Feu le Président SIDIOCA, ‘l’inaccompli’ et moi/Par Prof. Boubacar N’Diaye

19 August, 2026 - 23:37

Le 6 Août 2026 a marqué le dix-huitième anniversaire du renversement du Président Sidi Ould Cheikh Abdallahi après seulement dix-sept mois à la tête du pays. C’était à la suite d’une transition tortueuse qui était censée alors tourner définitivement la page de trente d’ans de régimes militaires honnis. Il nous quittait il y a à peu près six ans. Paix et repos éternel à son âme. Son nom est à jamais associé à l’immense espoir qu’a suscité son élection de voir ce pays tourner définitivement la tragique page de l’ère prétorienne et ouvrir celle d’une démocratie véritable. On ne sait que trop bien, cet espoir a été déçu. Il convient, tout d’abord, de reconnaitre qu’il peut sembler prétentieux de suggérer que le défunt président de la République était une accointance et que peut-être lui et moi ayons collaboré à quelque projet.  Il va donc m’incomber de justifier le titre choisi pour cet article/témoignage.  

Tout d’abord, en cet anniversaire, je ne peux résister à la tentation de prendre un moment pour imaginer le contrefactuel de feu Ould Cheikh Abdallahi, le bon dieu lui ayant accordé la longévité pour être témoin du moment politique de ce mois d’Août 2026 : Son ‘tombeur’, l’homme en qui il avait (mal) placé toute sa confiance, impotent, désespérément, lamentablement seul, languissant au fond d’une prison, ses innombrables biens matériels (considérés par la justice comme ayant été accumulés grâce à la …corruption !) saisis. Tout cela sous le regard flegmatique de son ‘alter ego’ et partenaire dans le coup d’état qui dérailla le train de la démocratisation du pays. Celui-là même qu’il avait imposé comme successeur ! Le défunt Président, en bon musulman, marabout de surcroit, n’y prendrait sans doute aucun plaisir. Mais il n’aurait d’autre choix que de constater que, indubitablement, l’univers a ses propres lois immuables (parfois infuses d’un tel sens de l’humour n’est-ce pas ?), qu’elles s’appellent ‘Tezaboutt’, Karma, ou soient désignées par tout autre appellation selon les cultures. Pendant ce temps, faut-il le rappeler, Ould Taya se la coule douce au Qatar, son sommeil (sans doute pas sa conscience) perturbé peut-être seulement ces jours-ci par le fracas des missiles iraniens. SIDIOCA ne pourrait sans doute s’empêcher de formuler une prière pour cette pauvre Mauritanie et de s’apitoyer sur elle en se lamentant, ‘tout ça, pour ça ?! »

 

SIDIOCA, la Transition bâclée et moi

C’était en juin 2007.  En vacances à Boghé, je tombais sur une interview du président fraichement élu.  Au cours de cette interview, entre descriptions de la situation du pays dont le destin venait de lui être confié, analyses pertinentes et exhortations au patriotisme, il invitait toutes les bonnes volontés, en fonction des compétences de chacun/e, à contribuer aux efforts nécessaires à relever les nombreux défis auxquels la Mauritanie était confrontée. Il reconnaissait volontiers que lui et son équipe ne pouvaient les relever à eux seuls. Ayant suivi de très près les péripéties et intrigues de la transition menée tambour battant par feu le colonel Ely Ould Mohamed Vall, paix à son âme, et ses collègues du CMJD, et singulièrement conscient des dynamiques qui entourent toujours toute transition de ce genre, il ne faisait pour moi aucun doute que le nouveau pouvoir aura, en effet, besoin de toutes les bonnes volontés pour réussir sa mission.  Déjà, s’agissant de la Transition, j’avais fait ma modeste part pour sonner l’alarme sur les dérives qui la menaçaient en exprimant dans les médias mon irritation face à l’injonction péremptoire du chef de la junte militaire au cours d’une interview avec Jeune-Afrique de simplement lui faire confiance parce que « Tout [allait] changer ».[i]   Bien sûr, comme on le saura bien plus tard, pas grand-chose ne changea vraiment. A dessein. Ce fut en partie du fait de ce fatalisme pusillanime bien de chez nous que j’ai appelé ‘la politique incha’Allah’, l’approche adoptée alors par l’essentiel de notre classe politique, déterminée qu’elle semblait être à accommoder le maître du moment, celui-ci n’hésitant pas à « rappeler à l’ordre » selon sa formule préférée.  Cette attitude, en échouant à faire un contrepoids crédible aux divers agendas des membres de la junte a, à n’en pas douter, contribué à faire échouer la Transition vers une démocratisation véritable, et donc à faire le lit du coup d’état du 6 Août 2008.

Bien avant d’avoir pris connaissance de l’appel du Président, je ne me faisais donc aucune illusion. Je savais bien que l’hirondelle d’une élection présidentielle sans crise post-électorale (pour une fois depuis 1992 grâce au sursaut louable du perdant), ne ferait certainement pas le printemps d’une démocratisation soutenue et irréversible. Pas après des décennies d’un pouvoir militaire ayant culminé, sous Ould Taya, en ce que d’aucuns ont appelé une tentative de génocide jalonnée d’exactions de toutes sortes et d’épisodiques purges à caractère ethnique et/ou régional en règle au sein des forces armées.  D’autres exemples, à travers le monde, de transitions délicates, certaines ayant moins d’enjeux, en témoignaient amplement.

