M. Mohamed Ould M’Bareck, nouveau président de SOS Esclaves : ‘’Notre position naturelle vis-à-vis du pouvoir est celle d’une indépendance critique’’

9 July, 2026 - 04:34

Le Calame : Monsieur le Président, vous succédez à une figure emblématique de la lutte anti-esclavagiste. Quel sentiment vous anime après votre élection lors de ce congrès extraordinaire ?

Mohamed ould M'Bareck : Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux, et que la paix et les bénédictions soient sur le plus noble de Ses messagers, notre Prophète Mohamed (PBL), ainsi que sur sa famille et tous ses compagnons.

Permettez-moi tout d’abord d’exprimer ma profonde gratitude à votre estimé et pionnier journal pour m’avoir offert cette opportunité, car il s’agit du premier media à m’interviewer depuis mon élection par le Congrès extraordinaire de notre organisation. C’est un grand honneur dont je suis profondément reconnaissant. Concernant votre question, je dis : c’est à la fois un grand honneur et une lourde responsabilité d’avoir gagné la confiance du Congrès extraordinaire pour diriger une organisation dont le nom est synonyme d’activisme engagé depuis des décennies en faveur des droits humains.

On ne saurait aborder cette étape sans rendre hommage au formidable héritage de lutte légué par le fondateur, feu Boubacar ould Messaoud (Paix à son âme), qui a consacré sa vie à la défense de la dignité humaine. Je ressens un mélange de fierté pour cette confiance, de conscience de l'ampleur des défis et de détermination à poursuivre ce chemin dans un esprit collectif, affranchi de tout agenda personnel, et de manière à préserver l'indépendance et la crédibilité de l'organisation. Mes aspirations sont centrées sur le renforcement de la présence de l'organisation sur le terrain, l'expansion de son action en matière de droits humains et son impact social, ainsi que la consolidation de son approche historique de la défense des victimes, sans hésitation ni compromis. Je saisis cette occasion pour renouveler mes remerciements et ma gratitude à mes camarades de l'organisation « SOS Esclaves » pour leur précieuse confiance et j'espère être à la hauteur de leurs attentes et des espoirs placés en moi et en l'équipe élue.

 

 - Le communiqué du congrès insiste sur la fidélité à la « démarche sincère et franche » de l'organisation. Comment comptez-vous incarner cette ligne dans le contexte mauritanien actuel ?

- Ce principe n'est pas un simple slogan ; il est l'identité même de l'organisation. Son essence. Sa mise en œuvre concrète implique, premièrement, de décrire honnêtement la situation des droits humains telle qu'elle est, sans exagération ni distorsion. Deuxièmement, une présence active aux côtés des victimes sur tous les terrains. Nous nous emploierons à renforcer le travail de terrain, à développer des mécanismes de suivi et de documentation et à consolider les partenariats avec les acteurs locaux, tout en préservant strictement l'indépendance des décisions relatives aux droits humains. Nous poursuivrons également nos efforts de pression pacifique pour garantir l'application des lois et améliorer l'accès des victimes à la justice et aux services essentiels.

L'honnêteté et la transparence étant des caractéristiques marquantes de notre regretté dirigeant, le président Boubacar ould Messaoud (Paix à son âme), et ces valeurs nous ayant été inculquées à son école, il est de notre devoir de les incarner et de les mettre en pratique en toutes circonstances.

 

- Le défunt prônait un combat sans concession, mais refusait la violence. Comment faire vivre sa vision d'une Mauritanie réconciliée, débarrassée des séquelles de l'esclavage et de toutes formes d’injustice ?

- Nous considérons cet équilibre comme stratégique et indispensable. Par conséquent, nous poursuivrons notre travail de défense des droits humains, notamment en matière de documentation et de plaidoyer, tout en rejetant fermement toute forme de violence ou d'incitation à la violence. Pour bâtir une société apaisée et en harmonie avec ses différentes composantes, il est essentiel d'instaurer la justice, de réformer l'éducation et d'autonomiser les victimes et les groupes vulnérables et marginalisés par des actions intégrées, et non par la confrontation ou l'incitation à la violence.

