Lettre ouverte à Isselmou Abdel Kader / BRAHIM BAKAR SNEIBA

8 June, 2026 - 13:09

Manès, Thomas Hobbes et Pascal

Je vous sais une personne de grande envergure. Je saurais de vos qualités que vous ne sauriez vous-même. J’ai toujours apprécié votre plume et votre locution alliant fiel et miel. Malgré votre âge fatalement avancé, mais point encore fatidique, vous saurez toujours raison garder. Nul n’est infaillible, et dans le feu de la rhétorique, la langue peut fourcher. D’ailleurs, les psychologues décèlent le plus souvent des lapsus lingua ou calami chez les auteurs et les locuteurs les plus accomplis. Pour des raisons objectives, je ne pourrais me permettre de vous mettre sur le divan, n’étant pas moi-même un émule de Sigmund Freud ou de son disciple Charcot, tandis que vous êtes déjà détenteur d’une parole suffisamment libre et spontanée. Donc, inutile de s’adonner à une méthode qu’on ne maitrise pas du reste ; surtout pour une personne lucide et censée être en parfait équilibre. La parole spontanée révélant des faits non vérifiables, relatifs à un ensemble guerrier, vous en fûtes l’auteur. Au moins une fois. Devant moi. En effet, un soir de 2014, dans le studio de mon émission télévisée « La tour de Babel », vous jetiez, à l’impromptu, un petit pavé dans la mare : « les Oulad Nasser ont été défaits par les Halaybé ». Un cousin survolté m’interloqua, juste à ma sortie de la station de télévision, me vitupérant pour ne vous avoir pas rétorqué. Je lui répondis que cela est d’une minime importance et que nos siens, comme tous les autres guerriers, ont eu à subir des défaites dignes d’un Waterloo en miniature. Comme Napoléon, en 1815, on peut vivre la malchance d’un terrain boueux. Et j’en rajoutais une couche : que les Oulad Nasser entretiendraient plus sur des intérêts ou des rivalités sur des territoires avec les Bambaras ou les Soninkés, mais point d’escarmouches remarquables. Du moins, en mon humble connaissance. Je me rappelle en revanche que le sultanat des Oulad Mbarek (déjà diminué par d’autres facteurs) a connu son déclin sous les coups de boutoirs d’Alhadj Oumar du Fouta, totalement écrasé à son tour par les Peulhs du Macina et des groupes Touaregs, en 1864, dans la bataille quasi-légendaire de Deguemberé. Comme quoi, les joutes équestres ressembleraient aux matches de foot d’aujourd’hui.  Votre laïus me parut plutôt anodin, et je pris sur moi-même pour calmer mon cousin, lui administrant une rapide catharsis. Le léger ressentiment fut rapidement sublimé. Alors, j’en passe. Le jeu n’en valait pas la chandelle. « Pourquoi, direz-vous dans votre for intérieur, aujourd’hui, mon jeune frère et ami, Brahim Bakar Sneiba, revient-il à la rescousse pour une peccadille ? » …C’est dû à votre dernière vidéo, dont le contenu semble être toléré par tous les Hassanes, le sens de l’élévation étant inhérent aux valeurs chevaleresques.

                                         Pseudo-prophète Manès à la mode ?

  Par rapport à ça, je ne suis point également courroucé.  Mais dire que « la Mauritanie a vu l’arrivée de deux types d’homme : l’un muni d’un fusil et faisant ce qu’il veut, l’autre porteur d’un Coran dont il respecte les prescriptions », relève, excusez-moi, d’un manichéisme aussi tranché que répréhensible ! Je me suis rappelé, par association d’idée, « le prophète universel » et penseur Mani du IIIème siècle, fondateur de cette pensée du dualisme absolu (lutte entre le Bien-la lumière) et le Mal (les ténèbres) venue compléter les révélations de figures, comme Bouddha, Jésus et Zoroastre. J’espère qu’on est loin de là.

                                       Le tandem éternel

Autant que je sache, les Beni Hassanes ne sont pas venus en simples pillards. A vous entendre, on croit que ce sont des bandes de vandales ou de Huns vêtus de peaux de rats, menées par leur roi Attila, qui disait « là où mon cheval passe l’herbe ne pousse plus »

