Frontières héritées, réalités partagées : le cas singulier entre la Mauritanie et le Mali/Par Mohamed Vall Ould Bellal, ancien ministre des Affaires étrangères

23 April, 2026 - 11:01

Dans l’imaginaire collectif, une frontière est une ligne claire, tracée sur une carte, qui sépare deux États souverains. Elle délimite des territoires, fixe des juridictions et, en principe, distingue des populations. Pourtant, dans certaines régions du monde - notamment la nôtre - cette représentation se heurte à une réalité bien plus complexe. Le cas de la Mauritanie et du Mali en est une illustration particulièrement révélatrice.
Au lendemain des indépendances en 1960, les deux jeunes États héritent de frontières dessinées durant la période coloniale. Ces lignes, tracées sans considération pour les dynamiques humaines, ont fragmenté des communautés, séparé des familles et divisé des espaces de vie historiquement unifiés. Entre les deux pays, cette situation était particulièrement marquée : des populations mauritaniennes vivaient sur le territoire malien, tandis que des populations maliennes vivaient en Mauritanie, parfois depuis plusieurs générations.
Face à cette réalité, les présidents Moktar Ould Daddah et Modibo Keïta ont fait le choix du pragmatisme. En 1963, ils ont conclu un accord bilatéral original permettant à chaque État d’administrer ses ressortissants, même lorsqu’ils résident sur le territoire de l’autre. Ce dispositif, à vrai dire exceptionnel, constitue une forme d’arrangement juridique atypique que l’on pourrait qualifier de « régime d’administration extraterritoriale des populations transfrontalières ».
Concrètement, cela signifie que l’appartenance nationale dans la zone frontalière entre les deux pays ne se limite pas à la localisation géographique. Un Mauritanien frontalier peut vivre au Mali tout en restant administrativement lié à la Mauritanie ; inversement, un Malien frontalier peut vivre chez nous tout en restant administrativement lié au Mali. Cette organisation permet d’éviter des déplacements forcés, de préserver les équilibres sociaux et de reconnaître l’ancrage historique des communautés.
Ce type d’accord repose sur une idée simple mais fondamentale : les sociétés ont précédé les États. Dans cette région, les mobilités ont toujours été une composante essentielle de la vie sociale et économique. Les éleveurs, les commerçants, les marchands ambulants et les familles élargies ont longtemps circulé librement dans un espace aujourd’hui fragmenté par des frontières politiques. Chercher à figer ces dynamiques aurait sans doute engendré plus de tensions que de solutions.

 

Intelligence politique

Il va sans dire qu’un tel système n’est pas sans défis. Il soulève des questions juridiques, notamment en matière de responsabilité administrative, et nécessite une coopération constante entre les deux États. En période de stabilité, il favorise la coexistence et la continuité sociale. Mais en cas de tensions politiques ou sécuritaires, comme c’est le cas actuellement, ces arrangements peuvent devenir fragiles.
Au-delà de son aspect technique, l’accord de 1963 a montré que la frontière peut être un espace de négociation, d’adaptation et de coexistence. Il est parfois nécessaire d’inventer des solutions souples, en phase avec les réalités humaines.
Ainsi, en dépit des difficultés qu’il peut soulever, l’Accord de 1963 est resté jusqu’ici une forme d’intelligence politique permettant de concilier souveraineté étatique et continuité sociale. Le président Moktar Ould Daddah considérait la frontière non pas comme une ligne de séparation, mais comme un espace vivant, traversé par des histoires, des liens et des appartenances multiples. Car, disait-il, là où la carte géographique impose des lignes, la vie, elle, dessine des continuités. En janvier 2005, le président Maaouiya Ould Sid'Ahmed Taya s’inscrivait dans la même logique, affirmant la nécessité de respecter l’Accord de 1963 tout en poursuivant les efforts de délimitation et de matérialisation de la frontière entre les deux pays.
Dans le contexte actuel de guerre et d’insécurité au Mali frère, il est essentiel que la lucidité l’emporte sur les élans de rupture. Les voix belliqueuses qui s’élèvent chez nos frères maliens pour remettre en cause l’accord de 1963 gagneraient à mesurer les conséquences de leurs propos, non seulement pour les populations directement concernées, mais aussi pour la stabilité de l’ensemble de la sous-région. Fragiliser un mécanisme qui, malgré ses limites, a permis de préserver des équilibres sociaux et humains pendant des décennies reviendrait à ouvrir la voie à des tensions dont nul ne peut prédire l’issue.
Plus que jamais, l’heure appelle à la responsabilité, au dialogue et au pragmatisme. Rester raisonnable, ce n’est pas renoncer à ses intérêts, mais reconnaître que la paix dans la zone frontalière se construit dans la coopération et l’intelligence des réalités partagées. Préserver cet acquis, c’est éviter d’ajouter de l’instabilité à une région qui n’en manque déjà pas. Ainsi, il convient de saluer la sagesse, la compréhension et l’ouverture avec lesquelles le président Ghazouani continue de conduire nos relations avec le Mali et de gérer avec retenue la situation à nos frontières.
14 Avril 2026