
En Mauritanie, les réseaux sociaux ne sont plus un simple espace d’échange. Ils amplifient un discours segmentaire et sectaire qui fragilise le lien national. Sur Facebook, X, TikTok ou WhatsApp, les insultes ethniques, tribales ou régionales se banalisent. Chaque incident devient prétexte à un affrontement communautaire. Un climat de suspicion générale s’installe, entretenu par des comptes anonymes, des influenceurs sans scrupules et parfois des personnalités publiques. Arabes, Peuls, Soninkés, Wolofs sont tour à tour accusés de vouloir dominer, trahir ou piller les ressources nationales. Des faits divers ordinaires (vol, différend foncier, nomination) sont immédiatement interprétés comme la preuve d’une menace venue de « l’autre communauté ». Ceux qui appellent au calme sont traités de naïfs ou de traîtres.
L’anonymat numérique aggrave le phénomène, mais celui-ci ne serait pas aussi massif sans une stratégie délibérée : candidats malheureux, marginaux politiques, opportunistes du clic exploitent la provocation identitaire pour gagner en audience. Des pseudo-religieux et pseudo analystes installés à l’étranger distillent quotidiennement des accusations de « complot ethnique ». Cette rhétorique a des conséquences concrètes : altercations à connotation ethnique à Nouakchott, Nouadhibou et dans les villes de l’intérieur, suspicion croissante dans les administrations, critiques ouvertes des mariages mixtes, divisions familiales alimentées par les messageries privées. Un professeur d’université témoigne : « Mes étudiants répètent les insultes lues en ligne. Certains refusent de travailler avec un camarade d’une autre origine. Nous perdons progressivement l’idée même de nation. »
Face à cette dérive, une réaction citoyenne s’organise. Un groupe d’intellectuels a fondé le mouvement Citoyenneté égalitaire, dont le but est de combattre ces discours et de promouvoir une Mauritanie égalitaire, où tous vivent en paix et concorde. Ce mouvement encore naissant appelle à la déconstruction des stéréotypes en ligne et à la construction d’un récit national inclusif.
Il naît à un moment charnière, alors que les fractures identitaires menacent le vivre-ensemble, notamment à l’approche d’échéances politiques sensibles. Sa force réside dans la diversité de ses membres et sympathisants : Haratines, Maures, Soninkés, Peuls, Wolofs ; universitaires, fonctionnaires, commerçants, femmes au foyer, jeunes diplômés, notables ruraux, habitants des quartiers populaires. Sur le plan politique, on y trouve d’anciens opposants, des militants associatifs, des sans-étiquette, voire d’anciens soutiens du pouvoir déçus par la dérive identitaire et même militants des partis de la majorité présidentielle. Malgré leurs origines variées, tous sont unis autour d’une même charte et d’objectifs communs : lutter contre les discriminations, déconstruire les stéréotypes, promouvoir un récit inclusif.
Résistance citoyenne
Leur cohésion repose sur les principes fondamentaux de la République mauritanienne : l’article 1er de la Constitution proclame l’égalité en droits et en devoirs de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race, de sexe. Ils défendent le caractère islamique et égalitaire de l’État, garant de l’impartialité, et une liberté d’expression qui ne saurait inclure la haine. Ils incarnent ainsi la «nation unie et fraternelle » voulue par la Constitution, où le seul critère de reconnaissance est l’engagement pour le bien commun.
Sur le plan juridique, la Mauritanie dispose d’une législation réprimant la haine raciale (article 100 de la loi sur la presse). Quelques arrestations ont eu lieu en 2022-2023, mais elles restent rares et ciblent des acteurs secondaires. Les « gros poissons » continuent d’enflammer les débats sans être inquiétés. La Haute Autorité de la Presse et de l’Audiovisuel (HAPA) manque de moyens, et les plateformes étrangères répondent mollement aux signalements. L’impunité est quasi totale.
Plusieurs solutions sont avancées : une campagne nationale de sensibilisation associant chefs religieux, leaders communautaires et société civile ; des ateliers d’éducation aux médias dès le collège ; le renforcement des moyens juridiques et techniques de la HAPA ; l’exigence d’une coopération effective des plateformes ; et la rupture du silence par les personnalités politiques et religieuses authentiques. Enfin, chaque citoyen connecté a un rôle à jouer : ne pas partager, ne pas amplifier la haine, signaler les contenus violents, opposer un récit factuel et apaisé à chaque rumeur.
Le pire n’est pas inévitable. La société mauritanienne a traversé bien des épreuves. Mais laisser pourrir le terreau numérique, c’est accepter que la division gagne la rue. L’heure est à la résistance citoyenne. Les réseaux sociaux ne sont ni bons ni mauvais : ils reflètent ce que nous y mettons. Si la Mauritanie y expose ses fractures, c’est qu’elle ne les a pas assez soignées ailleurs. L’urgence est de conjurer ce péril par l’éducation, la loi et la mobilisation collective. Il est temps de choisir la raison.
Seyid Mohamed Beibakar
Colonel à la retraite




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