
Le Calame: Il y a quelques jours, l’UNICEF a publié un rapport qu’on peut qualifier de désastreux sur la situation de l’enfance en Mauritanie. Que vous inspire-t-il de prime abord?
Dr Zakaria Amar: En effet, j’ai eu vent, alors que me trouvais en mission à l’étranger, de ce rapport de l’UNICEF intitulé “Analyse de la situation des enfants et des adolescents.es en République islamique de Mauritanie”. Ce rapport traite de quelques aspects du système éducatif national en particulier le niveau des enseignants et des élèves. J’étais particulièrement sidéré par les conclusions de ce rapport en tant qu’Expert international en évaluation et ancien Directeur au Ministère de l’éducation.
Quels sont vos commentaires et observations sur le processus de validation de cette étude?
L’UNICEF en respect des règles de la coopération bilatérale, devrait soumettre le draft final du rapport aux institutions gouvernementales compétentes (par l’intermédiaire du ministère de la Famille qui est l’interface de l’étude pour le gouvernement) pour faire leurs remarques, suggestions et éventuellement émettre des réserves ou carrément des objections qui devront être prises en compte dans le rapport final avant sa publication. Au lieu de cela, la validation a été faite de manière formelle à travers un atelier en présence de techniciens de différents départements ministériels, le département de l’éducation étant représentée par une jeune cadre de la cellule genre. Alors qu’un Comité de pilotage de l’étude présidé par le MASEF avec une représentation d’une dizaine de départements ministériels avait été instauré et devait logiquement être responsable du processus de validation de l’étude. A ma connaissance, il n’existe aucune preuve d’une réunion de comité à propos de la validation de l’étude. Je voudrais rappeler ici que dans la plupart des pays, le comité technique a la responsabilité de veiller au respect méthodologique et le comité de validation a une fonction stratégique et il lui appartient en dernier ressort de donner son accord pour la publication ou non du rapport. Je voudrais rappeler ici que dans plusieurs pays, des évaluation internationales comme le PISA ont fait l’objet de ce qu’on appelle un embargo de la part de certains pays. Un pays développé, que je ne citerais pas, avait rejeté le rapport qui montrait sur la base de comparaisons sérieuses le faible niveau en mathématiques. Je voudrais rappeler que ce type de rapport a des conséquences bien plus grandes que ce que vous imaginez, vous vous souviendrez que quelques fois ils servent de références pour expliquer la situation dans laquelle tel ou tel pays se trouve. En conclusion, nous devons faire montre de plus de sérieux et lire les rapports, ce qui visiblement n’a pas été le cas pour celui-ci.
L’UNICEF a commis une erreur qui touche à la crédibilité du secteur et au respect de la souveraineté de l’Etat mais nous partageons cette responsabilité avec elle. Les conclusions erronées du rapport ont également une incidence négative sur les parents d’élèves et démotive ces derniers. Ceci ne dédouane nullement, comme je l’ai indiqué, le MASEF, le gouvernement de sa responsabilité par rapport au non-respect des règles de validation de ce type d’étude ayant une portée stratégique. Vu les dommages collatéraux de cette étude et le risque sur la réputation du pays, des mesures devraient être prises sur les processus de validation aussi bien au niveau national que pour les partenaires avec lesquels nous travaillons. Il y a des précédents similaires dans la sous-région qui peuvent inspirer les décideurs sur cette question. Le gouvernement devra également exiger le retrait de ce rapport et sa révision dans les meilleurs délais. Il ne s’agit nullement de nier les évidences mais quand elles sont douteuses ou fondées sur des données anciennes, mal interprétées, on est en droit de dire que nous demandons une contre-expertise. Encore une fois, la validation technique faite par des techniciens n’exonère pas l’UNICEF de procéder à ce qu’on appelle la validation politique qui généralement se fait par échanges de courriers confidentiels. Malheureusement, la politique d’activités génératrices de perdiems (AGP) conduit à une course effrénée de certains sans compétences à participer à ce type d’ateliers sans soucier des intérêts du pays. Dans ce processus de validation, le gouvernement devrait interdire les ateliers rémunérés, devrait les organiser à Nouakchott et veiller à la qualité de ceux qui y participent.
L’éducation tient une place prépondérante dans le rapport. Les chiffres qu’il avance vous surprennent-ils?
Le rapport est caractérisé par une faiblesse méthodologique déconcertante. La méthodologie est décrite en termes très vagues et les sources des données secondaires sont souvent occultées. Il y a manifestement une certaine manipulation de chiffres qui au final enlève toute crédibilité scientifique à ce rapport. Il affirme, par exemple, que “l’enquête intitulée “Indicateurs de Prestation de services en Éducation (IPSE)” de 2024 a montré que seulement 0,2% des enseignants avaient fait preuve des niveaux désirés en français et en mathématiques et 4,2% en arabe et en mathématiques; ceci constitue une manipulation grotesque des chiffres qui ne figurent point dans cette enquête.
