
À l’heure où les préparatifs du Dialogue National Inclusif s’intensifient autour de la question du passif humanitaire, je tiens à réaffirmer, avec constance, la position que j’ai toujours défendue dans mes interventions publiques ainsi que dans les différentes réflexions menées au sein de l’Observatoire Géostratégique Cercle des Idées et du Groupe Cercle des Idées.
Le passif humanitaire ne peut être réduit ni à un simple dossier politique, ni à une question conjoncturelle liée aux rapports de force du moment. Il représente avant tout une page sensible et complexe de l’histoire contemporaine mauritanienne, marquée par des événements ayant profondément affecté de nombreuses familles et durablement influencé la mémoire collective nationale. Entre exils, incompréhensions, frustrations, drames humains et séquelles sociales, cette question continue d’occuper une place particulière dans la conscience nationale et dans la réflexion sur l’avenir du vivre-ensemble en Mauritanie.
Il est évident que les événements survenus entre 1986 et 1991 sous le régime de Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya ont profondément marqué la vie nationale et laissé des répercussions sociales et politiques dont certains effets demeurent encore perceptibles aujourd’hui. Au-delà des débats politiques et des interprétations historiques, cette période a concerné de nombreuses familles mauritaniennes dont des militaires, des fonctionnaires civils, des citoyens contraints à l’exil, ainsi que des personnes ayant vécu diverses formes de ruptures sociales, administratives ou humaines.
Traitement fragmentaire
Il apparaît ainsi nécessaire de poursuivre, avec responsabilité et sérénité, les efforts de compréhension, de reconnaissance mutuelle, d’apaisement, de dialogue constructif et de réconciliation nationale autour de cette page sensible de notre histoire contemporaine.
Tout comme, il serait intellectuellement malhonnête, et politiquement injuste, d’ignorer les démarches déjà entreprises par l’État mauritanien au cours des dernières décennies pour tenter d’apaiser cette question complexe.
Car malgré les insuffisances, des avancées importantes ont bel et bien été réalisées.
Le retour progressif des réfugiés mauritaniens (depuis le Sénégal et le Mali ), avec l’appui du HCR, a constitué une étape importante dans le processus de réintégration nationale. Certes, ce retour n’a pas réglé toutes les difficultés liées au foncier, à l’état-civil, à la réinsertion économique et sociale ou la justice mémorielle ; mais il a cependant permis à des milliers de Mauritaniens de retrouver leur terre, leur identité, leurs familles et leur appartenance nationale.
De même, les indemnisations accordées à certaines familles de victimes, les gestes d’apaisement entrepris au fil des années ont marqué un tournant symbolique majeur dans l’histoire politique contemporaine de la Mauritanie.
La prière collective organisée à la mémoire des militaires exécutés, notamment ceux d’Inal, fut également un acte hautement significatif dans une société où la reconnaissance morale et symbolique joue un rôle essentiel dans les processus de guérison collective.
Ces initiatives n’ont certes pas soldé définitivement le dossier, mais elles ont contribué à briser partiellement le silence institutionnel qui entourait cette tragédie pendant de longues années. Elles ont aussi permis d’éviter que la Mauritanie ne sombre dans des fractures irréversibles, comme cela a malheureusement été observé dans plusieurs pays de la région et du continent.
Toutefois, il faut avoir le courage de reconnaître que le traitement du passif humanitaire est demeuré jusqu’ici fragmentaire, parfois émotionnel, souvent vulnérable aux instrumentalisations politiques et identitaires, et insuffisamment structuré dans une véritable logique nationale de justice transitionnelle.
Approche globale et lucide
Or, aucune nation ne peut durablement se construire sur l’oubli forcé, tout comme aucune société ne peut avancer sereinement si elle reste prisonnière d’une mémoire instrumentalisée.
Depuis plusieurs années, ma conviction demeure la même : la Mauritanie ne sortira définitivement de cette question qu’à travers une approche globale, lucide, équilibrée et profondément patriotique. Une approche qui refuse à la fois l’amnésie officielle, le black-out, la victimisation permanente et l’exploitation politique des blessures nationales.
