Gorée, mythe(s) ou symbole(s) ? Une étude de Maitre Mohamed ould Cheikh Sidiya : Un papier d’anthologie/Par Moussa Hormat-Allah, professeur d’université, lauréat du Prix Chinguitt

22 July, 2026 - 10:05

L’auteur, que je remercie, m’a fait parvenir cette étude. J’avais l’intention, initialement, de la lire en diagonale. Mais c’était sans compter avec la faconde, les analyses fouillées et le style plaisant de l’auteur. En effet, dès les premières lignes, j’ai été capté par cet essai historique exceptionnel. Un véritable chef-d’œuvre d’écriture.

Subitement, je me suis retrouvé, par la pensée, dans un amphithéâtre de la faculté de droit en train d’écouter un professeur au sommet de son art. Des réminiscences universitaires qui, pendant un temps, m’ont fait oublier les contingences du quotidien.

C’est donc avec un réel plaisir que j’ai lu et relu cette excellente étude de Maître Mohamed ould Cheikh Sidiya. J’ai tout de suite compris, sans exagération, que j’avais entre les mains un travail de qualité. Un travail qui témoigne d’un bel effort de synthèse dans un français toujours remarquablement limpide.

Pour ménager mes yeux, j’ai demandé à quelqu’un d’aller chez le cyber du coin pour m’agrandir un texte assez dense. D’emblée, j’ai été saisi par la fluidité de l’écriture : un style soutenu, sans aspérités où on sent la plume d’un universitaire au faîte de son talent. On est frappé également par l’originalité de la démarche adoptée par l’auteur pour traiter les thèmes abordés. Sans fioritures, les sujets ont été cernés dès le départ et traités en profondeur, au fur et à mesure, avec autorité, pertinence et minutie. Une approche pointue et un cheminement méthodique ne laissant pratiquement rien d’essentiel dans l’ombre. Avec retenue, tout est évoqué, discuté, analysé et décrypté.

Mieux encore, l’auteur a transformé un paradoxe par un tour de force : concilier une lecture agréable avec un sujet traumatisant sur les affres de l’esclavage.

Je savais Maitre Cheikh Sidiya homme d’Etat et juriste distingué mais j’ignorais chez lui ce remarquable don littéraire. Peu d’intellectuels, moi le premier, peuvent s’aventurer sur un terrain déjà balisé par cet éminent homme de loi.

Une remarque. On se méprendrait lourdement si l’on pensait que les propos élogieux sur cet essai de Maître Cheikh Sidiya sont sous-tendus par une quelconque indulgence ou complaisance à l’égard de l’auteur.

Quand il s’agit d’apprécier un travail académique, je n’ai aucune propension à distribuer de bons points à mauvais escient. Pour moi, seule la rigueur scientifique entre en ligne de compte. Et sur ce plan, l’étude précitée est inattaquable. Cependant, pour élargir le débat, je vais essayer de faire sur un ton un peu différent quelques commentaires. Cette immersion dans le monde glauque de la traite des esclaves me permet de mettre en exergue deux faits historiques marquants, incontournables. La pratique de l’esclavage est consubstantielle à l’Occident chrétien. En revanche, dans les pays musulmans, cette pratique détestable ne concernait, dans la quasi-totalité des cas, que les prisonniers de guerre, sans distinction de la couleur de leur peau. Dans le premier cas, cette pratique de l’esclavage est provoquée, organisée et assumée, dans le second, elle est la conséquence occasionnelle de conflits armés.

Contrairement au christianisme, l’Islam n’a jamais rendu licite la pratique de l’esclavage. En Islam, tous les hommes sont égaux. Aucune discrimination. « Pour Allah les plus honorables parmi vous sont les plus pieux. »     

L’esclavage : au commencement était l’Eglise

 Comme pour les croisades ou la colonisation et comme pour bien d'autres forfaits de l'Occident en terre d'Islam et ailleurs, l'Eglise catholique a été en première ligne dans l'abominable traite des esclaves qu'elle a, du reste, elle-même pratiquée. Comment peut-on expliquer que l'Eglise qui est censée être le reflet de cette "religion d'amour et de paix" puisse se vautrer dans l'ignominie la plus vile en initiant et en encourageant des pratiques infamantes, en marge de toute humanité, comme la traite négrière ? Plusieurs siècles après l'abolition, les stigmates et les blessures causés par cette funeste entreprise sont toujours vivaces notamment dans l'âme africaine. Comment concevoir et, encore moins, accepter que des êtres humains aient été traités comme du bétail ? Quel crédit peut-on accorder à ces donneurs de leçon occidentaux qui s'érigent, aujourd'hui, en défenseurs des droits de l'homme et de la morale internationale ?

