
« Hey, Hey, He-ey, Mister Macron ! ‘No offence’, Really ? » Serait-on tenté de persifler (en bon Français).
Le Personnage
Tel l’infortuné chef d’un empire qui, obstinément, désespérément, « ne veut pas mourir », le président français s’était essayé, là, sans doute une dernière fois devant une telle audience, en plus de celle des maliens, à insulter l’intelligence de tout un continent, et au-delà, de la terre tout entière. Qui de mieux pour s’adonner à un tel exercice que ce ‘jeune homme de Mbengue, capitale Paris’ comme le désignait le très subtil humouriste nigérien Mamane ? Lui qui est, qui en doute encore, l’incarnation achevée de la notion, éminemment parlante pour des générations d’africains, de l'aplomb que son compatriote, le journaliste Antoine Glazer, invoque dans le titre de son livre : « Arrogant comme un français en Afrique ».
M. Macron, s’est maintes fois illustré comme ayant la maitrise de soi et le discernement d’un adolescent au point que certains éditorialistes maliens l’ont surnommé ‘bil-acron’. (Ces influenceurs se référent ici à ce concept primordial de la culture Mandé du ‘bilacro’, CAD le pré-pubescent non-initié, incirconcis, et qui n’a encore atteint ni la maturité, ni l’âge, ni la contenance de la responsabilité sociale qui commande de mesurer soigneusement ses paroles en public). Dans sa sortie à Nairobi, M. Macron tenait à marteler que la décision du général Goita et ses amis qui a déclenché le processus d’expulsion de la France du Sahel n’était pas du tout l’incontestable déculottée géostratégique catastrophique pour son pays qu’elle a été en réalité. Même si un examen objectif et impersonnel de l’apostrophe qui se voulait délibérément cynique et insultante (tout comme d’ailleurs le « nous sommes les vrais panafricanistes ») s’impose à tout observateur des relations entre la France et ses anciennes colonies et l’Afrique en général, l’on ne pourra cependant comprendre la teneur ce « no offence » du président Macron (et son contexte) en ignorant le personnage. Il fallait donc commencer par-là, parce qu’on doute fort que n’importe quel autre président français s’y serait pris de cette façon.
Scepticisme de rigueur
Subséquemment, l’on devra se demander ce qui a donc changé substantivement dans l’ADN psychopolitique de la France pour que l’on puisse se satisfaire du fait que son expulsion du Sahel et sa mise en sursis ailleurs dans les environs sur fond de l’exacerbation du sentiment ‘anti-français’ n’a pas du tout « vexé » les dirigeants de ce pays ? Accepter la candeur de ce « no offence » serait croire, par exemple, qu’en 1958, le général de Gaulle n’avait, après tout, ressenti aucun affront à s’entendre dire ‘non’ par M. Ahmed Sékou Touré et le peuple de Guinée, parce qu’ils préféraient « la liberté dans la pauvreté à l’opulence dans l’esclavage » et que donc, tout ce que la France s’est appliquée à faire subir à ce pays, des décennies durant, nous l’avons imaginé. Vraiment ?!
Nous devrions ainsi donc ignorer la mentalité et le caractère national français qui ont conduit à la conférence de Brazzaville lorsque les indépendances étaient devenues inéluctables, ainsi que la frénésie qui s’était emparée des élites françaises à la perspective de perdre le pétrole saharien avec l’indépendance de l’Algérie, toutes ayant abouti à la mise en place d’une immense entreprise de pillage des ressources des anciennes colonies. Comme nous devrions ignorer que le « rayonnement » de la France dans le monde à partir de la deuxième moitié du siècle dernier et tout ce qu’il en a résulté comme avantages étaient entièrement dû à son rôle de ‘gendarme de l’Afrique’ et son contrôle total de la plupart de ces mêmes anciennes colonies.
