
Il est des hommes dont l'histoire ne s'écrit pas dans les livres, mais sur les pistes sablonneuses, au cœur des villages reculés et dans les sacrifices silencieux consentis au service de la Nation. Les anciennes autorités administratives de Mauritanie font partie de cette génération de bâtisseurs qui ont accompagné la naissance de notre jeune République dans des conditions extrêmement difficiles.
À une époque où les infrastructures étaient quasi inexistantes, ces administrateurs parcouraient des centaines de kilomètres à dos de chameau ou au volant de robustes Land Rover, affrontant la chaleur, les tempêtes de sable et l'isolement. Ils vivaient dans des cases, des huttes ou même sous des tentes, loin de leurs familles, avec pour seule mission de représenter l'État, d'assurer l'ordre public, de rapprocher l'administration des citoyens et de poser les premières pierres de l'État mauritanien moderne.
Pendant trois ou quatre décennies, ils ont consacré leur jeunesse, leur santé et souvent leur vie à cette noble mission. Certains sont tombés en service. D'autres ont été grièvement blessés ou handicapés dans l'exercice de leurs fonctions. Beaucoup ont accepté des conditions de vie et de travail que peu de fonctionnaires accepteraient aujourd'hui.
Pourtant, une fois arrivés à la retraite, nombre d'entre eux ont le sentiment d'avoir été oubliés. Ils vivent dans une précarité qui contraste douloureusement avec les services rendus à la Nation. Les pensions sont souvent insuffisantes pour faire face au coût de la vie, aux dépenses de santé et aux besoins de leurs familles.
La situation la plus pénible est sans doute celle de ces anciens hauts serviteurs de l'État qui, après avoir incarné l'autorité publique pendant des décennies, se voient contraints de rechercher de modestes travaux administratifs pour compléter leurs revenus : rédaction d'études, de rapports, de cours ou de documents divers, au gré des opportunités. Certains passent de bureau en bureau dans l'espoir d'obtenir une mission ponctuelle leur permettant de faire face à des besoins urgents.
Blessure morale profonde
Au-delà des difficultés matérielles, c'est la blessure morale qui est la plus profonde. Quelle humiliation pour un ancien représentant de l'État de se retrouver en position de solliciter l'aide ou la faveur de ceux qui étaient, hier encore, ses administrés ! Des citoyens avec lesquels il appliquait la loi, prenait des décisions parfois difficiles, voire exerçait les prérogatives de l'autorité publique, se retrouvant aujourd'hui dépendant de leur bienveillance.
Une nation qui oublie ceux qui l'ont construite risque de fragiliser les valeurs sur lesquelles elle repose. La reconnaissance envers les anciens serviteurs de l'État ne doit pas être considérée comme une faveur, mais comme un devoir moral et national.
Il ne s'agit pas de réclamer des privilèges. Il s'agit simplement de restaurer la dignité d’une catégorie de fonctionnaires qui ont servi loyalement leur pays. Une meilleure prise en charge sociale, une revalorisation des pensions, un meilleur accès aux soins, ainsi que la mise à profit de leur immense expérience au sein des institutions et des programmes de formation constitueraient autant de gestes de reconnaissance envers cette génération.
Les anciennes autorités administratives ne demandent ni compassion ni charité. Elles demandent simplement que la République se souvienne de ceux qui ont contribué à la bâtir, souvent dans les conditions les plus rudes, avec courage, loyauté et abnégation.
Honorer ses anciens serviteurs, c'est honorer l'histoire de la Nation elle-même. Car un État fort est aussi un État reconnaissant.
Cheikh Tijani Balla Cherif




.gif)








.gif)