M. Mohamed Vall Handeya, président du Pacte pour l’Égalité citoyenne: « La réconciliation et la concorde nationales ne peuvent se réaliser que par la justice »

27 July, 2026 - 17:23

Le Calame : Pourquoi avoir jugé nécessaire de publier aujourd’hui un Pacte pour l’Égalité citoyenne ? Quel constat vous a conduit à cette initiative ?

Mohamed Vall Handeya : Dans les conditions que vit actuellement notre pays, la publication du « Pacte pour l'égalité citoyenne » répond à plusieurs nécessités et impératifs nationaux. D'une part, les défis qui se posent à notre pays, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur, menacent de le fragiliser plus qu'en toutes autres périodes postérieures à son accession à l'indépendance et, d'autre part, un climat malsain et délétère est en train d'envenimer et d'envelopper d'une chape de plomb les rapports sociaux, à tel point que les composantes nationales se regardent de plus en plus en chiens de faïence. On observe également, ces derniers temps, un regain de tension rendu turgescent par l'accélération continue des dissensions sociales, mettant en péril soudain le précaire attelage qui maintient assemblés les divers pans de la nation mauritanienne. 

Il y a aussi le terreau favorable de la persistance des injustices flagrantes qui constituent le vivier idéal pour la discorde et le démembrement. Tout cela survient sur fond de revendications liées à la persistance de la stratification sociale injuste et figée dans le temps, sur les aspirations à caractère identitaire d'une partie de la population et même des velléités tendant à plus de fractionnement et de différenciation.

D'où la nécessité d'initier cette mouvance sociétale ouverte à tous les citoyens mauritaniens quels que soient leur race, ethnie, statut social, orientation politique et/ou idéologique, afin de faire prévaloir la citoyenneté sur toute autre appartenance particulière. Nous aspirons à faire prendre conscience aux Mauritaniens que les problèmes nationaux sont un tout qu'il faut prendre dans sa globalité et les résoudre dans un esprit de patriotisme, loin de toute recrudescence des particularismes. Cela nécessite un certain degré d'éveil chez nos compatriotes et de compréhension de la nécessité de préserver la pérennité de notre État dans cet environnement instable et chargé de menaces.

 

Vous affirmez que la Mauritanie traverse une crise structurelle de l’État. Quels sont, selon vous, les principaux dysfonctionnements qui menacent la stabilité du pays ?

- Notre pays, la Mauritanie, traverse une crise multiforme due à l'accumulation de dysfonctionnements depuis des décennies. Parmi ceux-ci, figurent incontestablement les mauvaises options liées à la gouvernance, la prévalence des passe-droits et privilèges qui ont fini par ruiner la crédibilité de l'État et la notion d'intérêt général au profit d'intérêts particularistes. Cette démission de l'État de ses fonctions régaliennes a conduit à la déperdition des franges les plus vulnérables et les plus pauvres de la population qui sont désormais exclues de toute possibilité d'éduquer convenablement leurs enfants, de bénéficier des soins de santé primaire ou d'emplois.

Nous devons comprendre que l'évolution historique de notre pays nous impose de prendre à bras-le-corps les besoins en assistance sociale de notre population et ne pas suivre aveuglement les recettes du libéralisme économique dont notre expérience a clairement démontrée l’inadaptation, l’inadéquation et l’incapacité à résoudre nos problèmes spécifiques. Tant que les richesses nationales seront dilapidées par une poignée de prévaricateurs et ne sont pas investies pour assurer l'avenir des générations futures, nous continuerons à nourrir les disparités sociales et à pousser notre peuple à se précipiter dans l'abîme du désordre et de la désolation.

Le « Pacte pour l'égalité citoyenne » s'attelle à nous prémunir tous et toutes contre l'éventualité d'une telle explosion sociale, en faisant appel aux filles et fils de la Mauritanie pour œuvrer ensemble au salut de notre peuple.

