
La récente décision des pouvoirs publics d’interdire aux officiers supérieurs retraités l’exercice d’activités politiques, tout en leur accordant en contrepartie une allocation substantielle et permanente à vie ainsi qu’un statut de conseiller sécuritaire auprès des départements ministériels, soulève un débat de fond sur la conception de l’État, de l’égalité républicaine et de la justice entre les serviteurs de la Nation.
Personne ne saurait contester le rôle éminent joué par les forces armées dans la défense de l’intégrité territoriale, la préservation de la stabilité du pays et la protection des institutions. Les officiers supérieurs méritent respect, considération et reconnaissance. Cependant, la reconnaissance nationale ne peut se traduire par la création de privilèges institutionnels réservés à une seule catégorie de citoyens ayant servi l’État.
À travers cette réforme, l’État semble consacrer une distinction durable entre les retraités militaires de haut rang et les autres hauts fonctionnaires ayant consacré leur existence au service public. Les gouverneurs, préfets, ambassadeurs, magistrats, directeurs généraux, secrétaires généraux et autres grands commis de l’État ont eux aussi porté l’autorité publique, représenté la République et assumé des responsabilités souvent lourdes et déterminantes. Pourtant, à l’heure de la retraite, ils sont généralement renvoyés à leur seule pension, sans statut particulier ni compensation spécifique.
Cette différence de traitement crée inévitablement le sentiment qu'une catégorie de serviteurs de l'État est placée au-dessus des autres. Elle fait naître l'image d'une véritable bourgeoisie militaire bénéficiant de garanties financières permanentes, de positions institutionnelles privilégiées et d'une protection matérielle dont ne disposent pas les autres composantes de l'administration nationale.
Contraste saisissant
Une telle orientation est d'autant plus préoccupante qu'elle intervient dans un contexte où de nombreux retraités de la fonction publique connaissent des difficultés économiques croissantes. Le contraste entre les avantages accordés à certains et la précarité relative des autres risque d'alimenter un profond sentiment d'injustice.
La question essentielle est celle de l'égalité républicaine. L'État appartient à tous ses serviteurs. Aucune fonction, aussi noble soit-elle, ne devrait justifier à elle seule la constitution d'un régime d'exception permanent. Si la neutralité politique des anciens officiers supérieurs est considérée comme une nécessité stratégique, son coût ne devrait pas être supporté au prix d'une rupture du principe d'égalité entre les différentes élites administratives du pays.
Une nation forte se construit sur l'équilibre de ses institutions et sur le respect de tous ceux qui les servent. La reconnaissance du mérite militaire est légitime. Mais elle doit s'inscrire dans une vision globale qui n'oublie ni les administrateurs, ni les magistrats, ni les diplomates, ni l'ensemble des cadres qui ont également incarné l'État tout au long de leur carrière.
À défaut, cette réforme pourrait être perçue comme la consécration officielle d'une hiérarchie des citoyens au sein même de la République : certains bénéficiant d'une reconnaissance matérielle exceptionnelle à vie, tandis que d'autres, pourtant tout aussi dévoués à la chose publique, demeurent dans l'ombre de l'oubli institutionnel.
La cohésion nationale exige l'équité. Et l'équité commande que la reconnaissance de la Nation ne soit pas le privilège d'une catégorie, mais le droit de tous ceux qui ont loyalement servi l'État.
Cheikh Tijani Balla Cherif




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