Le gouvernement veut nous convaincre que sa politique de lutte contre la pauvreté est un succès

9 August, 2026 - 14:44

Le ministre de l’Économie et du Développement a tenté de convaincre les Mauritaniens que la lutte contre la pauvreté constitue l’une des plus grandes réussites du régime en place. Cette présentation est pourtant trompeuse. Les chiffres qu’il a invoqués proviennent de l’Agence nationale de la statistique et de l’analyse démographique et économique (ANSADE). Je ne remets pas en cause les statistiques lorsqu’elles sont produites selon une méthodologie scientifique reconnue. En revanche, je conteste clairement la manière dont le gouvernement utilise ces données pour transformer une réalité sociale préoccupante en campagne de communication politique.
Comment peut-on parler de succès alors que 25,7 % des Mauritaniens vivent encore sous le seuil de pauvreté et que 11,2 % de la population demeure en situation d’extrême pauvreté, après six années de gouvernance ? Cela signifie qu’un Mauritanien sur quatre est toujours pauvre. Dans une telle situation, aucun gouvernement sérieux ne devrait solliciter les applaudissements alors qu’un quart de sa population, soit environ 1,2 million de Mauritaniens, reste prisonnier de la pauvreté. Il ne s’agit pas d’un succès dont on peut se féliciter, mais de la preuve que les politiques mises en œuvre n’ont pas permis de sortir des centaines de milliers de familles de la précarité et de la misère.
Plus grave encore, le ministre a affirmé que la Mauritanie avait dépassé ce qu’il a présenté comme « l’objectif mondial » consistant à réduire la pauvreté de 1 % par an. Or, un tel objectif n’existe tout simplement pas. Ni les Nations unies ni la Banque mondiale n’ont fixé une telle norme annuelle. L’objectif de la Banque mondiale porte sur la réduction de l’extrême pauvreté à l’échelle mondiale, et non sur l’imposition d’un rythme annuel uniforme à tous les pays. Comparer la Mauritanie à un critère inexistant ne constitue donc pas une explication scientifique des données, mais une construction destinée à donner une apparence scientifique à un discours politique.

Aucune preuve convaincante

Le ministre s’est également félicité de la hausse des dépenses moyennes des ménages, qu’il présente comme la preuve d’une amélioration du pouvoir d’achat. Cette conclusion est tout aussi trompeuse. Une augmentation des dépenses ne signifie pas nécessairement une amélioration du niveau de vie. Lorsque les prix augmentent et que les ménages sont contraints de consacrer une part plus importante de leurs revenus à l’alimentation, au logement, aux soins de santé et aux transports, la hausse des dépenses peut simplement refléter l’augmentation du coût de la vie, et non une amélioration de leur situation. En économie, le véritable indicateur de l'amélioration du niveau de vie est le revenu réel, après prise en compte de l’inflation, ainsi que la capacité des ménages à satisfaire leurs besoins essentiels. Sur ce point, le gouvernement n’a apporté aucune preuve convaincante.
Au moment même où le ministre célébrait le recul de la pauvreté, la Banque centrale de Mauritanie publiait, au cours de la même semaine, des chiffres qui racontent une tout autre histoire. Le taux de chômage est passé de 12,29 % à 13,12 % en un an, tandis que le taux d'emploi a reculé de 44,37 % à 43,45 %. Quant aux jeunes âgés de 15 à 24 ans, près d'un sur cinq est au chômage, selon les estimations de la Banque mondiale. Aucun gouvernement ne peut prétendre avoir remporté la bataille contre la pauvreté alors que de plus en plus de citoyens perdent leur emploi. Les deux discours sont incompatibles. À cela s'ajoute le ralentissement de la croissance économique, qui est passée de 6,3 % en 2024 à 4,0 % en 2025, selon la Banque africaine de développement. Ce ne sont pas les indicateurs d'un pays qui accélère la réduction de la pauvreté, comme le prétend le ministre.
Le ministre reconnaît lui-même que la pauvreté demeure principalement concentrée dans les zones rurales. Il présente toutefois cette réalité comme une simple observation statistique, alors qu'elle constitue en réalité l'un des plus grands échecs des politiques publiques. Depuis des décennies, les régions rurales de Mauritanie sont les plus marginalisées. Elles souffrent de graves insuffisances en matière d'éducation, de santé, d'accès à l'eau, d'infrastructures, d'emplois et d'investissements publics. Les wilayas du Guidimagha, du Tagant, du Brakna et de l'Assaba continuent d'enregistrer des taux de pauvreté supérieurs à 39 %, soit des niveaux largement au-dessus de la moyenne nationale. Plus grave encore, les wilayas du Guidimagha et du Gorgol sont aujourd'hui classées par les agences des Nations unies parmi les zones où la malnutrition aiguë chez les enfants a dépassé le seuil d'urgence de 15 %. Les estimations indiquent qu'environ 179 000 enfants de moins de cinq ans souffriront cette année de malnutrition aiguë en Mauritanie, dont plus de 42 000 de malnutrition aiguë sévère. Voilà la réalité que les chiffres présentés lors d'une conférence de presse cherchent à masquer en la présentant comme un succès.