 

Le pacte met l’accent sur les injustices historiques et les fractures sociales. Quelles mesures concrètes préconisez-vous pour parvenir à une véritable réconciliation nationale ?

-  La réconciliation et la concorde nationales ne peuvent se réaliser que par une voie unique : celle de la justice.

Celle-ci est multidimensionnelle et repose sur une panoplie de droits assortis de devoirs. Avant d'exiger des devoirs, l'Etat doit d'abord s'acquitter des droits de ses citoyens. Le premier de ces droits est d'assurer la pitance quotidienne à tous les Mauritaniens ; le second est de les libérer de la peur ; viennent ensuite les autres formes de liberté d'expression, de réunion et de constitution d'associations civiles ou politiques. Cet enchaînement logique est actuellement inversé chez nous. Il y a donc lieu de reclasser les priorités et de corriger la trajectoire de construction de l'État.

Une fois remis sur les rails, celui-ci doit entamer derechef les réparations et autres mesures visant à restaurer la confiance entre les composantes nationales, dans un esprit patriotique et résolument tourné vers l'avenir du vivre-ensemble en tant que citoyen mauritanien.

 

Vous défendez une identité mauritanienne fondée sur la citoyenneté plutôt que sur les appartenances ethniques ou tribales. Comment traduire ce principe dans les politiques publiques ?

Les États qui se complaisent dans le ressassement des particularismes, pour des raisons de calcul politicien ou sectaire, finissent toujours par faillir. Cette faillite survient le plus souvent de manière impromptue et sans crier gare. D'autres fois, elle ne se traduit sous forme de guerre civile ou de désordre généralisé.

Notre pays a beaucoup souffert et continue de souffrir des considérations tribales, ethniques, sectaires et régionales qui génèrent tant d'injustices, d'exclusions et de corruption, tout en plombant, de surcroît, notre développement. Pour espérer un lendemain meilleur, l'État doit se libérer du joug de toutes considérations particularistes et confier les rênes de son gouvernail à ceux de ses fils qui sont les plus intègres, les plus compétents et qui ne croient, surtout, qu'à la Mauritanie dans son ensemble, sans aucun penchant envers aucune tribu, ethnie, race, région ou secte. Ils doivent aussi prêter serment de servir tous les Mauritaniens, sans aucune discrimination ou faveur. Sans cette orientation, nous continuerons à patauger dans les écuries d'Augias jusqu'à ce que mort s'en suive.

 

Vous estimez que l’éducation constitue la priorité absolue de la refondation nationale. Quelles seraient les premières réformes à engager ? Celle lancée depuis bientôt plus de quatre ans ne serait-elle pas de nature à répondre à vos attentes ?

- Au travers des expériences des autres nations, il est évident que le système éducatif détermine l'avenir de tout pays. Tout le monde s’accorde à dire que le nôtre est parmi les plus mauvais au monde. On ne peut donc pas le redresser avec des mesurettes ou avec des liftings de circonstance, mais plutôt avec un traitement de cheval. C'est le premier chantier qui doit mobiliser, non seulement le gouvernement, mais aussi toute l'Administration, les élus, la Société civile et les parents d'élèves. Ceux-ci doivent compenser tout retard ou absence d'enseignants et veiller à la qualité des enseignements dispensés. La plupart des enseignants contractuels massivement recrutés ces derniers temps n'ont aucune formation pédagogique et leur conscience professionnelle, ainsi que leurs compétences, laissent beaucoup à désirer. Notre enseignement doit aussi préparer nos enfants à être des hommes du 21ème siècle et même au-delà.

Ils doivent donc maîtriser aussi bien les outils informatiques que les langues internationales nécessaires à leur épanouissement. Ainsi l'école se transformera en lieu d'acquisition du savoir et se libérera de la sclérose qui en fait un outil de reproduction du retard au lieu de son dépassement. Tout cela doit être bâti sur une vision stratégique claire, reliant les produits de l'école aux besoins de l'État. Avant et après tout cela, il faut restaurer les cantines scolaires qui doivent être ouvertes aussi bien aux élèves qu’aux enseignants. Quand il sera évident, pour les uns et les autres, que l'école est devenue la priorité N° 1, tout changera.