En effet, pour l’essentiel de la partie éducative, le rapport utilise les données d’une étude relative à la pauvreté réalisée par la Banque mondiale en 2022, intitulée Learning poverty. Sauf que celle-ci pour la partie Éducation se base sur des données datant de 2004 issue d’une évaluation menée par le PASEC (Programme d'Analyse des Systèmes Éducatifs de la Conférence des ministres francophones de l’Education-CONFEMEN). Toutefois, celle-ci n’a jamais été mise à jour pour des raisons diverses comme la négligence du secteur, le paiement irrégulier (ou même le non-paiement) de la Mauritanie de ces cotisations à cette organisation ministérielle et l’absence de sécurisation sur fonds propres de budgets pour de telles études.
Ceci est d’autant plus surprenant qu’il existe des données plus récentes comme l’enquête IPSE de l’ANSADE avec l’appui de la Banque mondiale de 2022 et l’évaluation du niveau des enfants réalisée par le gouvernement en 2021. On peut également s’interroger sur le plan méthodologique des raisons qui ont empêché l’UNICEF d’attendre les résultats de IPSE 2026 en cours de finalisation pour avoir des données actualisées. L’interprétation des données laissent également à désirer et dénote d’une méconnaissance manifeste de l’évolution du secteur en Mauritanie.
Quand on dit que moins de 1% des enseignants disposent des compétences requises pour enseigner et que les établissements manquent de manuels scolaires et de ressources pédagogiques, peut-on parler de catastrophe?
Ce chiffre dénote une fois encore de la faiblesse analytique de ce rapport. Il faut noter que ce pourcentage parle de moins de 1% des enseignants qui ont atteint la note de 80%, ce qui veut dire que 99% d’entre eux ont des notes qui se situent entre 0 et 79. Il semble que l’UNICEF a voulu faire du sensationnel. L’IPSE (communément connu sous l’acronyme SDI) comprend un tableau qui montre que la note obtenue sur 100 aux tests de français et en mathématiques se situe entre 30 et 36 comparativement au Nigeria qui se situe à 30,5. Le rapport note également que plus le niveau de recrutement est élevé, plus la performance est meilleure. De mon point de vue, l’UNICEF aurait dû faire preuve de plus de sérieux dans son analyse. Mais on est habitué à une utilisation des chiffres pour faire du sensationnel et à mobiliser des ressources dans un contexte où elles se font rares.
Certes, le système éducatif rencontre des difficultés structurelles mais ces chiffres fantaisistes en contradiction avec toutes les études sérieuses récentes ne permettent nullement de conclure qu’on est dans une situation catastrophique.
Y a-t-il d’autres informations ou données incluses dans ce rapport qui vous semble contestables?
Oui, malheureusement. Par exemple, sur quelle base le rapport affirme-t-il que 41.7% des enfants n’ont pas été enrôlés à l’état-civil soit plus de 2 enfants sur 5. Ceci est en contradiction avec les chiffres de l’ANRPTS et surtout semble être une vaine tentative de décrédibiliser la modernisation de l’état-civil entamée en 2012 fortement appréciée par les populations et qui a reçu une reconnaissance internationale notamment avec le succès de la plate-forme HOUWIYETI.
Dans le même genre, le rapport affirme à la page 54 que “les inégalités entre les sexes s’inscrivent dans un cycle perpétuel qui se transmet de génération en génération, façonnant profondément les perspectives et les opportunités des filles et de leur futur dans la société mauritanienne et dans divers domaines de la vie. Dès le plus jeune âge, les filles sont souvent confrontées à des attentes sociétales et culturelles spécifiques qui limitent leur accès à l’éducation et à l’autonomie personnelle”. Encore une fois, c’est un jugement gratuit sur le fondement de la société mauritanienne qui ne repose sur aucune preuve scientifique. D’ailleurs, il est démenti par des faits incontestables comme le taux de scolarisation des filles dans le cycle primaire, le classement des filles dans les examens nationaux et leur réussite dans l’enseignement supérieur. Un exemple révélateur sur ce dernier point est que lors du dernier concours de résidanat en médecine, médecine dentaire et pharmacie organisé en Janvier 2026, 55% des admis étaient de sexe féminin!
En tant qu’expert dans le domaine de l’éducation qui suit l’évolution du secteur depuis plusieurs décennies, cette descente aux enfers vous surprend-elle?
Le rapport va vite en besogne. Certes, le secteur traverse une crise structurelle sans précédent malgré les orientations claires du président de la République et les efforts du Premier Ministre. Mais, il y a des décisions prises qui vont dans le bon sens comme l’instauration de l’école républicaine, la création d’un fonds pour l’habitat des enseignants, la modernisation des infrastructures éducatives et le recrutement massif d’enseignants. Toutefois, il semble qu’il y ait un décalage dans la mise œuvre de ces principes et une résistance de lobbys au niveau du ministère y compris au sein des DREN et des IDEN qui s’opposent au processus comme étant nuisible à leur influence.