 

- Fondée en 1995 en pleine période de répression, SOS Esclaves a légalisé son statut en 2005. Quels sont les plus grands accomplissements de l'ONG à ce jour ?

- Depuis sa fondation en 1995, l'organisation a joué un rôle déterminant pour briser le silence qui entoure l'esclavage et son héritage. Parmi ses acquis les plus significatifs, citons : l'intégration de cette question au débat public national et international ; la contribution active à l'élaboration et à la mise en œuvre d'un cadre juridique criminalisant l'esclavage ; le soutien juridique et social apporté aux victimes ; la contribution à la libération de nombreuses personnes et de nombreux groupes ; et la garantie que leurs cas soient traduits en justice et traités comme il se doit.

Cependant, l'accomplissement le plus important, à mon sens, est d'avoir ancré la conviction que la dignité humaine est un principe fondamental et non-négociable. La lutte pour la sensibilisation est tout aussi importante que la lutte juridique. Par son plaidoyer et son travail de réseautage, l'organisation a également contribué à inciter les autorités à mettre en place des mécanismes et des instances officielles pour soutenir les victimes, lutter contre l'esclavage, la traite des êtres humains et d'autres phénomènes criminalisés.

 

- Feu Boubacar avait été décoré de l'Ordre du Mérite national par le chef de l'État en 2023. Pensez-vous que les autorités partagent aujourd'hui sa lecture de la situation sociale du pays ?

- La décoration du défunt de l'Ordre du Mérite national est une reconnaissance bien méritée de son rôle national et militant de renom dans la protection et la promotion des droits humains en Mauritanie. C'est un geste positif qui fait honneur aux autorités. Cependant, cet hommage n'implique pas nécessairement un accord total. Il existe des points de convergence évidents quant à la gravité du phénomène, mais le véritable défi et le facteur décisif entre nous demeurent la mesure dans laquelle cette reconnaissance se traduit par des politiques et des programmes efficaces et concrets sur le terrain.

 

- Le combat contre « l’idéologie du silence » a-t-il été définitivement gagné en Mauritanie ?

- Je crois que nous avons accompli des progrès significatifs et importants pour briser le silence, mais affirmer que la bataille est totalement gagnée serait exagéré. Des poches de déni ou de minimisation persistent et certaines pratiques et comportements sociaux continuent de refléter les effets du passé. Le combat continue, mais il est mené aujourd'hui avec une bien plus grande prise de conscience sociétale et juridique qu'auparavant.

 

- Bien que l'esclavage soit aboli et criminalisé par la loi, quelles formes d'exploitation (domestique, rurale, économique) réclament une vigilance accrue ?

- Il existe de multiples formes, nouvelles et émergentes qui exigent une vigilance constante, notamment l'exploitation économique dans certaines zones rurales, le travail forcé non-déclaré et certaines manifestations de vulnérabilité en milieu urbain, telles que l'exploitation des travailleuses domestiques sans protection juridique ou sociale adéquate, et l'exploitation liée aux conditions de travail en général. À cela s'ajoutent les violences sexistes, le travail des enfants, les violences sexuelles contre les mineurs et les mariages forcés. Toutes ces formes requièrent une vigilance constante, une application plus stricte de la loi et un arsenal législatif dissuasif, en plus de la mise en place d'une protection sociale efficace pour les groupes vulnérables les plus touchés par ces phénomènes émergents.

 

- Quels programmes sont mis en place pour autonomiser les victimes ?

- Nous privilégions le soutien juridique, social et psychologique, parallèlement à des programmes d'intégration économique et de formation professionnelle, en coopération avec nos partenaires locaux et internationaux. Notre objectif stratégique est de faire passer les victimes d’une « logique de secours et d’assistance immédiate » à une « logique d’autonomisation durable ». Ceci est réalisé grâce à la formation professionnelle et au soutien aux initiatives individuelles visant à générer des Activités Génératrices de Revenus (AGR) qui garantissent leur indépendance et leur dignité.