Le passif humanitaire ne doit jamais devenir un instrument de division ethnique ou un fonds de commerce politique destiné à entretenir les fractures identitaires. Ceux qui exploitent cette tragédie pour nourrir durablement les antagonismes communautaires rendent un mauvais service aux victimes elles-mêmes et fragilisent dangereusement l’unité nationale.
La Mauritanie appartient à tous ses enfants. Arabes, Pulaar, Soninké, Wolofs, Haratines et toutes les composantes nationales partagent un même destin historique, une même géographie et les mêmes défis stratégiques dans un contexte sahélien particulièrement instable.
C’est précisément pourquoi le futur Dialogue National Inclusif porte aujourd’hui une responsabilité historique immense.
Il ne doit ni contourner cette question, ni l’instrumentaliser, ni se contenter de solutions superficielles ou purement symboliques. Il doit produire une architecture nationale durable de réconciliation fondée sur la vérité, la justice, la mémoire et la cohésion nationale.
Dans cette perspective, plusieurs mesures concrètes me paraissent aujourd’hui indispensables.
D’abord, la création d’une Haute Commission Nationale Vérité, Mémoire et Réconciliation, composée de personnalités crédibles, indépendantes et représentatives de toutes les sensibilités nationales.
Cette commission aurait pour mission de documenter officiellement les événements, d’entendre les témoignages des victimes, d’établir une mémoire nationale apaisée, de proposer des réparations complémentaires et surtout de formuler des garanties institutionnelles empêchant toute répétition de telles tragédies.
Ensuite, l’adoption d’une Charte Nationale de Réconciliation et d’Unité Nationale issue du Dialogue National Inclusif lui-même.
Cette charte devrait consacrer plusieurs principes fondamentaux : le rejet du racisme, la criminalisation des discours de haine, l’égalité entre tous les citoyens, la protection de la diversité nationale, et la consolidation du vivre-ensemble républicain.
Il devient également impératif de finaliser définitivement les dossiers administratifs et sociaux encore en suspens concernant les réfugiés, les rapatriés et plusieurs familles de victimes.
Solder les passifs
De nombreuses situations restent aujourd’hui non résolues : problèmes d’état-civil, litiges fonciers, documents administratifs incomplets, réinsertions professionnelles inachevées, ou réparations promises mais jamais totalement exécutées.
L’État doit mettre en place un mécanisme administratif exceptionnel, rapide, transparent et décentralisé afin de solder définitivement ces passifs.
Par ailleurs, la mémoire nationale doit être institutionnalisée avec intelligence et équilibre.
Je propose notamment : l’érection d’un mémorial national dédié à toutes les victimes ; l’introduction équilibrée de cette période dans les programmes scolaires ; ainsi que l’organisation d’une Journée nationale de la cohésion et du souvenir.
Car une nation qui assume lucidement son histoire devient toujours plus forte qu’une nation qui tente de la refouler.
Enfin, je demeure convaincu d’une vérité fondamentale : la réconciliation véritable ne se décrète pas uniquement dans les discours ou les textes officiels. Elle se construit dans la justice, la confiance, la vérité, le respect mutuel et la volonté sincère de préserver l’avenir commun.
Le futur Dialogue National Inclusif sera jugé par l’histoire non pas sur la quantité des déclarations produites, mais sur sa capacité réelle à transformer les blessures du passé en fondements d’une Mauritanie plus juste, plus apaisée, plus équilibrée et plus unie.
Car il existe des moments dans l’histoire des nations où un peuple doit choisir entre entretenir éternellement ses fractures ou construire courageusement son avenir.
Et je demeure profondément convaincu que la Mauritanie possède encore les ressources morales et spirituelles nécessaires pour choisir la voie de la sagesse nationale et de la réconciliation durable.
Haroun Rabani
[email protected]




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