Youssef Mohamed Issa, président du Rassemblement des Démocrates Progressistes (RDP non encore reconnu) : ‘’Pour ce qui est du dialogue, je suis persuadé qu’une issue sera trouvée et que la formule gagnant-gagnant finira par dominer’’

10 June, 2026 - 17:59

Le Calame : Faute de compromis entre les deux camps, le dialogue politique semble dans l'impasse. Ce processus est-il mort-né, et qui pointez-vous du doigt pour cet échec ?

Youssef Mohamed Issa : Merci de m’avoir accordé cette occasion de m’exprimer. Notre pays traverse en effet une situation catastrophique caractérisée notamment par une profonde crise dans tous les domaines, singulièrement économique, social et sécuritaire. L’unité nationale est largement menacée par les politiques chauvines, discriminatoires et d’exclusion. Le système en place en est le premier responsable.

Face à cette crise multiforme et multidimensionnelle sans lendemain et après l’échec des dialogues précédents (2011, 2016 et 2022), le pouvoir a renouvelé sa vieille tactique de dialogue inclusif, avec, cette fois, une nouvelle procédure : « désignation d’un coordinateur ». Très rapidement, ce processus s’est retrouvé dans l’impasse ou, dans un certain sens, mort-né, bien qu’il répondît aux intérêts mutuels : un dialogue entre acteurs politiques est une recherche de compromis et de solutions par défaut. C’est généralement, l’aboutissement d’un cumul de contradictions non résolues.

Un pouvoir qui n’arrive toujours pas à enterrer l’opposition qui n’arrive pas plus, ni à travers la « rue », ni à travers les « urnes », à faire basculer le rapport de force au profit d’un changement de système… Le dialogue, dénominateur commun, s’impose comme unique alternative inévitable pour débloquer la contradiction. Telle est la raison de la nouvelle tentative menée par le coordinateur soutenu par le président de la République. Je suis persuadé qu’une issue sera trouvée – elle est obligatoire – et que la formule gagnant-gagnant, base de la logique d’intérêt national, finira par dominer. Chacun doit accepter de payer le coût politique d’un compromis politique en vue de sceller un dialogue inévitable, revendication des deux parties et unique option par défaut.

La question des mandats telle que formulée par la majorité, visait la formule gagnant-perdant, base d’un dialogue mort-né. Cela dit, accuser la majorité ou l’opposition soulage, mais ne débloque rien. Que dire lors des autres sujets brûlants ?

 

- La majorité réclame un débat sur les mandats présidentiels, alors que le président de la République a exclu de briguer un troisième mandat. Comment expliquez-vous cette contradiction flagrante au sein du pouvoir ?

- Cette contradiction que vous qualifiez de flagrante au sein du pouvoir n’est pas une confusion. C’est une tactique consciente élaborée sur la base des expériences classiques des systèmes présidentiels en Afrique (Sénégal 2012-2024, Niger 2009, Mali 2020-2024, Bénin, Côte d’Ivoire). Nous sommes conscients des différents scénarios visés. Par conséquent, Monsieur Ghazouani n’est pas le premier président africain musulman à déclarer et jurer « qu’il ne briguera pas un troisième mandat », pas plus que sa majorité n’est pas la première à réclamer « débat sur le mandat ».

Le président de la République cherche à garder la main propre, en rassurant l’opposition, la rue et les partenaires étrangers, pendant que sa majorité teste les acteurs politiques et mobilise pour déterminer le cap de la tendance générale de l’opinion. C’est la tactique de recherche et de définition du schéma à suivre. Détrompons-nous : le président et sa majorité – ou, plutôt, la majorité de la chaise présidentielle – sont justes les deux faces de la même pièce. Le dialogue est-il sincère ou tactique ? Seul le rapport de forces, les conditions objectives et subjectives en 2029, ainsi que les intérêts du pouvoir à sa tête et de la classe dominante détermineront, « en toute transparence », le destin réel de la question des mandats. Aucune religion au fil de l’Histoire n’a privé les pouvoirs de changer ou de tenter de changer la Constitution. Devant l’argent et la folie du pouvoir, les limites de l’impossible reculent.

 

- Pourquoi le maintien de ce dialogue reste-t-il crucial, selon vous, et quelles sont les priorités absolues que le RDP souhaite inscrire à l'ordre du jour ?

