
Alors que le Sahel central s'enfonce dans une spirale de violence inédite, avec plus de 450 attaques terroristes recensées en 2025 causant près de 1 900 morts, la Mauritanie fait figure d'îlot de stabilité. Le territoire mauritanien n'a pas connu d'attentat djihadiste majeur depuis 2011, une longévité exceptionnelle dans une région où les groupes armés multiplient les coups d'éclat, des périphéries de Bamako à Tombouctou, en passant par la prise de contrôle de villes burkinabè entières. Cette résilience, saluée par les observateurs comme une « exception sécuritaire », repose sur une stratégie pluridimensionnelle que les voisins de la Mauritanie peinent à reproduire.
La première clé de cette exception réside dans une approche militaire proactive et dissuasive. Dès les premières menaces djihadistes, Nouakchott a opté pour une stratégie de surveillance intensive de ses longues frontières, notamment avec le Mali. Les zones frontalières ont été placées sous autorité militaire stricte, l'armée délivrant seule les autorisations d'entrée et de sortie. Cette militarisation des espaces sensibles, couplée à la création de zones d'exclusion militaire comme la forêt de Wagadou, vise à priver les groupes armés de sanctuaires et de voies de passage. La Mauritanie a ainsi construit un dispositif de contrôle territorial sans équivalent au Sahel, sans pour autant déployer de parapluie sécuritaire occidental massif comparable à celui d'autres pays de la région.
Mais la force militaire ne suffit pas. La Mauritanie a su développer une approche religieuse et sociale tout aussi décisive. Le dialogue avec les confréries soufies et le contrôle du discours religieux ont permis de marginaliser les prêcheurs salafistes radicaux. Cette stratégie de cooptation et de modération du champ religieux, couplée à une gestion fine des équilibres ethniques et tribaux internes, a privé les groupes djihadistes de tout ancrage populaire significatif. Comme le souligne la Fondation Jean-Jaurès, cette stabilité « repose sur une combinaison plus subtile : anticipation, gestion fine des équilibres internes, diplomatie d'équidistance ».
Sur le plan diplomatique, Nouakchott joue un jeu d'équilibre remarquable. Entretenant des relations avec la France, la Russie – avec laquelle un accord de défense secret aurait été signé en juin 2021 – et l'OTAN, la Mauritanie cultive une « neutralité positive » qui lui permet de préserver sa souveraineté tout en bénéficiant de soutiens multiples. Cette capacité à naviguer entre les puissances, sans s'aliéner aucun partenaire, confère au pays une marge de manœuvre unique dans un environnement régional polarisé.
Marge de manœuvre unique
L'exception sécuritaire mauritanienne n'en demeure pas moins fragile. La porosité des frontières avec le Mali, longue de plus de 2 200 kilomètres, constitue une vulnérabilité permanente. Les groupes djihadistes, en particulier le JNIM (Jama’a Nusrat al-Islam wal Muslimin), ont intensifié leurs activités dans le sud-ouest du Mali, notamment dans la région de Kayes, multipliant les attaques et les coups d'éclat. En avril 2026, la forêt de Wagadou, à cheval sur la frontière, a été identifiée comme un sanctuaire djihadiste à partir duquel le JNIM orchestrerait des attaques. La menace d'une infiltration reste donc bien réelle.
Les tensions diplomatiques avec Bamako compliquent encore la donne. En mars 2026, un échange de communiqués virulent a marqué les relations entre les deux pays, le Mali accusant la Mauritanie d'avoir fermé les yeux sur la détention sur son territoire de deux militaires maliens enlevés par des djihadistes. En octobre 2025, le Mali a même décidé de fermer ses frontières terrestres avec la Mauritanie pour des raisons sécuritaires. Ces frictions, dans un contexte où le JNIM impose des blocus autour de villes maliennes comme Kayes menacent les chaînes d'approvisionnement et les équilibres économiques locaux.
Par ailleurs, la stabilité mauritanienne repose sur un conservatisme politique et un contrôle social qui, s'ils garantissent la sécurité, ne sont pas sans susciter des critiques en matière de libertés publiques et de gouvernance. Comme le relève la Fondation Jean-Jaurès, cette stabilité est « paradoxale, fragile par nature », et pourrait être mise à l'épreuve par des tensions sociales ou économiques.
Consciente de ces fragilités, la Mauritanie s'emploie à renforcer sa coopération régionale. En juin 2026, le président Ghazouani a multiplié les démarches pour relancer la coopération sécuritaire au Sahel, tendant la main aux pays de l'Alliance des États du Sahel (AES). Cette volonté de dialogue, saluée par la France comme un signe de « responsabilité »,vise à créer un front commun contre l'expansion djihadiste, dont les conséquences, prévient le président mauritanien, « seraient catastrophiques pour l'ensemble de la région ».
En définitive, l'exception sécuritaire mauritanienne n'est ni un miracle ni un hasard. Elle est le fruit d'une stratégie cohérente alliant fermeté militaire, régulation religieuse, équilibre diplomatique et gestion sociale des tensions. Mais dans un Sahel où les groupes djihadistes étendent leur emprise et où les alliances régionales se redéfinissent, cet équilibre reste précaire. La Mauritanie devra continuer à innover et à adapter sa doctrine pour que son exception ne devienne pas, demain, un simple souvenir.
Seyid Mohamed Beibakar
Colonel à la retraite




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