auraient été débloqués par la Mauritanie pour les besoins de votre campagne. Info ou intox ?
C’est totalement faux. Et je veux être très claire sur ce point. J’ai d’ailleurs été assez surprise par ce texte. Sans vouloir lui donner davantage d’importance qu’il n’en mérite, je me suis posé la question à savoir, peut-on publier des accusations aussi précises tout en signant «Patriote anonyme »? Cela ressemble plus à un tract destiné à nuire qu’à un article digne d’un journaliste.
Vous savez, chacun est libre de me critiquer. Je suis une femme publique depuis suffisamment longtemps pour savoir que cela fait partie de la vie publique. On peut critiquer mon parcours, mon programme, ma candidature, mes propositions pour la Francophonie. Cela ne me pose aucun problème. Mais lorsque l’on avance des faits et des chiffres, il faut pouvoir les assumer et, surtout, les étayer.
Ce chiffre de 500 millions d’anciennes ouguiyas ne correspond à aucune réalité. Bien entendu qu’une campagne diplomatique internationale nécessite des moyens. Il y a des missions, des déplacements et toute une organisation. Le Gouvernement a d’ailleurs déployé plusieurs délégations à travers le monde, dans les mêmes conditions que toutes les missions officielles réglementées par les textes. Mais cela n’autorise personne à inventer un chiffre et à le présenter ensuite comme une information.
Ce qui me désole peut-être davantage, c’est que derrière ma petite personne, il y a une candidature portée par notre pays. Nous pouvons avoir entre Mauritaniens des divergences, parfois profondes, et c’est normal. Mais nous devrions aussi savoir reconnaître les moments où l’un des nôtres porte les couleurs de la Mauritanie dans une compétition internationale. On peut critiquer librement mais on ne doit pas nuire à sa nation.
Pour le reste, je suis disponible pour toutes les questions sérieuses sur ma candidature et ma vision. Sur cette accusation précise, il n’y a pas matière à polémique : elle est fausse.
Vous avez travaillé avec plusieurs présidents et occupé de hautes fonctions, dont ministre et conseiller à la Présidence. Quel est le secret de votre longévité ?
(Rires)
J’ai effectivement eu l’honneur de servir cinq Présidents de la République. Quand je regarde ce parcours, je vois surtout cinq contextes politiques différents, cinq moments de l’histoire de notre pays et autant d’occasions d’apprendre ce que signifie la continuité de l’État au-delà des hommes et des alternances. Je ne sais pas s’il existe un secret à proprement parler. Mais s’il fallait vraiment en trouver un, je dirais le travail.
L’exercice des hautes responsabilités vous apprend beaucoup de choses que l’on ne trouve pas dans les livres. Il vous apprend notamment à distinguer ce qui peut se dire de ce qui doit se faire. Il faut savoir représenter son pays dans la lumière lorsque les circonstances l’exigent, mais aussi savoir travailler dans l’ombre, parfois longtemps, sans chercher à apparaître. C’est une école de patience et de responsabilité.
Avec les années, j’ai appris à lire les contextes, à identifier les priorités, à transformer une orientation en feuille de route, à mobiliser les équipes et à tenir un cap jusqu’au résultat. Mais j’ai surtout appris que l’on ne fait rien durablement sans les autres. C’est peut-être pour cela que j’accorde autant d’importance à l’écoute. Être ministre, conseiller un Président de la République, diriger une administration ou représenter son pays à l’international ne vous place jamais dans la même situation. Il faut constamment s’adapter, comprendre les personnes avec lesquelles vous travaillez et parfois accepter que la meilleure idée ne soit pas la vôtre.
Et puis je n’ai jamais considéré une fonction comme une propriété personnelle. On vous confie une responsabilité. Vous la servez pendant le temps qui vous est donné. Lorsque ce temps est terminé, vous devez être capable de partir avec la même sérénité que lorsque vous êtes arrivé.
Peut-être que ma longévité vient simplement de là. J’ai essayé de servir l’État sans jamais confondre le service de l’État avec la fonction que j’occupais.
Certains pensent que la candidature de la Mauritanie intervient dans un contexte où le français recule dans le pays. N’est-ce pas paradoxal ?