 

Avertissements inappréciés 

La démocratisation qu’espérait le peuple mauritanien amorcée par l’élection du Président SIDIOCA n’était surement pas sur pilotage automatique.  Je le savais parce que j’avais alors consacré des années à étudier et enseigner les relations civilo-militaires, surtout lorsque les forces armées (les officiers ou sous-officiers plutôt) d’un pays usurpaient le pouvoir d’état, l’exerçaient (presque toujours mal), et étaient amenées à le rendre aux civils et regagner (plus ou moins effectivement) leurs casernes. Ma réponse à l’appel à contribution du Président SIDIOCA devait donc se situer dans ce domaine de compétence, c’est à dire, les dynamiques qui caractérisent les pouvoirs militaires et leurs interactions avec les civils.  En fait, avant la fin de la Transition, j’avais alerté le monde académique anglophone quant au risque élevé d’échec en examinant la question de savoir si le coup d’état du 3 Août 2005 mené par les deux cousins (les colonels Ould Mohamed Vall et Ould Abdel Aziz) aboutirait à la « justice et démocratie » promises ou si c’était juste un autre coup d’état dans la longue série que le pays avait connue.[ii] Juste avant la fin de la Transition, j’ai également tenté d’alerter l’intelligentsia francophone en soumettant au Monde Diplomatique un autre article intitulé « Mauritanie: Au Bout de la Transition, une ‘Démocratie’ sous Tutelle Militaire? ». J’y expliquais le danger d’une ‘Turquisation’ (ou ‘Pakistanisation’) du système politique post-Transition, c’est-à-dire un système où les militaires s’arrogent le droit d’intervenir à volonté pour imposer leur sens de ‘l’intérêt supérieur de la nation’ (l’équivalent de ce que le colonel Ould Mohamed Vall avait appelé, dans son interview avec RFI, « la perspective correcte »),[iii] et soumettent les civils au pouvoir à un chantage permanent.  Pour quelque raison, l’équipe éditoriale du mensuel français n’eut pas la courtoisie (ou le professionnalisme élémentaire) de m’informer à temps (c’est à dire avant le 6 août 2008) de sa décision de ne pas le publier pour que je puisse le soumettre ailleurs. Elle ne réagît pas davantage lorsque, malicieusement, je lui renvoyais le même texte après que les évènements m’avaient donné raison. Singulier manque de flair seulement ?

Dans ce texte j’avertissais de façon remarquablement presciente (sans fausse modestie) que : « Tout président de la République civil (autre que Ould Haidalla) qui viendrait au pouvoir au bout de la Transition en cours aura à exercer le pouvoir pour la première fois et outre cette inexpérience s’agissant des questions de sécurité, devra maintenir une coalition politique aussi disparate qu’impatiente. La composition du parlement élu en Novembre 2006 augure d’une vulnérabilité qui exclura toute action décisive dans ce domaine pour la législature.  Il devra aussi faire face à un nombre impressionnant de défis économiques, sociaux, culturels et internationaux.  Ce président élu et son gouvernement (qui devrait être, encore une fois, une coalition fragile et inexpérimentée) ne seront pas en mesure de s’atteler à la tâche vitale de transformer radicalement le secteur de la sécurité sans risques sérieux.  Autrement dit, tout régime civil qui sortira de cette Transition sera tenu en otage par un appareil sécuritaire qui pourrait toujours, en principe, si la « condition » de gérer le pays dans « une perspective correcte » évoquée par le chef de la junte militaire n’est pas remplie, revenir au pouvoir ou mettre sous une pression indue un régime qui sera particulièrement vulnérable. Par exemple, cette ‘condition’ serait-elle violée si le régime démocratiquement élu décide de rouvrir le dossier du ‘déficit humanitaire’ ce qui troublerait sans doute le sommeil de bien de membres de l’élite militaire active ou à la retraite ? »[iv] 

J’étais alors membre d’un groupe de pionniers académiques et d’activistes africains déterminés à vulgariser le concept, alors naissant, de la RSS (Réforme du Secteur de la Sécurité) sur le continent. Notre objectif était d’engager les pays africains qui avaient ébauché un processus de démocratisation de leurs systèmes politiques après des décennies de régimes autoritaires (civils ou militaires) de réformer leurs secteurs de la sécurité dont le pilier central était souvent l’armée (ou les forces spéciales chargées de pérenniser le régime), et mettre la gouvernance de ce secteur en adéquation avec les exigences de la démocratie et de l’état de droit. La Mauritanie était donc un candidat idéal à un tel engagement.

Mes obligations professionnelles m’ayant empêché d’assister à la rencontre avec ses compatriotes vivant aux États-Unis que le Président SIDIOCA avait organisée en marge de l’Assemblée Générale des Nations Unies en Septembre 2007, je décidais donc de lui faire parvenir par DHL à l’adresse de la Présidence de la République, dès son retour à Nouakchott, le mémorandum confidentiel que je n’avais pu lui remettre en mains propres.  N’ayant pas reçu de suite à cette première tentative, je revins à la charge quelques semaines plus tard. Cette fois-ci le directeur de cabinet du président accusa réception du courrier et me suggéra de lui rendre visite un de ces jours.  Ce que, bien sûr, je me promis de faire. (A SUIVRE…)

 

 

 

 

 

 

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[i] Voir “Croyez-moi, Tout Va Changer !” Interview avec François Soudan Jeune Afrique/l’Intelligent, 2 October, 2005, 37-44.

[ii] Voir Boubacar N’Diaye, “The August 2005 Coup in Mauritania: ‘Justice and Democracy’ Finally, or Just another Coup?” African Affairs, 105 (420), 2006.

[iii] Voir son interview du 5 Novembre 2005 avec Radio France Internationale.

[iv] Voir Boubacar N’Diaye, La Mauritanie, ses colonels et moi, Edilivre, 2015 (chapitre VI).