- Avec le recul des forces démocratiques progressistes, des centrales syndicales, de la Société civile et du mouvement des étudiants, ainsi que la léthargie générale et généralisée, l’option du dialogue reste, compte-tenu du rapport de force à notre détriment, l’unique stratégie de l’heure pour arracher des concessions à un pouvoir moribond et répressif. Le Rassemblement des Démocrates Progressistes (RDP) est membre fondateur de la coalition de l’opposition démocratique, ses priorités sont incluses dans la plateforme de cette organisation politique. D’ailleurs, notre pôle et celui de l’Institution de l’Opposition Démocratique (IOD) ont fusionné leur plateforme respective.

 

- Selon un communiqué publié, il y a quelques jours, votre parti subit, avec d'autres, des « obstructions » du ministère de l'Intérieur pour l'obtention de son récépissé. Quelles sont concrètement ces barrières et quels recours légaux ou politiques avez-vous engagés ?

- Effectivement, quatre partis politiques dont le RDP ont publié une déclaration réclamant le droit élémentaire de passer à la phase du parrainage, conformément à la nouvelle loi sur la fondation de parti politique. Ces quatre ont, parmi d'autres, rempli, depuis plusieurs mois sur la plateforme numérique, toutes les conditions administratives exigées. La vérité non dite est que la violation et le piétinement des libertés d'organisation par le ministère de tutelle, devenus une pratique quotidienne, ont atteint un stade inimaginable en verrouillant, contrairement aux dispositions légales, la plateforme numérique en gestation. Nous n'avons pas d'autres choix que d'entreprendre des démarches politiques et juridiques pour recouvrir notre plein droit et débloquer cette crise. Dans ce cadre, nous sommes persuadés que la solidarité de toute l'opposition ne manquera guère.

 

- On dit souvent que le RDP a été fondé pour perpétuer la vision politique du défunt leader Moustapha Bédrédine. Quelle est l'identité réelle de votre parti et que reste-t-il de cet héritage ?

- Feu Mohamed El Moustapha ould Bédrédine, notre père spirituel, cet idole révolutionnaire, édificateur des forces progressistes mauritaniennes, était notre sève politique nourricière. Il représentait pour nous et pour tous les démocrates ce que représente l'eau pour le poisson. Le Rassemblement des Démocrates Progressistes (RDP) dont le nom reflète sa nature politique et idéologique est fier d'être le prolongement de la lutte de tous les serviteurs de notre Nation pour une indépendance véritable en vue de son émancipation.

 

- Le récent meeting de l’opposition contre la vie chère et le recul des libertés a connu une forte mobilisation. Quel bilan en tirez-vous aujourd'hui et quelles actions concrètes pourraient prolonger cet élan ?

- Le meeting du 10 Mai fut une grande victoire pour le rassemblement de toutes les tendances de l'opposition qui ont décidé, ensemble, de briser un long silence, la léthargie et le rapport de force. Cette action a apeuré le régime néo-libéral qui comptait sur notre division pour continuer à écraser les luttes sociales. Il doit désormais réviser ses calculs et ses analyses. Cette vaste manifestation populaire constitue sans doute un des éléments déclencheurs de la nouvelle initiative du coordinateur du dialogue. L'enseignement principal est qu'il faut préserver et consolider cet acquis, en élargissant et structurant le front de l'opposition sur fond de revendications légitimes liées aux caractéristiques conjoncturelles. Des marches, des conférences, des meetings régionaux ciblant les grandes villes constituent notamment des actions de pression.

 

- Face à la flambée du prix du gasoil et à la baisse du pouvoir d'achat accentuée par la crise internationale, comment jugez-vous l'efficacité des mesures d'aide sociale prises par le gouvernement mauritanien ?

- Notre pays contient d'énormes richesses naturelles, alors que le système qui le gouverne distribue la misère à la majorité de notre peuple multiethnique et le bonheur à une infime minorité. Sans la profonde gabegie qui nous affecte, les mesures d'urgence n'auraient aucune raison d'exister. La responsabilité fondamentale de la crise n'incombe nullement à la fermeture du détroit d'Ormuz, ni aux crises sous-régionales mais plutôt à un système totalement défaillant. Quant à l'efficacité des mesures d'aide sociale, je privilégie l'autosuffisance et la production.

Les milliards distribués qui cachent la gabegie pouvaient financer des projets durables. Les aides de préférence conditionnées uniquement pour la survie sont acceptables, mais entraînent une dépendance de nature catastrophique pour le peuple. Les gens attendront la prochaine aide au lieu de travailler à produire des richesses. Telle est pourtant la solution à long terme.

 

Propos recueillis par Dalay Lam