Contrôle des aliments : Une faille sanitaire qui menace la santé des citoyens

22 July, 2026 - 10:03

Un péril sanitaire d’une grande discrétion ronge l’alimentation des Mauritaniens, sans que la majorité d’entre eux en mesure l’ampleur. Bien plus qu’un cas isolé, cette situation illustre une cécité collective face à une filière opaque, où la composition des ingrédients de base, qu’il s’agisse de la farine ou des adjuvants, n’est que rarement soumise au moindre contrôle. Dès lors, si la protection de la santé publique ne constitue plus la boussole des autorités, le rôle des organes de contrôle perd son sens, réduisant leur mission à une simple formalité administrative face à une situation alarmante. Ce constat n’est pas une hypothèse, mais le reflet d’une réalité bien plus vaste : celle d’un système de surveillance lacunaire, livrant la population à des risques invisibles mais mortifères.

Pour faire face à ces défis, la Mauritanie s’est pourtant dotée en 2023 de l’Agence Mauritanienne de Sécurité Sanitaire des Aliments (AMSSA), qui affichait en 2025 un chiffre de 4 251 inspections. Mais ce volume, bien que respectable sur le papier, s’avère dérisoire lorsqu’on le rapporte à l’étendue du territoire et à la prolifération des points de vente. Les opérations de terrain, si elles aboutissent à des saisies spectaculaires — telles que les deux tonnes de denrées périmées détruites à Kobeni ou les vingt tonnes collectées en 2023 — ne révèlent que la partie émergée d’un iceberg. Ces destructions massives attestent moins de l’efficacité des contrôles que de l’ampleur effrayante des produits dangereux qui, pour l’essentiel, continuent de circuler librement sur les marchés. L’Agence elle-même a mis à disposition des citoyens le numéro 1113 pour recueillir les plaintes et signalements relatifs à la sécurité sanitaire, une mesure louable mais qui, en réalité, transfère aux consommateurs une charge qui devrait incomber à l’État — et qui, surtout, ne pallie en rien l’insuffisance criante des contrôles préventifs.

 

Tests sporadiques et moyens insuffisants

Cette circulation anarchique trouve ses racines dans une dépendance structurelle aux importations, couplée à un déficit criant de moyens techniques. En l’absence d’un système d’accréditation nationale pleinement opérationnel, les tests en laboratoire restent sporadiques et les frontières, notamment celles poreuses avec le Mali, constituent des couloirs transfrontaliers où la contrebande prospère en toute impunité. La frontière entre la Mauritanie et le Mali s’étend sur 2 237 kilomètres et est décrite comme une zone désertique quasiment inaccessible, comparable à un no man‘s land. Les agents de contrôle, submergés par l’ampleur de la tâche et freinés par des infrastructures défaillantes, ne peuvent exercer une surveillance efficace, surtout dans les zones rurales souvent délaissées. Ce déséquilibre favorise l’émergence d’un marché parallèle où la sécurité sanitaire n’est jamais garantie, exposant les consommateurs à des produits de qualité douteuse.

Cette carence de surveillance touche des secteurs pourtant essentiels de l’alimentation quotidienne. Le pain, que chaque Mauritanien consomme matin et soir, est fabriqué à partir de farines et d’améliorants dont la composition chimique demeure opaque, faute d’analyses publiées et de transparence. Il en va de même pour les restaurants et fast-foods, où les plats préparés échappent souvent à l’œil des inspecteurs, ou pour la viande de boucherie, vendue sans certification sanitaire fiable. L’AMSSA elle-même recommande aux consommateurs de «veiller toujours à acheter la viande dans des boucheries et abattoirs agréés soumis à un contrôle vétérinaire officiel » — un conseil qui, par sa simple existence, avoue l’ampleur des transactions qui échappent à tout contrôle. Cette opacité généralisée n’est pas un détail : elle transforme chaque repas en une prise de risque inconsciente, ouvrant la porte à des contaminations bactériennes ou chimiques.

Les conséquences de se laisser-faire ne se font pas attendre et se manifestent à double tranchant.

D’un côté, les intoxications aiguës, comme celle qui a frappé le village de Belghirbane en avril 2025 — touchant 85 personnes dont 18 cas graves suite à la consommation de lait local non contrôlé — rappellent brutalement l’urgence de la situation. Le ministère de l’Élevage a révélé que les analyses en laboratoire avaient mis en évidence une contamination par Staphylococcus aureus, souvent causée par des « mains souillées ou des infections du pis des vaches, que complique le manque de respect de la chaîne du froid ». Presque simultanément, le village voisin de Belghirbane a enregistré près de 80 personnes intoxiquées par du « lait frelaté ». Comme le résume avec une brutale clarté un internaute dans un article de presse : « Du périmé qu’on vend partout dans tous les marchés au vu et au su des services d’hygiène ». De l’autre, un danger bien plus sournois s’installe dans la durée : l’ingestion régulière d’additifs interdits, de conservateurs non conformes et de colorants toxiques expose silencieusement la population, et plus particulièrement les jeunes adeptes de la malbouffe, à des affections chroniques graves telles que les cancers, les pathologies cardiaques et les troubles rénaux.

 

Défaillances structurelles

Face à ce constat alarmant, les autorités ne restent pas totalement inactives. Un partenariat avec le Programme alimentaire mondial a été scellé, et des efforts de modernisation sont engagés, notamment via l’introduction de technologies d’intelligence artificielle pour les examens préliminaires, la numérisation des processus d’inspection et la rénovation des laboratoires de l’AMSSA. Toutefois, ces avancées technologiques, bien que louables, peinent à compenser les défaillances structurelles. La faiblesse des moyens alloués à la surveillance face à la multiplication des marchés informels réduit considérablement leur impact, une lacune que le Forum Mauritanien des Consommateurs dénonce en réclamant avec justesse des organismes spécialisés véritablement outillés. Le secrétaire général du Forum, a souligné « l’importance de la sécurité alimentaire pour préserver la santé et la protéger des maladies » et a appelé à ce que « le pouvoir judiciaire joue un rôle dans la protection du consommateur et l’activation des tribunaux contre les violations ». Les experts ayant participé aux discussions ont également évoqué la question du thé contaminé, révélant que le problème dépasse largement le seul secteur du lait ou de la viande pour toucher l’ensemble des denrées consommées au quotidien.

Il est temps de comprendre que le contrôle sanitaire n’est ni un luxe budgétaire ni une contrainte administrative, mais bien un devoir légal et éthique incombant à l’État. Pour mériter pleinement son nom, ce dernier doit impérativement muscler ses capacités d’inspection, systématiser les analyses en laboratoire, frapper durement les fraudeurs et, surtout, instaurer une transparence totale en publiant les résultats des contrôles. Informer le citoyen, c’est lui rendre son pouvoir de décision et sa capacité à se protéger. Les Mauritaniennes et les Mauritaniens ont droit à une alimentation saine, à la vérité sur leur assiette et à la sauvegarde de leur intégrité physique. Au-delà des discours et des promesses, l’heure exige une action ferme et immédiate, car derrière chaque denrée non inspectée, c’est une vie humaine qui est silencieusement mise en péril.

 

                                                                         Seyid Mohamed Beibakar

                                                                               Colonel à la retraite