Des Occidentaux dont les comportements passés – et, il faut bien le reconnaître, présents – se déclinent dans tous les registres de la violence. Comment ces moralisateurs peuvent-ils avoir l'outrecuidance de se défausser sur l'Islam et de le traiter de religion intrinsèquement violente ? Car l'Islam est, par définition, la religion de la tolérance, de la fraternité et de l'égalité.

Marc Ferro souligne bien cette caractéristique de l’Islam : "Lorsque le principe répudie toute forme d'inégalité entre les musulmans et [il] condamne (…) le racisme qui pouvait exister entre les Arabes et les Noirs"[i].

Avant d'ouvrir cette page sombre de la traite négrière, replaçons d'abord les faits dans leur contexte historique : "L'anéantissement des Indiens par la colonisation espagnole des Iles d'Amérique impose la recherche de la main-d'œuvre indispensable à l'exploitation des nouveaux territoires : la guerre et l'esclavage africain apportèrent la solution. C'est Barthélemy de Las Casas, l'évêque sévillan de Chiapas au Mexique qui, le premier, grâce à une campagne énergique prône l’égalité absolue entre tous les hommes. Apôtre de la charité, il s'érige contre le théologien Sépulveda, l'historiographe de Charles Quint, le Tite-Live espagnol, qui soutient que l'on doit exterminer quiconque refuse d'embrasser la religion chrétienne"[ii].

Dans la foulée, le pape Léon X autorisera l'introduction en Amérique de nègres esclaves puisqu'ils ne sont pas chrétiens.

Le pape Martin V : les non chrétiens n’ont aucun droit sur terre

Au commencement de la traite des esclaves était donc l'Eglise. Ainsi en 1498, la bulle du pape Martin V décrète que "la terre appartient au Christ et le Vicaire a le droit de disposer de tout ce qui n'est pas occupé par les chrétiens. Les infidèles ne sauraient être possesseurs d'aucune partie de la terre"[iii]. En clair : massacrez les Indiens et autres autochtones, déportez et asservissez les Noirs, livrez les guerres de conquête et d'horreurs… Ces génocides et ces pratiques esclavagistes qu'on qualifie aujourd'hui de crimes contre l'humanité étaient dans l'optique des Occidentaux et de l'Eglise parfaitement compatibles avec le christianisme qui est "une religion d'amour et de paix". Seul l'Occident a raison. Seul l'Occident est dans le bon camp. Les autres, musulmans en tête, sont des barbares, des sanguinaires, des racistes, des intolérants…

Pourtant, si on interroge l'histoire, cette autosuffisance et cette supériorité ostensiblement affichée par l'Occident chrétien ne reposent dans la pratique, sur aucun fondement moral ou éthique. L'esclavagisme et la traite des Noirs, pratiqués pendant des siècles par ces pays en sont l'une des nombreuses illustrations.

Dans la Bible et l’Evangile la parole divine

 a été altérée, parfois même falsifiée

La justification par l'Eglise chrétienne du bien-fondé de la pratique de l'esclavage et de la traite des Noirs trouve son fondement dans la Bible. Beaucoup de passages de la Bible et de l'Evangile ont été manipulés, falsifiés, parfois même inventés de toute pièces pour donner plus d'arguments à un enseignement liturgique que les docteurs de la loi voulaient récupérer à leur profit. Il y a plusieurs bibles et plusieurs évangiles.

Si le Coran est une transcription instantanée de la Révélation reçue par le Prophète, la Bible, quant à elle, a été écrite après des siècles de transmission orale de génération en génération. L'Evangile, lui aussi, a été transmis de bouche à oreille avant d'être écrit soixante-dix ans environ après la disparition de Jésus.

Dans la Bible et l'Evangile, la parole divine a été ainsi altérée, manipulée, enjolivée au fil du temps avant d'être fixée par écrit.

Ainsi, longtemps après la Révélation, on a fait dire aux Ecritures saintes, en l'occurrence la Bible et l'Evangile, ce qu'on voulait pour servir des intérêts bassement mercantiles.

