Au-delà du mythe du « système militaire » : Pour un débat sérieux sur la gouvernance/Par le colonel (E/R) Mohamed Lemine Taleb Jeddou

5 February, 2026 - 06:49

Je n’ai pas pour habitude d’intervenir dans les débats à caractère politique, encore moins de m’y installer durablement. Toutefois, lorsque ces débats prennent pour objet les militaires et véhiculent à leur sujet des raccourcis ou des préjugés regrettables, le silence devient difficilement justifiable. La question posée mérite d’être abordée avec rigueur et honnêteté intellectuelle, afin de corriger certaines idées préconçues et de replacer la discussion sur un terrain plus juste, plus élevé et plus conforme à la réalité des faits.

Dans le débat en cours sur la nature du pouvoir et ses détenteurs, une thèse revient avec insistance : la présence d’anciens militaires à la tête des institutions politiques, qu’ils appellent « Système Militaire », serait, en elle-même, la cause des échecs économiques, sociaux ou institutionnels du pays. Cette lecture, aussi séduisante soit-elle, substitue une logique de stigmatisation à une analyse sérieuse des mécanismes réels de gouvernance.

Qualifier systématiquement de « système militaire » tout pouvoir politique qui compte des anciens militaires en son sein relève d’une simplification intellectuellement abusive. Cette appellation ignore délibérément une réalité pourtant évidente : la présence d’anciens militaires dans les institutions ne suffit ni à définir la nature d’un régime, ni à en déterminer le mode de gouvernance. Elle néglige, de surcroît, leur proportion réelle par rapport aux acteurs civils, comme si l’origine professionnelle de quelques responsables suffisait à résumer l’ensemble d’un système politique.

 

Cliché tenace

Ce raisonnement repose sur un cliché tenace : celui du « militaire en tenue civile », supposément incapable de rompre avec une logique autoritaire et hiérarchique. Cette image simplifie à l’excès une réalité bien plus complexe. Quitter l’institution militaire, c’est aussi intégrer d’autres cadres normatifs, d’autres pratiques et d’autres formes de responsabilité. Un ancien militaire qui exerce des fonctions politiques le fait dans un environnement civil, soumis à des règles, à des procédures et à des exigences de légitimité qui n’ont rien de militaire. Réduire son action à son passé revient à nier toute capacité d’évolution, d’apprentissage et d’adaptation.

S’enfermer dans ce type d’approche empêche surtout d’aborder les véritables enjeux du pouvoir. Le débat ne gagne rien à être polarisé sur l’origine socioprofessionnelle des dirigeants ; il devrait, au contraire, s’élever vers des questions de fond. Ce qui importe, ce n’est pas de savoir si un responsable a porté l’uniforme, mais s’il est capable de convaincre les citoyens, de formuler une vision politique claire et de traduire cette vision en politiques publiques cohérentes et efficaces.

La nature d’un système politique se définit par ses institutions, par la qualité de sa gouvernance, par l’existence de mécanismes de responsabilité et par sa capacité à répondre aux attentes sociales. Un pouvoir est civil non parce que tous ses acteurs n’ont jamais été militaires, mais parce qu’il fonctionne selon des règles civiles, qu’il tire sa légitimité de l’adhésion des citoyens et qu’il agit dans l’intérêt général. C’est à ce niveau que le débat doit se situer.

Attribuer les difficultés d’un État à l’ancienne appartenance militaire de ses dirigeants revient à confondre parcours professionnel et capacité politique. Être un ancien militaire ne constitue ni une faute originelle ni un facteur déterminant d’échec. Les forces armées forment au contraire des cadres rompus à la rigueur, à la gestion structurée des ressources humaines, financières et matérielles, ainsi qu’à la planification stratégique dans des contextes complexes et contraignants. Ces compétences sont loin d’être incompatibles avec l’exercice du pouvoir civil ; elles peuvent, au contraire, en renforcer l’efficacité lorsqu’elles s’inscrivent dans un cadre institutionnel approprié.

 

Un socle de valeurs

Le débat actuel tend également à ignorer une dimension essentielle : les échecs d’un pays ne relèvent jamais d’une seule variable, encore moins de l’origine professionnelle de ses dirigeants. Ils sont le produit de facteurs multiples — historiques, économiques, institutionnels, internationaux — et surtout de la qualité des politiques publiques mises en œuvre. Réduire ces échecs à la présence d’anciens militaires au sommet de l’État tend à éloigner le débat des vraies questions : celles de la compétence, de la vision, de la responsabilité, de la transparence et de la capacité à servir l’intérêt général.