‘L’empire’
La vérité est que France s’est installée, depuis près d’un siècle maintenant (passons sur les quatre siècles précédents), dans la déprédation permanente de ses anciennes colonies avec les retombées aux plans sécuritaire, économique, financier et géopolitique qui en découlent, comme un passe-droit. Cette politique et ce dont elle a accouché avaient été conçus par ses élites post-seconde guerre mondiale sous la houlette de de Gaulle soi-même, assisté de Foccart et bien d’autres membres de sa classe politique. Tout cela a un nom : La Françafrique—c’est elle, ‘l’empire qui ne veut pas mourir’.[i] Elle a modelé la quintessence des mœurs politiques du pays et s’est poursuivie avec constance et application sous chacun des présidents de la Vème République et, bien sûr, elle devait se perpétuer sous M. Macron—jusqu’à la décision qui est censée n’avoir offensé personne ! Seule la légendaire morgue de ce dernier lui permet de prétendre que les africains ne se sont doutés de rien et leur suggérer d’ignorer tout cela et croire au bien-fondé de son invective de Nairobi.
En réalité, nul besoin d’être un expert en géopolitique pour comprendre que ce que « la junte » malienne, comme le président Macron tient toujours à l’appeler avec mépris, a fait à la France est allé bien au-delà de l’offense diplomatique. De toute évidence, la décision des dirigeants maliens a en fait secoué les fondements de l’édifice de la Françafrique que des générations de politiques et hommes d’affaires et d’hommes de l’ombre ont laborieusement échafaudé. Cette décision et ses multiples conséquences ont ainsi précipité, sous nos yeux, la chute vertigineuse de la France au rang de puissance moyenne qui s’enfonce jour après jour dans la déconfiture économique, politique et sociale et dans la dépression psychopolitique. Cette décision a généré une France à l’ego encore plus fragile aujourd’hui, qui désormais doute d’elle-même, et tel un mauvais nageur qui se noie, s’agrippe désespérément à tout, y compris au travers de comportements et propos les plus hargneux, comme des bouées de sauvetage. La vérité est que tout cela fait mal, fait vraiment mal.
Nul n’est dupe
Lorsque, deux ans après les fanfaronnades et menaces proférées par l’essentiel du gotha de la classe politique françaises contre le Mali et plus tard contre ses alliés de l’AES (nul ne pensait alors en termes de « no offence » !), j’avais fait observer que le proverbial « ciel n’[était] toujours pas tombé » sur la tête des dirigeants maliens. J’avais cependant averti qu’il va sans dire que « l’extrême vigilance continuera pour longtemps encore à être de mise pour les militaires au pouvoir au Mali, au Burkina Faso, et au Niger. Ils continueront d’être menacés de renversement, leurs efforts sabotés, leurs États déstabilisés, leurs opinions publiques et classes politiques manipulées, la presse, les institutions et ONG régionales, internationales instrumentalisées. »[ii]
Comme en témoignent les récentes attaques sur l’aéroport de Niamey et surtout l’assaut complexe, coordonné du 25 Avril sur le Mali mais aussi le traitement de ces évènements par la presse de l’État français et même par certains de ses hommes politiques, les ennemis du Mali et de l’AES n’ont pas baissé les bras. Ils continueront à poursuivre par tous les moyens leur objectif de faire échouer cette initiative qui, rappelons-le, n’aurait existé si ce n’était la décision des dirigeants maliens de faire prendre la porte à Barkane et aux autres forces étrangères. Rien, mais rien, ne permet de croire que le président de la République Française, tel qu’il s’est comporté depuis, ne soit de ces ennemis. C’est cela la simple vérité qu’aucun artifice oratoire ni théâtralité ne pourront masquer. Les maliens et les autres citoyens de l’AES ne le savent que trop bien.
[i] Voir, Thomas Borrel, Amzat Boukari-Yabara, Benoît Collombat et Thomas Deltombe (dir). L'Empire qui ne veut pas mourir : Une histoire de la Françafrique. Éditions du Seuil. 2021. Et aussi https://www.youtube.com/watch?v=k5PkUVImHao&t=5107s
[ii] Voir “Et le ciel n’est pas tombé” par le Professeur Boubacar N’Diaye, https://lecalame.info/?q=node/15627




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