Selon les récits historiques, les Beni Maqil sont venus d’Orient via le Maghreb, porteurs de l’Islam et de la langue arabe. Pour éviter un texte par trop rébarbatif, je vous pose une petite batterie de questions suggestives : Où est ce qu’un ensemble guerrier a-t-il vécu sans cohabitation étroite avec les hommes du savoir ? Quel émir s’est un jour dispensé des conseils et des directives d’un marabout ou d’un jurisconsulte attitré ? Que faisaient alors les Cheikh Mohamed Vadhil, les idawaeli, les Laghlal et les Idaw Alhadj dans l’émirat de l’Adrar ? Que faisaient les Tinouajiw auprès des Oulad Mbarek ? Que faisaient les Ahel Barrikallah et les Ideyghoub –au passage d’origine hassane- dans l’Inchri ? Que faisaient les Torkoz en plein centre de l’émirat des idaouich… Quels rôles jouaient les Tajakanet et les Messouma dans l’Assaba ? Que faisaient les Tachomcha auprès des Trarza ? Toute cette galaxie inaugurait-elle seulement les chrysanthèmes? Quel campement guerrier n’abritait pas une mahadra ? Les marabouts seraient-ils absents de toute la vie socio-économique et des jeux factionnels particulièrement prégnants dans ce qui serait, pour vous, un far west ou une jungle. Au cas où les marabouts ne faisaient que bayer aux corneilles, ils ne seraient alors que les observateurs passifs d’un théâtre orgiaque rocambolesque. Si le guerrier « faisait ce qu’il veut », le porteur du Coran est curieusement complice ; même dans les expéditions militaires. D’aucuns se rappellent l’appui logistique et moral des idawaeli aux idaouich, ayant permis à ces deniers de casser le blocus de Hneykatt  Baghdada (1788) imposé par une forte coalition des Mghafra. Toujours dans ce registre, les Oulad Nasser ne se seraient pas réveillés un bon matin pour investir un certain groupe sanhaja. C’est, dit-on, l’immense Cheikh Sidi Mohamed Alkounti qui légalisa cette expédition punitive. C’est lui qui, fâché contre ses oncles maternels, leur reprochait, parait-il (certainement entre autres) de continuer à adopter un régime matriarcal ; en violation du sacro-saint précepte « attribuez-les à leurs véritables pères / Ad’ouhoum Li aba’ihim ». D’ailleurs cette dichotomie entre, d’une part, les marabouts détenteurs de la science, donc des lumières et, d’autre part, les guerriers, noyés dans les ténèbres de la nescience, est tout simplement une vue illusoire de l’esprit. Beaucoup de grand érudits sont, contrairement à un schéma stéréotypé, des guerriers Hassanes. Je me limiterais ici à deux cas représentatifs : le Cheikh Mohamed Laghdaf, des Oulad Daoud, le fondateur de l’école soufie chadhiliya-Ghoudhfia, et de Saleh Ould Abdel Wahab des Oulad Nasser, jurisconsulte, cadi et généalogiste hors pair. Au surplus, tant d’anthropologues et ethnologues font état d’une très longue liste d’érudit, de chefs de mahadras et d’autorités religieuses hassanes.

                                             De la rapine et du Qafr

 Suivant une taxonomie de notre société arabo-berbère, les Guerriers ( Hassanes ) et les Marabouts  (Zaoui ) sont au sommet de la pyramide sociale, puisqu’ils ont beaucoup d’honneur et de religion ; à l’antipode du Hsseyni et du Mreybit marqués , eux,  par peu d’honneur et peu de religion. Donc Isselmou généralise au mépris de toute règle de prudence. Au fait, il faut reconnaitre que les guerriers exerçaient une violence symbolique, mais elle n’est pas épidémique et elle était sévèrement fustigée par toutes les strates sociales. En fait, l’acte le plus controversé était le tribut qui s’apparentaient à une rapine. Celui-là était quand même dûment « légalisé » par les zouaya. A propos, je détiens les documents relatifs aux « Qafrs » écrits et notariés par les oulémas du Trarza, du Tagant, de l’Adrar, et de l’Assaba, au profit de mes aïeux. Cette myriade d’érudits et d’imams seraient-ils des farceurs ? J’espère que non. En tout état de causes, aucune société n’a été exempte de la dualité se traduisant par la cohabitation d’un pouvoir spirituel et d’un pouvoir temporel. Selon le Léviathan de Thomas Hobbes, un pouvoir souverain fort est nécessaire pour éviter « la guerre de tous contre tous » et garantir la paix civile. A cet endroit, si on convoquait Blaise Pascal, on retrouvera cette absolue coexistence de la force et de la justice. Car, disait-il, « la justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. »

 Mon Isselmou, que votre auguste personne ne se mette en colère et qu’elle considère du moins que je m’adonne à un simple jeu de vérité. Pour terminer, excusez-moi d’avoir ébruité un acte manqué, qui pouvait être passé sous silence. Si vous vous rendez à l’évidence, veuillez-vous noblement rétracter. Pour éviter de gruger la postérité.                                     

                                                  BRAHIM BAKAR SNEIBA