 

- Quelles réformes sont nécessaires dans les domaines du foncier, de l’état-civil et de l’éducation ?

- Nous exigeons des réformes structurelles garantissant une véritable égalité d’accès aux droits fondamentaux ; plus précisément : simplification des procédures d’enregistrement de l’état-civil, afin de garantir la pleine citoyenneté ; garantie d’un accès juste et équitable à la propriété immobilière et foncière ; renforcement du système éducatif dans les zones vulnérables (adwaba) ; fondation d’activités économiques locales et mise en place d’infrastructures de santé, de loisirs et de formation dans ces zones. Ces enjeux sont fondamentaux, car ils s’attaquent aux causes profondes de la marginalisation, et leur résolution permettra de réduire les inégalités et de renforcer les liens et l’unité entre les citoyens d’une même nation.

 

- Quelle sera la position de l’organisation vis-à-vis des autorités ?

- Notre position n’est ni celle d’une opposition perpétuelle ni celle d’une allégeance absolue ; notre position naturelle est celle d’une « indépendance critique ». Nous partons du principe du partenariat avec les autorités et les différents organismes gouvernementaux dans les domaines du développement et des droits humains, chaque fois que cela est possible et bénéfique, tout en préservant pleinement notre indépendance. Et le droit légitime de critiquer, de défendre et d'exercer une pression pacifique lorsque cela s'avère nécessaire.

 

- Comment évaluez-vous la coopération avec le pouvoir judiciaire ?

- Il existe une nette disparité dans les résultats obtenus sur le terrain. Bien que certaines décisions positives et courageuses aient été rendues – ce que nous saluons –, le principal défi demeure l'harmonisation des normes et la garantie d'une application stricte et rigoureuse de la loi. Nous avons besoin d'un pouvoir judiciaire plus sensible et réactif à ces questions délicates, et plus attaché à l'esprit de la loi et au concept d'État de Droit.

 

- Quels sont les obstacles à la mise en œuvre des lois ?

- Les obstacles sont multiples et interdépendants : ils sont parfois politiques et délibérés, souvent institutionnels et bureaucratiques, ainsi que culturels et sociaux profondément enracinés. Par conséquent, la solution doit être globale et intégrée, alliant une véritable volonté politique, une modernisation des mécanismes de justice et une intensification des programmes de transformation culturelle et sociale. J'aimerais soulever ici une question fondamentale : l'indemnisation des victimes. Nous avons de nombreux dossiers où des décisions de justice ont été rendues en leur faveur. L'indemnisation est promise depuis des années, mais elle n'a toujours pas été versée, malgré nos échanges réguliers avec les instances compétentes.

 

- Comment comptez-vous lutter contre le laxisme ou la complicité dans l'application de la loi ?

- Notre approche repose principalement sur une vérification et une documentation rigoureuses et systématiques des violations, suivies de la saisine des autorités judiciaires compétentes et de l'intensification des campagnes de sensibilisation aux niveaux national et international, le tout dans le cadre légal en vigueur. Notre objectif n'est pas une escalade pour le simple « plaisir » d'envenimer les choses, mais bien de garantir l'application du principe de non-impunité pour quiconque commet ou contribue au crime d'esclavage.

 

- Quelles sont vos priorités pour la prochaine étape ?

- Nos priorités sont claires et précises : renforcer la présence de l’organisation sur le terrain et se rapprocher des populations locales, améliorer l’aide juridique et humanitaire apportée aux victimes, consolider les partenariats et les réseaux de défense des droits humains, et sensibiliser le public à la gravité du phénomène. Nous entrons dans une phase qui exige patience, discrétion, persévérance et efficacité.

 

Propos recueillis par Dalay Lam