Par ailleurs, l’expérience militaire est souvent indissociable d’un fort sentiment de patriotisme et d’un attachement au collectif. Avoir servi l’État sous l’uniforme peut nourrir une conception exigeante du devoir public et de la primauté de l’intérêt national sur les intérêts particuliers. Ce socle de valeurs ne préjuge en rien d’une dérive autoritaire ; il dépend avant tout de la culture institutionnelle, des contre-pouvoirs existants et du respect des règles de gouvernance civile.

Déplacer le débat vers une opposition entre dirigeants civils et anciens militaires vide le débat de sa substance. La question centrale n’est pas de savoir d’où viennent les dirigeants, mais comment ils gouvernent. Ce n’est ni l’uniforme passé ni le statut civil présent qui expliquent la réussite ou l’échec d’un pays, mais la qualité des hommes et des femmes au pouvoir, leurs compétences, leur éthique et leur capacité à inscrire leur action dans des institutions solides et responsables. Le véritable débat est donc ailleurs, et persister à l’ignorer revient à masquer les causes profondes des dysfonctionnements que l’on prétend dénoncer.

Il convient également de rappeler un élément trop souvent passé sous silence dans ce type de débats : sur les plans intellectuel et professionnel, les anciens militaires qui accèdent à des responsabilités politiques n’ont rien à envier aux civils. Ils sont, pour une large part, titulaires de diplômes civils et militaires parmi les plus élevés.

Leurs parcours ne se limitent pas à la formation opérationnelle ou au commandement sur le terrain que certains ont tendance à minimiser.

Cette expérience, dont la déficience affecte parfois les parcours strictement civils, confère au militaire une compétence particulière : celle de lier la réflexion stratégique à l’action concrète. Là où l’approche civile privilégie souvent l’analyse théorique ou procédurale, la formation militaire insiste sur l’efficacité, l’adaptabilité et l’obtention de résultats mesurables dans des situations réelles. Cette culture de l’action, combinée à une forte conscience du collectif et de la responsabilité, permet aux militaires d’aborder les défis de la gestion publique avec un pragmatisme et une capacité de mise en œuvre qui constituent un atout spécifique et complémentaire aux compétences civiles traditionnelles.

 

Replacer le débat dans son contexte

Sur le plan de la formation des cadres supérieurs, le parcours des militaires inclut fréquemment des études universitaires approfondies et des formations de haut niveau en droit, en économie, en sciences politiques, en relations internationales ou en gestion publique.

Nombre d’entre eux ont fréquenté, des universités reconnues ainsi que des instituts des hautes études stratégiques parmi les plus illustres, où sont enseignées l’analyse des politiques publiques, la prospective, la gestion de crise et la compréhension fine des enjeux nationaux et internationaux. Ces formations, souvent comparables à celles suivies par les élites civiles, confèrent aux anciens militaires une solide culture intellectuelle et une capacité d’analyse transversale indispensable à l’exercice du pouvoir politique.

Dès lors, prétendre que la présence d’anciens militaires au sommet de l’État traduirait une carence en compétences civiles ou intellectuelles ne résiste pas à l’examen des faits. Leur profil est bien souvent celui de cadres hautement qualifiés, rompus à la réflexion stratégique autant qu’à l’action, capables d’articuler vision politique, contraintes administratives et exigences de l’intérêt général. Ignorer cette réalité, c’est entretenir un préjugé qui appauvrit le débat et empêche d’apprécier les dirigeants à l’aune de ce qui devrait primer : leur formation, leur expérience, leur compétence et leur capacité à gouverner efficacement.

Replacer le débat dans son véritable contexte implique donc de s’interroger sur la qualité de la gouvernance, la cohérence des choix économiques et sociaux, la solidité des institutions et l’existence de mécanismes de responsabilité et de contrôle. C’est sur ce plan que doivent être jugés les pouvoirs en place. Tout le reste — qu’il s’agisse de l’ancienne appartenance militaire ou civile des dirigeants — relève d’un débat stérile et nullement constructif, souvent instrumentalisé, qui détourne l’attention des enjeux fondamentaux de l’action publique et de l’intérêt général.