On constate également que cette tendance de baisse de la qualité de l’éducation est perceptible dans beaucoup de pays de la sous-région mais également en Europe. Par exemple, en France pays jadis connu pour ses mathématiciens, la sonnette d’alarme a été tirée sur une baisse de niveau en mathématiques à tous les échelons justifiant une réforme à la fois sur les méthodes d’enseignement et le contenu.
Comment remédier à cette situation? L’école républicaine peut-elle être la solution selon vous?
Le principe d’une école républicaine basée sur l’égalité des chances de scolarisation pour toutes les couches sociales est louable. Toutefois, elle devra être mise en œuvre également dans un souci d’amélioration de la qualité du système éducatif en évitant le nivellement par le bas. En effet, on devrait s’interroger sur les raisons des meilleures performances de l’école privée par rapport à l’école publique dans la mesure où elles utilisent à une large échelle le même corps enseignant. On devra alors se pencher sur les questions d’organisation de l’école, de disponibilité des manuels, de la qualité des infrastructures, des équipements, des services (toilettes, cantines etc.), de la maintenance et en filigrane tous les aspects de gouvernance. L’approche coercitive envers le secteur privé de l’éducation est en contradiction avec les tendances internationales surtout que moins de 20% des élèves sont dans le privé principalement à Nouakchott, Nouadhibou et quelques autres grandes villes. De plus, ce secteur peut aider à désengorger les écoles publiques et ainsi tendre vers un nombre d’élèves dans les classes plus proches des standards. Un constat empirique dans une moughataa de Nouakchott montre qu’on a encore des effectifs pléthoriques surtout en 1ère et 2ème année du primaire de l’école républicaine (parfois plus 70 élèves par classe).
Il faudra sans doute revenir sur la décision d’exclure les écoles privées de l’enseignement primaire tout en légiférant sur l’obligation pour celles-ci d’avoir un corps enseignant propre qualifié et agréé par le ministère en charge de l’éducation, le respect scrupuleux des programmes et de l’organisation de l’année scolaire (ouverture, vacances et examens). A cela, devra s’ajouter un système d’inspection régulier et une panoplie de sanctions appropriées par rapport au niveau de contravention.
Dans le même temps, des mesures concrètes devraient être prise sur les questions de financement, d’organisation, de logistique et de gouvernance de l’école publique. L’expérience réussie des écoles d’excellence démontre que le nivellement par le haut de la qualité et de la performance des écoles est réellement possible. Dans le même sens, il serait opportun de mettre en place progressivement les propositions pratiques pour l’évolution vers un bilinguisme réel, élaborées il y a plus d’une décennie mais qui sont restées lettre morte.
Concernant la formation des enseignants, le retour d’expérience dans les pays similaires démontre qu’il faut privilégier une formation initiale et continue dans des écoles dédiées (en l’occurrence les ENI) et éviter le recours massif aux prestataires de services recrutés sur le tas sans formation pédagogique spécifique. A ce titre, on pourra citer l’exemple de Madagascar qui était une des références du système éducatif dans l’espace francophone dans les années 60-70 et qui aujourd’hui a un système éducatif détruit à plus de 80% pour plusieurs raisons comme la mise en place réformes improvisées, la réduction drastique des budgets du secteur et la disparition progressive du corps enseignant formé au profit des prestataires de services parfois recrutés par les communautés.
Sinon quel remède de cheval, puisqu’il en faut un, faut-il pour une situation de ce genre?
Dans un premier temps et pour établir une situation de référence, nous espérons vivement que le Premier ministre prenne cette affaire à bras le corps en ordonnant le paiement des cotisations à l’organisation ministérielle et à la disponibilisation d’un budget suffisant pour la mise à jour d’une évaluation standardisée du secteur comme celle du PASEC dans les plus brefs délais. Ensuite, procéder à la mise en œuvre progressive d’une réforme de l’école républicaine sur base des éléments mentionnés à la question précédente tout en instituant un véritable dialogue avec les enseignants pouvant aboutir à une revalorisation de leur situation administrative et financière. Enfin, un cadre devrait être trouvé pour formaliser l’accompagnement des parents d’élève à la réussite de l’école républicaine.
Il y a également une nécessité d’une réforme profonde des examens nationaux. On pourra par exemple étudier la possibilité de la suppression de concours d’entrée en 6ème qui n’a véritablement plus de justification. Le BEPC devra retrouver sa place pour ouvrir des passerelles entre l’enseignement général et l’enseignement professionnel. S’agissant du BAC, des pistes devraient être explorées comme la réduction des filières, l’étalement de l’examen sur 2 ans (comme c’est le cas au Maroc et en France par exemple) et la révision des programmes notamment pour les matières scientifiques. L’utilisation des outils de l’intelligence artificielle sera certainement bénéfique à cet effet ainsi que dans la conception et la réalisation des manuels scolaires.
Propos recueillis par Ahmed Ould Cheikh




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