Je connais cet argument. Un faux procès du reste. Mais je crois qu’il repose sur une confusion assez profonde entre la politique linguistique intérieure d’un État souverain et son appartenance à la Francophonie.
La Francophonie n’a jamais été un club de pays dans lesquels le français serait nécessairement la langue majoritaire ou l’unique langue d’enseignement. Si c’était le cas, une bonne partie de ses 90 États et gouvernements n’y auraient pas leur place. Le français y est, selon les pays, langue maternelle, officielle, administrative, de travail, de culture, d’enseignement ou de communication internationale. C’est précisément cette diversité qui fait la Francophonie.
La Mauritanie conduit sa politique éducative et linguistique en fonction de son histoire, de sa société et de ses propres équilibres. C’est une prérogative souveraine. Cela n’efface absolument pas son attachement à la Francophonie, dont elle est membre depuis 1980. Depuis plus de quarante ans, elle participe à ses travaux et entretient des relations profondes avec les différents espaces qui la composent.
Et regardez ce qu’est la Mauritanie. Nous sommes au croisement du Maghreb, du Sahel, de l’Afrique subsaharienne et du monde arabe. Nous vivons quotidiennement cette pluralité. Personnellement, je m’exprime en français, en arabe, en anglais, en pulaar, en soninké et en wolof. Je ne vis aucune de ces langues comme une menace pour les autres. Je les considère comme des fenêtres ouvertes sur des univers humains différents.
Le véritable sujet pour moi est donc ailleurs. Il s’agit surtout de comment rendre le français suffisamment utile et attractif pour que les nouvelles générations continuent à vouloir l’apprendre et à l’utiliser ?
C’est une question beaucoup plus sérieuse. Si demain nos jeunes apprennent à coder uniquement en anglais, si les contenus scientifiques qu’ils consultent sont massivement produits dans d’autres langues et si les modèles d’intelligence artificielle sont entraînés sans suffisamment de contenus francophones, alors nous aurons un problème bien plus important que celui de savoir combien d’heures de français figurent dans tel ou tel programme scolaire.
C’est précisément pour cela que je propose un programme-cadre de reconquête linguistique du français. Il faut continuer à former les enseignants et à produire des contenus, bien sûr, mais aussi relier davantage le français aux métiers d’avenir, aux technologies, à l’entrepreneuriat, aux financements et aux marchés. Une langue demeure vivante lorsqu’elle ouvre des portes.
Donc non, je ne vois aucune contradiction. Je pense même que l’expérience mauritanienne peut apporter quelque chose à une Francophonie qui doit apprendre à défendre vigoureusement le français sans demander à ses peuples de renoncer à leur pluralité.
Un dernier mot ?
Oui. Je voudrais terminer par un mot de gratitude. D’abord envers toutes les Mauritaniennes et tous les Mauritaniens qui se sont mobilisés autour de cette candidature. J’en rencontre beaucoup. Certains agissent publiquement, d’autres dans une discrétion absolue. Il y en a qui mettent leurs relations à contribution, qui ouvrent leurs carnets d’adresses, qui donnent de leur temps et parfois investissent leurs propres moyens, sans rien demander en retour. Je veux qu’ils sachent que je vois cet engagement et que j’en mesure la valeur. Parce qu’ils ont compris quelque chose qui est essentiel à mes yeux : il ne s’agit pas de la candidature de Coumba Bâ. Il s’agit de la candidature de la Mauritanie que Coumba Bâ a l’honneur de porter.
Je suis naturellement candidate et je veux gagner. Mais je n’ai jamais considéré cette responsabilité comme l’aboutissement d’une ambition personnelle. J’ai eu l’honneur de servir mon pays pendant de nombreuses années et, aujourd’hui, mon pays me demande de porter sa voix dans une compétition internationale majeure. Je le vis davantage comme un sacerdoce que comme une ambition.
Et jusqu’au dernier jour, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour être digne de cette confiance et pour que, quelle que soit l’issue, les Mauritaniennes et les Mauritaniens puissent considérer que leur candidature a été portée avec sérieux, avec dignité et avec le respect que mérite notre pays.
Propos recueillis par Ahmed Ould Cheikh




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