 

Le pacte critique le modèle d’État rentier et appelle à une meilleure redistribution des richesses. Quelles réformes économiques vous paraissent-elles prioritaires ?

- Comme tout le monde sait, la richesse est répartie chez nous de manière profondément inéquitable. C'est une vérité qui crève les yeux. Chez nous, les inégalités sociales et l'absence d'équité ont dépassé, depuis longtemps, le seuil de l'acceptable et du tolérable. On ne peut inverser cette tendance sans en traiter les causes structurelles profondes. Une des premières de celles-ci est la transformation de l'État en une vache laitière dont la rente est réservée à certains au détriment de tous les autres.

Frapper avec une main de fer les adeptes de la corruption et du détournement des deniers publics est la seule voie de recours pour arrêter l'hémorragie. L'initiation d'une politique sociale basée sur le travail et la productivité sous supervision étatique, pourrait susciter – si elle est accoudée à une égalité des chances pour nos enfants – l'adhésion du peuple et le convaincre que l'État démiurge et impartial s'est enfin mis en branle.

 

Votre document évoque également le passif humanitaire et les séquelles de l’esclavage. Pensez-vous que ces dossiers ont été suffisamment traités par les autorités jusqu’à présent ?

- Il paraît que ces deux dossiers figurent en pole position dans les problèmes qui seront traités lors du dialogue qui se déroulera dans les prochains jours. Attendons de voir ce qu'il en ressortira...

 

Vous appelez à une refondation complète de l’État. S’agit-il, selon vous, d’une réforme des institutions actuelles ou de l’élaboration d’un nouveau contrat politique entre celui-ci et les citoyens ?

- À mon avis, les structures déglinguées et précaires de l'État mauritanien ont atteint leurs limites. Il faut casser la baraque et refonder la Mauritanie sur de nouvelles bases lui permettant de sortir la tête de l'eau. Au premier rang de cette refondation, figure l'élaboration d'une nouvelle Constitution qui ne soit une pâle copie de celle de la 5ème république française, mais le fruit d'une large concertation nationale rassemblant toutes les forces vives du pays. D'autres réformes sont également nécessaires dans les structures administratives, politiques, économiques et sociales du pays.

 

Le dialogue politique semble connaître une nouvelle dynamique. Quelles sont, selon vous, les conditions indispensables pour qu’il débouche sur des résultats concrets et bénéficie de la confiance de l’ensemble des acteurs ?

- Je crois que, pour déboucher sur des résultats concrets et bénéfiques pour le pays, ce dialogue doit affronter de face les problèmes véritables qui se posent ou qui se poseront prochainement à la Mauritanie. Outre l'élaboration d'une nouvelle Constitution évoquée plus haut, les participants à ce dialogue doivent reformuler l'article 90 pour qu'il donne une immunité totale au président de la République sortant et décider en même temps de la libération immédiate de l'ancien président Mohamed ould Abdel Aziz. Je suggère cela, car je crois que l'emprisonnement des anciens présidents est une très mauvaise chose pour la démocratie. Car cela les incite à conserver le fauteuil présidentiel, craignant d'être poursuivi en justice.

D'autre part, je crois qu'il serait judicieux de prolonger la durée des mandats présidentiels pour qu’ils soient de 7 à 10 ans, renouvelables une seule fois, à condition que l'actuel Président n’en profite pas. Ceci permettra de planifier sur le moyen et long termes et déjouer ainsi le piège du court terme, préjudiciable aux jeunes nations comme la nôtre. Il y a aussi d'autres sujets non moins importants et déjà inscrits à l'ordre du jour et qui doivent être traités avec tout le sérieux nécessaire pour en sortir avec une solution finale : j'ai nommé les dossiers de l'esclavage, du passif humanitaire et des questions liées à la transparence démocratique.

 

Propos recueillis par Dalay Lam