Le « Discours d’Inal » .Par le Professeur Boubacar N’Diaye

26 March, 2026 - 11:48

Oui, un discours du Général/Président Ould Ghazouani à Inal. Simplement.

Pour ce fameux ‘Dialogue National Inclusif’ qui a fait l’objet de tant d’analyses et de recommandations éclairées mais qui, parait-il, bat de l’aile néanmoins, ce discours sera ce que les anglophones appelleraient un ‘Game Changer’.  Peut-être bien que le vénérable Moussa Fall a bien ficelé les travaux préparatoires de ce dialogue et que Ould Ghazouani a posé les gestes ‘présidentiels’ qu’il fallait poser. Tout cela n’a apparemment pas suffi. Il est vrai que les ‘dialogues’ passés ont vécu et ont même alimenté le scepticisme des uns et le cynisme des autres.

Soyons clairs, ce dialogue, si objectivement nécessaire, n’a certainement pas besoin de simagrées ou de manœuvres politiciennes, les enjeux étant si élevés, existentiels même, si l’on en croit les plus sobres des membres de notre classe politique.  Mais il est tout aussi vrai que grâce à la sagacité de l’AMI et autres media nationaux, la culture politique du pays a, en bonne place dans son jargon, la notion du « Discours de… [choisissez la localité] » censée évoquer l’endroit où le Chef d’État du moment a, dans un moment de clairvoyance, ou d’inspiration (divine ?), prononcé un discours-oracle où il énonce quelque précepte, politique, initiative, ou engagement censé bénéficier au pays ou à quelque cause chère au peuple mauritanien. (Bon, les divagations racistes de Aziz à Nema peuvent être valablement considérées comme une exception). C’est donc ce concept de « Discours de… » qui pourrait sauver le ‘Dialogue National Inclusif’ de l’échec que lui prédisent les plus désabusés --et qu’augure peut-être ce qu’il est advenu des dialogues antécédents peu imaginatifs.

 

Prendre de la hauteur

Mais ce discours et son contenu ne sont pas gagnés d’avance. Ils nécessiteraient que notre marabout/président soit inhabituellement téméraire et surmonte cette malicieuse sagesse (dérobade/veulerie plutôt ?) bien ancrée que « ’el kidhb ’hram, wel hagg mayingaal ». Autrement dit, « il est interdit de mentir et la Vérité n’est pas bonne à dire » !  Et plus prosaïquement, ne surtout jamais ‘appeler un chat, un chat’ ! Mais c’est bien là, me semble-t-il, l’état d’esprit –non, il n’est pas le seul--responsable de tous les obstacles qu’ont rencontré les ‘dialogues’ précédents, et sans doute celui en souffrance. Un ‘Game Changer’ aura toutes les chances de transformer la donne et façonner le déroulement de ce dernier. Il libérera tous ses participants et les autorisera à dire tout haut ce que sans doute leur écrasante majorité sait et pense, et à prendre de la hauteur y compris sur tous les autres sujets du dialogue. Donner l’exemple en pulvérisant les tabous reste encore le plus pédagogique de tous les actes d’un leader !

Le ton et le contenu de ce discours se laissent dicter tout à fait aisément. Après la minute de silence obligatoire et la prière pour le repos éternel des disparus, il pourrait ainsi commencer, :

« Mes chers compatriotes, je vous parle ce soir d’un lieu hanté, d’un endroit sacré.  En effet, je me tiens à l’emplacement exact où le sang d’innocents, celui de nos compatriotes, de mes compagnons d’armes, a été versé.  Il a été versé, pour ainsi dire, par leurs frères d’arme, dans un moment de folie meurtrière incité par certains de leurs supérieurs et tenants d’idéologies venues d’ailleurs qui contrôlaient certains leviers de l’appareil d’État… Le sang d’innocents a malheureusement été versé ailleurs, pour les mêmes raisons insidieuses sur notre vaste territoire, mais cet endroit revêt une signification particulière pour ce qu’il symbolise désormais pour notre pays… » 

 

 

Exorciser le démon

Ayant ainsi commandé l’attention de son audience, le Général/Président pourra continuer son discours en citant opportunément un passage choisi du livre de Mahamadou Sy (L’enfer d’Inal, L’Harmattan, 2000), (à défaut du rapport Ndiaga Dieng/Housseinou Baby). Il pourra continuer en abordant d’autres sujets tout aussi importants, tels que l’unité et la cohésion nationales, la nécessité pour le pays de s’orienter résolument vers l’avenir en tirant les leçons des erreurs du passé, le devoir de mémoire, de justice, la ‘tolérance zéro’ pour la corruption, le tribalisme, le communautarisme, et la discrimination. Il pourra vanter les vertus de la bonne gouvernance, de l’État de droit, etc, etc... Après avoir évacué l’agaçante rumeur du ‘3eme mandat’, Il devra bien évidemment instruire le (très) honorable président de l’Assemblée Nationale Ould Meguett, de vouloir bien faire enclencher le processus d’annulation d’une certaine loi scélérate de 1993, instruction que, bien sûr, ce général à la retraite s’empressera d’exécuter sans « murmure ni hésitation ».  

Ce discours ne devra pas être un discours-fleuve. En fait, il devrait durer exactement 28 minutes, et pas une de plus.

Le symbolisme qu’a représenté la tragédie d’Inal et l’impact qu’elle a eu sur le subconscient de millions de Mauritaniens a indiscutablement toujours constitué un blocage psychologique presqu’insurmontable à tout processus pour un renouveau national, qui s’évertue à l’ignorer. S’y attaquer frontalement est sans doute le meilleur moyen de finalement exorciser ce démon.  Avec les pouvoirs qui sont les siens, le président Ould Ghazouani est uniquement situé pour en être l’exorciste providentiel. Comme l’a abondamment démontré Ould Abdel Aziz en son temps, un président mauritanien peut littéralement tout se permettre. L’initiative appartient donc à Ould Ghazouani et à lui seul, et il n’a aucune excuse, s’il veut vraiment réussir son ‘Dialogue National Inclusif’.  

On ne peut que le répéter, il faudra à Ould Ghazouani une forte dose d’audace et une détermination à toute épreuve pour… aller à Inal et y tenir ce discours. Ne dit-on pas que feu le Président Sidi Ould Cheikh Abdallahi aurait été renversé principalement pour avoir tenu une version d’un tel discours même si celui-ci fut lu de son bureau présidentiel ? Il y a donc un risque à prendre. Mais SOCA, paix à son âme, n’était pas un général et n’avait su se débarrasser d’un autre général particulièrement teigneux. L’espoir est donc permis. L’on pourrait même parier qu’un tel discours obligerait l’Honorable BDA et autres sceptiques à reconsidérer leur attitude envers le Dialogue et œuvrer à le rendre davantage Inclusif. Ce qui lui donnerait une chance substantielle de succès, n’est-ce pas ?!