L’ombre du doute et le pari du ciel

29 June, 2026 - 21:03

Il y a des décisions qui pèsent plus lourd que d’autres sur le cœur d’une nation. Celle-ci, en ce mois de juin, est de celles qui nouent l’estomac et forcent à regarder le ciel en soupirant, le regard lourd de questions sans réponse. On rend la liberté à des hommes qui ont embrassé l’étendard noir de Daech, au moment même où le grand débat national, ce ‘’massar démocratique’’ tant espéré, semble piétiner comme une charrette embourbée dans l'indifférence. Alors, le citoyen s’interroge, grince des dents, et se demande si la raison d’État n’a pas cédé sa place à une dangereuse chimère.

​ Le baume et l'épée
On nous murmure qu’il s’agit d’une stratégie de longue haleine. Que si l’épée coupe le corps, elle ne tranche jamais une idée. Au fond de nous, dans un élan de pure humanité, on voudrait y croire. On sait qu'on n'éteint pas un incendie uniquement à coups de canon, et qu’il faut parfois parler au feu pour l’apaiser. Une commission d’oulémas a joué les artisans de paix dans l'ombre des cellules, usant de la parole comme d’un baume, et neuf de ces âmes égarées auraient retrouvé le chemin de la raison.
Mais l’âme humaine est un labyrinthe de miroirs, et le repentir est une fleur si fragile qu’un simple souffle de suspicion peut la faner. Comment ne pas frémir, comment ne pas laisser la crainte nous envahir lorsque la mémoire se réveille ? Car le passé saigne encore. Ces hommes, ou leurs frères d'armes, n'ont-ils pas autrefois ensanglanté nos routes ? Ma mémoire vacille sous le poids de l’effroi, mais je me rappelle l'attaque sauvage de ce convoi de fonds du port, ce braquage audacieux où la vie humaine ne valait rien face à leur dogme. Pour eux, tout ce qui affaiblit l’État — le chaos, le vol, le sang — devient étrangement légitime, pour ne pas dire ‘’halal’’. Ils ont fauché nos soldats, nos enfants, et ont assassiné ces hôtes européens et américains qui foulaient notre sol en toute confiance. Face à de tels monstres vêtus de certitudes, la clémence ressemble parfois à un vertige suicidaire.
C’est là que le paradoxe devient cruel, presque insoutenable. D’un côté, dans les couloirs feutrés des prisons, le dialogue de l'ombre porte ses fruits. De l’autre, sur la place publique, notre grande concertation nationale s'embourbe, empêtrée dans les égos et les méfiances partisanes. C’est le spectacle saisissant d’un pouvoir qui parvient à convaincre le loup de déposer ses crocs, tandis qu’à la porte de la bergerie, les chiens de garde se déchirent entre eux. N'est-ce pas un camouflet ironique pour notre démocratie balbutiante ?
Dans les rues, au sein des familles, la peur s'installe, tenace et silencieuse. C'est la peur de l'impunité, d'une justice à deux vitesses où le diable obtiendrait la plus belle part du gâteau. Mais il y a une angoisse plus sourde encore. Dans leur folie meurtrière, ces salafistes prétendaient combattre l’injustice, la corruption et la déchéance morale. Or, si nous levons le voile des faux-semblants, ces fléaux sont notre quotidien. Ils s'affichent dans les files d'attente, dans le désœuvrement de notre jeunesse sans emploi, dans les regards las des pères de famille. Leur remède était un poison mortel, mais leur diagnostic résonne douloureusement avec nos réalités. En libérant ces hommes sans guérir les maux de notre société, ne risque-t-on pas d'offrir un haut-parleur d'or à leur colère passée ?

 Le vent et les braises
Le vieux dicton résonne alors comme un avertissement céleste : « La paille et le feu ne font pas bon ménage. » En relâchant ces braises encore chaudes dans un corps social qui étouffe sous le poids de l'angoisse économique, a-t-on seulement pris garde au vent ? Peut-être que oui. Peut-être que cette main tendue est le coup de maître d’un fin diplomate, un joueur d’échecs visionnaire face à un public qui ne joue qu'aux dames. Peut-être faut-il voir en ces hommes la preuve vivante que la parole sera toujours plus forte que la haine.
Mais en attendant le verdict de l'histoire, le simple citoyen retient son souffle, le cœur oscillant entre l'espoir et l'effroi. On prie pour que ce pari soit gagnant, pour que nos gouvernants aient vu juste et que ces repentis deviennent les remparts de demain. Mais le doute reste viscéral, ancré dans la chair de nos traumatismes passés. Car si demain, l’un d'eux retourne sa veste, si demain, une seule famille pleure à cause de cette miséricorde, ce ne sera pas une simple erreur politique. Ce sera une plaie béante au flanc de la patrie. Seul le temps, ce grand sage muet, dira si nous venons d’assister à un chef-d’œuvre de sagesse ou à une tragique et mortelle illusion. En attendant, nous veillons, espérant que cette équation soit du premier degré.

 

Eleya Mohamed