
La formule de Lô Gourmo : « C’est dans les périodes de grande crise que l’incompétence devient un crime d’Etat » est d’une densité rare. Elle mérite mieux qu’une approbation émotionnelle ou qu’une réfutation partisane ; elle appelle une lecture d’État, une lecture institutionnelle, une lecture de système, presque une lecture civilisationnelle de la gouvernance publique. Car toute crise agit comme un révélateur : elle dépouille le pouvoir de ses artifices, met à nu la qualité réelle des institutions, éprouve la compétence des élites et mesure la robustesse des mécanismes de décision. En temps ordinaire, les erreurs administratives se diluent dans l’inertie du quotidien ; en temps de choc, elles deviennent des multiplicateurs de vulnérabilités, touchant directement à la stabilité sociale, à la confiance publique, à la capacité du pays à préserver sa cohésion et en fin à la bonne marche du pays.
La Mauritanie traverse précisément l’un de ces moments de vérité. Entre les répercussions de la guerre au Moyen-Orient sur les chaînes d’approvisionnement mondiales, la tension persistante sur les hydrocarbures, la pression inflationniste sur les produits de première nécessité et les hésitations observées autour du dialogue national, le pays se trouve face à une double épreuve : économique et politique. Mais ce serait une erreur intellectuelle de réduire la situation à une simple opposition entre compétence et incompétence. Une gouvernance mature ne se juge pas à sa capacité à empêcher toute crise ; aucune nation ne contrôle les secousses géopolitiques mondiales ; mais à sa capacité à absorber le choc, redonner confiance, redistribuer le coût social et préserver la cohésion nationale. Sous cet angle, la flambée des prix énergétiques actuelle constitue moins un échec local qu’un véritable stress test de souveraineté économique.
Equation douloureuse
Le renchérissement international du pétrole impose à tous les États importateurs une équation douloureuse : soit protéger totalement les prix au risque d’asphyxier les finances publiques, soit répercuter la hausse au consommateur au risque d’une tension sociale. Dans cette conjoncture, certaines mesures d’accompagnement positives méritent d’être relevées avec objectivité : le suivi renforcé des marchés, l’attention portée à l’approvisionnement des produits essentiels, la volonté de contenir la spéculation ainsi que les mécanismes de soutien en direction des catégories les plus exposées témoignent d’une conscience claire du risque social. La difficulté n’est donc pas toujours le signe d’une défaillance ; elle peut aussi être le prix d’un réalisme budgétaire assumé. La critique doit rester rigoureuse : on peut débattre du calibrage, de la temporalité, de leur adéquation aux exigences du moment ou de la profondeur de ces réponses, mais il faut reconnaître que la logique d’accompagnement révèle une intelligence minimale de la protection collective.
L’autre foyer de tension, plus politique, réside dans le blocage du dialogue national. Là encore, il faut dépasser les lectures superficielles. Un dialogue qui n’achoppe sur rien est souvent un dialogue de façade. Le blocage, paradoxalement, peut signifier que les lignes de fracture réelles sont enfin posées sur la table. Le vrai danger n’est donc pas la lenteur, mais l’absence de méthode stratégique de convergence. Dans toute ingénierie politique sérieuse, il faut la hiérarchisation des désaccords, la distinction entre les sujets de principe et ceux de procédure, la capacité à identifier les compromis possibles, ainsi que l’existence d’un arbitrage national supérieur orienté vers l’intérêt général (la présidence par exemple). Si ces conditions manquent, la discussion se transforme en compétition de postures ; mais si elles existent, le temps long du dialogue devient un investissement dans la stabilité future. L’expertise commande donc de ne pas confondre temps politique et immobilisme.
Transformer la séquence difficile en opportunité stratégique
Là où la pensée de Lô Gourmo devient particulièrement féconde, c’est dans sa portée préventive. L’incompétence d’État ne réside pas seulement dans la mauvaise décision ; elle réside surtout dans l’absence d’anticipation, la faiblesse du renseignement économique, le retard sur les signaux faibles et l’incapacité à scénariser les crises.
Un Etat moderne doit disposer d’outils de veille sur les marchés internationaux, de réserves stratégiques, de mécanismes automatiques de compensation sociale, d’une doctrine de communication de crise et d’un cadre de concertation politique permanant.
Et pourtant, malgré les limites bien réelles du système, les réponses observées ces derniers jours indiquent qu’une culture plus visible de pilotage, de suivi, de prise en charge et d’ajustement tend à s’installer.
Très cher Gourmo Abdoul Lô ce n’est pas encore l’idéal technocratique, certes, mais ce n’est pas non plus l’aveuglement.
La vraie question dépasse donc les hommes du moment pour rejoindre celle de la solidité institutionnelle du pays face aux chocs exogènes. Les hommes passent ; les vulnérabilités structurelles demeurent. La Mauritanie doit transformer cette séquence difficile en opportunité stratégique : accélérer sa souveraineté économique, renforcer ses stocks de sécurité, moderniser les mécanismes de soutien au pouvoir d’achat, institutionnaliser le dialogue politique et professionnaliser davantage la décision publique. C’est à cette condition que la formule de Lô Gourmo cessera d’être un simple avertissement pour devenir une véritable doctrine de gouvernance. Car dans les périodes de grande crise, ce n’est pas seulement l’incompétence qui devient un crime d’État ; c’est parfois aussi l’incapacité collective à reconnaître, diagnostiquer, soutenir et approfondir les réponses encore imparfaites mais positives qui émergent dans l’urgence.
La grandeur des nations ne réside pas dans l’absence d’épreuves, mais dans la manière dont elles transforment les turbulences en architecture durable de résilience.
Haroun Rabani
Président de l’Observatoire Géostratégique Cercle des Idées (OGCI)




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