« Aucun tableau statistique ne peut effacer le chômage »

Une autre question fondamentale se pose également. Le gouvernement communique sur des résultats alors que le rapport complet n'a toujours pas été publié. Contrairement à l'enquête de 2019, disponible depuis plusieurs années, les données de l'enquête 2025-2026 n'ont été rendues publiques qu'à travers des résultats préliminaires présentés en Conseil des ministres. Dans tout système démocratique, les statistiques sur lesquelles le gouvernement fonde la défense de son bilan devraient être intégralement accessibles aux citoyens, aux chercheurs, aux partis politiques et aux médias. La transparence ne consiste pas à sélectionner quelques indicateurs positifs lors d'une conférence de presse ; elle exige la publication du rapport dans son intégralité, de sa méthodologie et de l'ensemble de ses données.
Au-delà du langage des chiffres, une réalité demeure incontestable. La Mauritanie occupe toujours le 157ᵉ rang sur 193 pays dans l'Indice de développement humain publié par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), et figure parmi les pays à faible développement humain. Les indicateurs macroéconomiques, aussi positifs puissent-ils paraître, ne suffisent pas à mesurer la réalité sociale. Les recettes publiques peuvent augmenter, les revenus du gaz peuvent affluer, mais dans le même temps le chômage progresse, les diplômés restent sans emploi, les disparités entre les régions persistent et des milliers d'enfants continuent de souffrir de malnutrition.
Les Mauritaniens ne vivent pas dans les tableaux statistiques présentés par le gouvernement. Ils vivent dans les quartiers populaires, les villages oubliés et les adouabas, où le développement se mesure à la capacité d'un jeune à trouver un emploi, d'une famille à assurer sa subsistance, d'un enfant à accéder à une école de qualité, d'un malade à bénéficier de soins dignes, ainsi qu'à la disponibilité d'une eau potable, d'une électricité stable et de services publics respectueux des citoyens.
Aujourd'hui, le gouvernement demande aux Mauritaniens de croire davantage aux graphiques qu'à leur propre réalité quotidienne. Pourtant, aucun tableau statistique ne peut effacer le chômage d'un jeune diplômé, aucun pourcentage ne peut remplir la table d'une famille qui lutte pour assurer sa subsistance, et aucun indicateur économique ne peut remplacer une école qui remplit sa mission, un centre de santé correctement équipé ou un emploi garantissant la dignité.
Le succès de la lutte contre la pauvreté ne se mesure pas aux discours des ministres, mais aux conditions de vie quotidiennes des citoyens. Tant qu'un Mauritanien sur quatre vivra encore sous le seuil de pauvreté, aucun gouvernement ne pourra sérieusement prétendre avoir remporté la bataille contre la pauvreté.

Biram Dah Abeid
Député Mauritanien et président des pôles : Coalition de l’Oppostion Anti-Systeme et Coalition Alternance 2029