Comment peut-on, en effet, concevoir un seul instant que Dieu, dans toute Sa Miséricorde et Sa Bonté, puisse commander la pratique de l'esclavage et le commerce des êtres humains qu'Il a créés à Sa propre image ? Il s'agit là, d’une des nombreuses falsifications apportées par la main malveillante de l'homme à la parole divine.

« La malédiction de Cham »

Voici, rapidement exposée, la raison donnée par la Bible pour justifier l'infériorité et l'asservissement de la race noire. "L'esclavage des Noirs fut justifié par les théologiens en raison de la "malédiction de Cham". Celle-ci se réfère à l'épisode selon lequel le jeune homme regarda dormir nu son père, Noé, qui s'était enivré au jus fermenté de la première vigne qu'il avait plantée. Cham appela ses frères aînés, mais ceux-ci, à la différence de leur jeune frère, se précipitèrent à reculons pour couvrir la nudité de leur père sans le regarder. Noé, réveillé de son ivresse, maudit son plus jeune fils pour son insolence: "Maudit soit Canaan [fils de Cham]! Qu'il soit pour ses frères le dernier des esclaves"[iv]. (…). La tradition d'exégèse occidentale issue de Saint Augustin, combinée au legs d'Aristote et aux récits gréco-romains qui situaient au sud de l'Egypte et du désert quantité de monstruosités s'ingénia donc à faire des Africains noirs les descendants maudits de la lignée de Cham.

Dès lors, la malédiction de Cham, associant la noirceur de la peau à la noirceur de l'âme, reste l'argument fondamental des esclavagistes[v]: les Noirs porteraient de façon indélébile la marque de la faute qui les avait fait naître. "Cham fut maudit dans son fils, c'est-à-dire dans son œuvre"[vi].

Cette justification biblique du bien-fondé de l'esclavage et de la traite des Noirs est une manipulation flagrante des Ecritures saintes.

L’Islam met sur un pied

d’égalité tous les êtres humains

Le Coran est venu rétablir la Vérité divine. "Les exégètes disent que le Coran apprend aux juifs les parties de la Bible qui avaient été supprimées (ou falsifiées) par leurs ancêtres"[vii].

Or que dit le Coran sur cette discrimination odieuse ? "Ô vous, les humains ! Nous vous avons créés à partir d'un mâle et d'une femelle, Nous vous avons répartis en peuples et en tribus pour que vous vous reconnaissiez mutuellement. Pour Allah, les plus honorables parmi vous sont les plus pieux. Allah connaît tout et sait tout"[viii].

Ce verset coranique est très explicite. Au-delà de l'origine ethnique, raciale ou de la couleur de la peau, seul compte pour Dieu la dévotion et la piété. Allah le dit clairement : "les plus honorables parmi vous sont les plus pieux". Pour Allah, la piété est donc le seul critère d'hiérarchisation des hommes. A ce sujet, le Prophète, pour sa part, a dit : "Un Arabe n'a strictement aucun mérite sur un non-Arabe, pas plus qu'un non-Arabe n'en a sur un Arabe, ni un Noir sur un Blanc, ni un Blanc sur un Noir, si ce n'est par la piété" [ix]. L'Islam met sur un pied d'égalité tous les êtres humains.

 

 

 

                                                                                   

 

 

 

 

 

 

 

NOTES

[i] Marc Ferro, Le livre noir du colonialisme, Robert Laffont, 2003, p.137.

[ii] Victor Bissengue, Esclavage ou traite négrière : un crime contre l'humanité.

[iii] Ibid.

[iv] Genèse 9, 21-27.

[v] Louis Sala Molins, Le Code noir ou le calvaire de Canaan, p.22 – 23.

[vi] Saint Augustin, La Cité de Dieu, 16, 20. Cité par Catherine Coquery – Vidrovitch dans le postulat de la supériorité blanche et de l'infériorité noire in Marc Ferro. Le livre noir du colonialisme. op. cit. p. 871 et 872.

[vii] Jean – Luc Monnerey, Les Grands thèmes du Coran, Note 26, p.396.

[viii] Coran, Les Appartements, Verset 13.

[ix] Hadith rapporté par l'Imam Ahmed, dans les Sunan des Imams Abou Daoud, An-Nasâ'i, At-tirmidhi, Ibn Mâjah et Ad-Dârimi.