Crise silencieuse de l’enfance : Que vaut un système qui scolarise sans instruire ?

26 June, 2026 - 09:21

Une vérité brutale dès les premières lignes. C’est un chiffre qui claque comme un avertissement : en Mauritanie, 95 % des enfants de 10 ans ne savent ni lire ni comprendre un texte simple. Derrière cette statistique, il n’y a pas seulement une défaillance du système éducatif, mais le risque d’une génération entière laissée au bord du chemin. D’autant que l’école sans apprentissage est une bombe sociale à retardement.

Le rapport d’analyse de la situation des Enfants et des Adolescents (SitAn) publié par l’UNICEF met en lumière une crise profonde et systémique de l’apprentissage. Si près de 96,9 % des enfants sont officiellement scolarisés, seuls 64,3 % le sont réellement de manière régulière. Entre inscription administrative et apprentissage réel, un fossé s’est creusé, révélant les limites d’un système éducatif davantage centré sur l’accès que sur la qualité. L’école existe, les classes sont pleines, mais l’apprentissage, lui, reste largement absent. Un constat alarmant sur les fondamentaux de l’éducation.

 

L’illusion d’un système éducatif qui fonctionne

Sur le papier, les réformes s’enchaînent et le concept d’« école républicaine » est présenté comme un symbole de progrès. Mais sur le terrain, le constat est sans appel : des milliers d’enfants passent des années à l’école sans acquérir les compétences fondamentales, Le rapport pointe des failles structurelles majeures : moins de 1 % des enseignants disposent des compétences requises et les établissements manquent cruellement de manuels scolaires et de ressources pédagogiques.

Sur le plan institutionnel, les réformes éducatives et le concept d’« école républicaine » sont souvent présentés comme des avancées majeures. Pourtant, sur le terrain, la réalité apparaît bien différente. De nombreux témoignages font état d’enfants ayant passé plusieurs années sur les bancs de l’école sans maîtriser les compétences de base, notamment la lecture. Ce décalage entre discours officiel et réalité vécue interroge : peut-on parler de réussite éducative lorsque les apprentissages fondamentaux ne sont pas acquis ? L’enjeu dépasse la simple question de scolarisation. Il pose celle de l’efficacité même du système éducatif et de sa capacité à remplir sa mission première : instruire.

 

Santé et nutrition : une vulnérabilité généralisée

Au-delà de l’éducation, le rapport met en évidence des défis majeurs en matière de santé et de nutrition. Force est de constater que la crise ne s’arrête pas aux salles de classe. Elle se prolonge dans les corps et les conditions de vie des enfants. La malnutrition aiguë touche 13,5 % d’entre eux, tandis que 77 % souffrent d’anémie. Dans les zones rurales, ce taux atteint même 82 %, traduisant des inégalités territoriales marquées. Ces chiffres traduisent une fragilité structurelle, aggravée par un accès limité aux services de santé, notamment dans les zones les plus reculées, aggravant la vulnérabilité des populations infantiles.

 

Des inégalités qui creusent les fractures sociales

L’accès aux services essentiels reste marqué par de fortes disparités. Si 78 % de la population bénéficie d’un accès à l’eau potable, les inégalités en matière d’assainissement et d’infrastructures persistent, accentuant les écarts entre villes et campagnes. Ces déséquilibres structurels nourrissent un cercle vicieux où pauvreté, exclusion et échec scolaire se renforcent mutuellement, affectant directement les conditions de vie des enfants et leur développement.

Protection de l’enfance : des droits encore fragiles

Le rapport met également en lumière des défaillances dans la protection des enfants. Plus de 41 % d’entre eux ne sont pas enregistrés à l’état-civil, compromettant leur accès aux droits fondamentaux. Près de 4 000 mineurs sont en conflit avec la loi, tandis que les violences faites aux filles et aux femmes demeurent une réalité persistante. Tout comme les effets de l’extrême pauvreté sur les familles, souvent à l’origine des abandons scolaires. La situation des personnes en situation de handicap reste également préoccupante : la majorité d’entre elles ne bénéficie d’aucune couverture médicale et demeure largement exclue du système éducatif et du marché de l’emploi.

 

Un modèle à bout de souffle

Pris dans leur ensemble, ces indicateurs révèlent un système sous tension, où les politiques publiques peinent à produire des résultats concrets dans la vie quotidienne des populations. Le décalage entre les discours officiels et la réalité du terrain n’est plus simplement perceptible : il devient structurel. L’ensemble de ces indicateurs dessine le portrait d’une enfance confrontée à des vulnérabilités multiples et interconnectées. Éducation défaillante, malnutrition, accès limité aux services essentiels et fragilité des mécanismes de protection sociale composent un tableau global préoccupant.

Génération en sursis

Ce que révèle ce rapport n’est pas seulement une crise de l’éducation ou de la protection sociale. C’est une crise de l’avenir. Car un pays où la majorité des enfants ne sait pas lire à 10 ans est un pays qui hypothèque son propre développement. La Mauritanie ne manque pas d’écoles. Elle manque d’apprentissages. Et tant que cette réalité ne sera pas affrontée avec lucidité et courage, ce ne sont pas seulement des élèves que le système perdra, mais une génération entière.

 

Repenser les priorités pour sauver l’avenir

Le rapport de l’UNICEF agit comme un signal d’alarme. Il rappelle que la scolarisation seule ne suffit pas si elle ne s’accompagne pas d’apprentissages réels ; que les infrastructures ne suffisent pas sans qualité de service ; et que les politiques publiques doivent s’ancrer dans la réalité des populations. L’avenir du pays dépend en grande partie de sa capacité à investir efficacement dans son capital humain. Car derrière chaque statistique, il y a un enfant, un potentiel et une promesse qui ne demande qu’à être tenue.

                                                                                                                                   THIAM  Mamadou